Éducation Nationale : de l’urgence de « chouchouter » les stagiaires

La maltraitance institutionnelle subie par les enseignants ne se cantonne pas à leur rémunération. Il serait intéressant, à l’heure où les impératifs de bien-être au travail et d’ ouverture à la diversité inondent les media, d’investiguer sur le vécu des jeunes professeurs. Nombreux sont ceux qui achèvent leur année de stage exténués, parfois « traumatisés » et engourdis par la désillusion.

Peu de considération

Comme leur aînés, les jeunes enseignants souffrent instantanément du peu de considération alloué à la profession. Mais ce mépris n’émane pas

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nécessairement de  leurs concitoyens ou de leur milieu, il est aussi celui de leur hiérarchie, de leurs collègues, qui ne se privent pas de leur rappeler le recrutement au rabais dont souffrirait l’institution (ce qui est d’autant plus douloureux pour ceux qui ont échoué plusieurs fois au concours), leur rappelant au passage leur médiocrité de débutant.

Les jeunes enseignants ont hérité de la sévérité de l’Ecole Républicaine, mais sans la contrepartie qu’en tiraient autrefois leurs ainés: le prestige et le respect. La responsabilité des enseignants accroît cependant au rythme des avancées de notre civilisation en matière de connaissance de l'enfant, des sciences cognitives et affectives. Il ne s'agit pas seulement d'inculquer un savoir, une idéologie, une leçon. Il s'agit de rendre à la société des enfants certes instruits mais aussi confiants, déterminés, humains, en mesure de coopérer et de faire preuve d'empathie. Conjuguer ces impératifs avec les programmes et les rituels scolaires inchangés est, quoiqu'on en dise, un art. La recherche de cette posture nécessite du temps, du soutien mais aussi la considération de ses supérieurs (tant qu'il y en aura) et de ses pairs. 

Une profession déshumanisée

« Je me voyais dans l’instit » explique Aurélie, qui raconte une année terrible psychologiquement, jusqu'au mal-être physique (perte de poids, pleurs incessants.) … Aurélie explique s’être surtout sentie abandonnée, et déplore une profession « totalement déshumanisée ». « Dans ma promo, j’avais des collègues qui ne s’en sortaient pas, qui appelaient à l’aide, qui avaient des gros problèmes avec des familles, ou avec un directeur d’école, ils n’étaient absolument pas soutenus! » Précise-t-elle. « On nous fait clairement sentir qu’on est responsables de ce qui nous arrive, alors, qu’avec le recul, je réalise qu’on nous met dans des situations impossibles », abonde Samira, qui a réussi le concours de professeur des écoles en 2018. 

Si les suivis sont très hétérogènes, car certains stagiaires ont la chance d’être entourés d’une bonne équipe, et de tuteurs bienveillants, beaucoup de stagiaires se plaignent des exigences toujours croissantes de leurs tuteurs et de l’inspection, au prix de leur sommeil et de l’encadrement des enfants. Ils sont aussi nombreux à dénoncer des visites « prématurées » au cours desquelles les tuteurs n’hésitent pas à parler de « procédure d’aide », qui sont en réalité le signalement d’une unité défaillante, mais aussi des " injonctions contradictoires " dans la part de leur hiérarchie: 

« C’était insupportable, raconte Samira, suivant les visites, on me complimentait ou me sermonnait pour les mêmes projets, les mêmes pratiques. Chacun avait sa vision du métier et sa méthode et parfois elles étaient vraiment opposées. Quand vous êtes dans une position de fragilité, ça peut vous rendre fou ». Samira a en effet démissionné après une dépression. 

Autoritarisme suranné

« Avant tout mot de bienvenue, le premier contact avec l’Education Nationale a été cet inspecteur qui nous a rappelé la nécessité de respecter la hiérarchie, et de s'habituer à peu dormir » rapporte Aurélie. Cette nécessité de respecter l’institution et ses protocoles, fussent-ils absurdes, supplante un souci du respect de l’individu et la passion de métier. Les enseignants-stagiaires interrogés s’accordent à dénoncer une infantilisation abusive, qui « coupe les ailes des plus motivés » déplore Aurélie. 

Si ce fonctionnement est hérité de l’école Républicaine, il n’a guère de sens aujourd’hui où l’école caserne est largement remise en question, et où la liberté pédagogique est prônée depuis les hautes sphères. « On nous répétait en permanence de nous approprier des outils, mais en réalité quand on ne procède pas exactement comme ils l’entendent, cela n’est pas toléré », raconte Aurélie. 

Cet autoritarisme passe mal, et encore plus auprès des reconvertis :« J’ai vraiment eu le sentiment qu’ils jouissaient de leur petit pouvoir, ce qui les changeait de leur quotidien de prof » déplore Samira, amère. « Quand on évoquait nos difficultés, même nos questions, c’était noté dans la grille de compétence ou le rapport, et nous mettait en mauvaise posture »

Beaucoup de stagiaires relatent des propos violents, dénigrant leur travail « c’est de la poudre aux yeux », « c’est du vent ce que vous leur proposez », « vous débitez des choses qui ne leur servent à rien », « vous n’avez rien à faire dans une classe ». Des propos qu’ils vivent d’autant plus mal que la majorité préparent leurs projets et leur classe de manière intensive. 

Une formation indigente, notamment concernant le handicap

En 1881 déjà, un arrêté visant à modifier l’emploi du temps des « élèves-maitres » et remplacer le mode simultané (études et instruction) par un mode successif, regrettait que les enseignants ne soient « qu’à demi dans leur classe », leurs préparations souffrant de leur travail universitaire. Aujourd’hui les enseignants stagiaires subissent une alternance qui les accule, le rôle d’enseignant comme celui d’étudiant nécessitant un travail supplémentaire considérable. 

Si beaucoup se plaignent d’une charge de travail incompatible avec la gestion d’une classe, ils jugent unanimement la formation trop tardive (notamment pour ceux qui n’ont pas suivi de cursus métier de l’enseignement) et peu adaptée à la réalité de terrain. « La formation est décousue, on ne pratique pas avec nous l’enseignement explicite! On nous promène de cours en conférence sans que tout cela ait une cohérence et nous apporte quelque chose sur le terrain. »

L'organisation du master et du concours est vouée à évoluer en 2022 comme l'a annoncé le Ministère de l'Education Nationale, mais avec le risque, selon les syndicats, de précariser davantage les étudiants, qui ne seront plus rémunérés qu'après leur Master 2 (ou avant, s'ils sont formés en alternance, mais pour une rémunération de 722 euros net par mois ). Il semblerait également, que leur parcours soit davantage pris en compte, ce qui ne serait pas un luxe.

Pour l'heure, les jeunes enseignants se voient livrer un  mode d’emploi de l’élève-type que, finalement, ils ne rencontrent jamais. Les enseignants qui arrivent dans les classes doivent se former sur le tas à la diversité des élèves, aux situations tragiques auxquelles ils seront confrontés, aux différents handicaps et profils cognitifs de leurs élèves. « J’ai été placée dans une classe avec 3 élèves en situation de handicap, je n’y comprenais rien, je ne savais même pas quel était le rôle de l’AESH, c’était impossible à gérer. Je n’ai pas le sentiment d’avoir transmis quoique ce soit à mes élèves, tant je passais mon temps à gérer un problème après un autre », raconte Aurélie, qui s’est sentie impuissante à accompagner ces élèves mais aussi frustrée et en colère après ses formateurs qui n’avaient cure des « cas particuliers ». 

La mise en oeuvre du renforcement de la formation des enseignants sur la question du handicap annoncée par le gouvernement semble très inégale selon les académies, et selon les personnels en charge de cette formation. Il semblerait par ailleurs que le conformisme et la culture scolaire prospèrent, ce qui compromet la construction d’une école  pour tous , tant attendue. 

Il apparait urgent, outre leur situation financière, d'évaluer et de réformer en profondeur les conditions d'entrée dans le métier des jeunes professeurs. Sans cela, nous  priverons les générations futures d'enseignants humains et passionnés, car ceux-là supportent de moins en moins l'absurdité et l'immobilisme du système scolaire français. Mal formés, peu considérés par leur hiérarchie, empêchés d'exercer leur liberté pédagogique, nos enseignants ne pourront offrir le meilleur aux élèves. La formation et le traitement des enseignants est l'affaire de tous, car ils sont des facteurs prépondérants de l'épanouissement et de l'égalité de nos enfants. 

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