Doit-on soutenir ces Messieurs les censeurs ?

Manuel Valls avait affirmé le samedi 14 juin 2014, devant le Conseil national du Parti socialiste, que "le risque de voir Marine Le Pen au second tour de l'élection présidentielle" de 2017 existait et, avait-il ajouté, en une phrase qui avait choqué et agacé en son temps, que "Oui, la gauche peut mourir".

Manuel Valls avait affirmé le samedi 14 juin 2014, devant le Conseil national du Parti socialiste, que "le risque de voir Marine Le Pen au second tour de l'élection présidentielle" de 2017 existait et, avait-il ajouté, en une phrase qui avait choqué et agacé en son temps, que "Oui, la gauche peut mourir".

Mais il est une technique bien connue depuis des siècles : quand un cheval est à terre, tout fier étalon qu'il fut, il faut l'abattre pour abréger ses souffrances. En tant qu'écolo, j'aurais une légère tendance à hurler : "Attendez ! Et si on appelait un vétérinaire?", mais,semble-t-il, les traditions les plus cruelles se perpétuent et ont du mal à disparaître.

Et c'est ce qui a été tenté hier par l'utilisation du 49.3 : tirer sur la bête pour abréger ses souffrances, sauf que la balle a ripé, et les douleurs dans l'agonie n'ont fait qu'empirer.

Face à une contestation importante des Socialistes dits Frondeurs, envisageant de voter contre un texte de leur propre majorité, devant une majorité d'écologistes partant aussi pour un vote contre, et quatre députés EELV restant prévoyant une abstention, la loi Macron n'était pas sure d'être votée; surtout si toutes ces voix s'additionnaient à celles de l'UMP, de l'UDI, du FDG, principalement représenté par les communistes à l'Assemblée, et des deux représentants du parti qu'on a bien peu entendu pendant les débats, mais qui sait arriver quand le canon des fusils fume encore, après la bataille.

Habitué à l'autoritarisme, par manque d'autorité, le Premier Ministre engageait alors la responsabilité du Gouvernement en utilisant le fameux troisième alinéa du 49ème article de la Vème Constitution de la République française.

Ainsi, par une vision à court terme, pensant museler les Frondeurs et les écolos, Valls s'est frotté les mains sur le thème du "je vous ai bien eu", et hop, un de ces petits coups de menton dont il a le secret, Libé ne s'est pas trompé :

La une de Libération du 18 février 2015 La une de Libération du 18 février 2015

Ainsi, les Frondeurs, mais également les écologistes s'en trouvent coincés, pieds et poings liés et surtout frustrés. Comme prévu par la Constitution : l'opposition avait 24 heures pour déposer une motion de censure, ce fut fait par l'UMP, soutenu par l'UDI. Ce texte est lisible sur le site de l'Assemblée nationale en suivant ce lien...

Mais c'est très simple, diront certains, d'ailleurs ils le répètent à l'envie sur les réseaux sociaux : il n'y a qu'à suivre les UMP-UDI, sanctionner le Gouvernement, celui-ci tombe et c'est marre !

Premièrement, des membres d'une majorité faisant tomber leur propre parti, c'est un risque sismique trop important pour un Parti socialiste au plus mal, tendant vers une voie de Passokisation, les responsables pourraient s'en mordre les doigts pour des décennies. Les Frondeurs ne peuvent donc pas voter cette censure.

Deuxièment, si on additionne lenombre de député-es PS (groupe SRC, 274 membres, 14 apparentés) et les membres du groupe des Radicaux (groupe RRDP, 18 membres), le résultat est suffisant pour obtenir la majorité absolue.

Oui mais pour le geste ! Pour la protestation ! Pour montrer au peuple que... Hop hop hop ! On se calme. Avez-vous lu la motion de censure ? Au milieu de blablas, pour lesquels on ne peut qu'être d'accord, que découvre-t-on ?

Sans réforme de l'Etat, sans réforme de nos régimes de retraites, sans réforme de la protection sociale, sans réforme du code du travail, sans réforme du paritarisme, ce texte a minima est une occasion manquée de mener le redressement de notre pays, à l'image de nos partenaires européens qui, eux, se sont déjà engagés dans ces réformes.

Il faudrait vraiment être prêt à revenir sur des avantages acquis pour oser signer cela. Pas très possible pour nous, écologistes...

Evidemment, le piège était là, et le PCF est tombé dedans. Empressés qu'ils étaient à protester, ils se sont pris les pieds dans le tapis, ce que Mélenchon n'a pas, très justement, manqué de dénoncer :

Le groupe fait bien comme il pense ; moi, je n’aurais pas fait ça. D’abord parce qu’il n’y a aucune chance que cette motion passe. Qu’est-ce qu’on va aller se fourrer avec la droite ? Il ne suffit pas d’être contre, il faut être pour, montrer qu’il existe une alternative, que le gouvernement est contesté par sa gauche, pas par sa droite.

Se "fourrer avec la droite"... et avec le FN qui votera ce texte, dons les fondements sont, comme d'habitude, anti-sociaux.

Crise au PS, à peu près colmatée, FDG coupé en deux, se fourvoyant à soutenir un texte pronant des idées qui leur sont contraires, des écologistes piégés : c'est évident, le Gouvernement passera le week-end sans souci, mais les stigmates resteront. Car le texte va partir au Sénat, ce Sénat de droite qui va le triturer, puis le texte reviendra à l'Assemblée, comme une tarte à la crème montée sur un boomerang. Mais tout ceci sera après les départementales. Et là, à la sortie des urnes, avec un texte rejeté par son propre camp, que pourra faire Monsieur Valls ? Continuer à assassiner la gauche ?


Entre temps, par "un indiscret", Olivier Faye, journaliste au Monde, dévoilait sur Twitter :

Tous les députés FdG ne vont pas voter la motion de censure, dont Nicolas Sansu. Il a envoyé un courrier pour convaincre ses congénères.

Encore entre temps, on apprenait par LCP qu'une autre motion de censure, moins violente, plus "votable" avait été proposée : 

C’est une motion de censure qui a tenté de voir le jour à gauche de l’hémicycle, sans succès. Isabelle Attard (Nouvelle Donne), Jacqueline Fraysse, André Chassaigne et Marie-George Buffet (GDR) ont envoyé le texte de leur motion de censure "de gauche" à tous les députés des groupes SRC, EELV et GDR, pour tenter de convaincre leurs collègues de censurer le gouvernement après le recours à l’article 49-3.

Voilà le texte qui a été envoyé aux députés, sans pour autant récolter un grand succès : "on était 5" reconnaîtra un peu plus tard Isabelle Attard qui votera donc celle de droite, déposée hier par l’UMP et l’UDI.

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