Je ne veux pas que tu partes, Alex

Je ne pensais pas qu’un jour, Alex, tu pourrais provoquer en moi cet étouffement de rage et de tristesse. Mais depuis ce matin, je suis captive de ta lettre et de ta capitulation. Ce que tu as écrit, c’est l’objet de mon combat. Et si tu baisses les bras, j’ai perdu.

Je ne pensais pas qu’un jour, Alex, tu pourrais provoquer en moi cet étouffement de rage et de tristesse. Mais depuis ce matin, je suis captive de ta lettre et de ta capitulation.  Mes enfants, les arbres, le vent, la rue, mon travail, sont très loin, au delà ma peau. Ce que tu as écrit, c’est l’objet de mon combat.  Et si tu baisses les bras, j’ai perdu. Combat. Certains trouvent ce mot trop dur, mais qu’ils lisent tes mots d’adieux si justes, si bouleversants, et ils comprendront. Ce que tu as écrit, je le vis jusqu’au sang. Je n’ai plus de souffle, j’attends le pire, je ne veux pas que tu partes, Alex. 

Bien sûr que c’est une décision intime, bien sûr qu’elle est l’affirmation de ta liberté. Oui, le suicide, c’est peut-être, comme l’écrivait Maupassant, « le sublime courage des vaincus » .

Mais cette décision, parce qu’elle est liée à ton autisme, et à ton homosexualité, me transperce.

Je ne peux supporter qu’un humain, quel qu’il soit, puisse subir ce sort, et se résigner lui-même à en finir parce qu’il « gêne » l’ordre, le normal et le protocole... Tu expliques ne plus vouloir « faire semblant d'être normal », tu peux vivre sans faire semblant, et, en réalisant cette prouesse, tu sauveras des vies. 

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Même si tu es déterminé, convaincu, combattant dans ton fatalisme, je ne veux pas que tu partes. Je ne supporte pas l’idée que tu te tues, parce que ce monde ne t’a pas autorisé à vivre, parce qu’il y a eu la violence, et il y a eu les vétilles, il y a eu tout cela et tu t’es abimé.

Tu dis que tu n’y crois plus, que tu veux rejoindre la terre, et le silence. Et je te comprends. Mais si tu pars, c’est une perte pour nous tous, c’est un morceau de moi, de nous, de notre humanité qui meurt.

Ce sont nos slogans, notre enthousiasme, notre quête d'une vraie société, notre acharnement quotidien à rendre ce monde plus tolérant et plus juste qui deviennent une agitation absurde et sourde. 

Tu dis que tu as « perdu » cette guerre contre le suicide, mais le récit de ta vie montre que c’est l’humanité qui se ronge elle-même: violence, trahisons, en passant par les abus, le harcèlement scolaire, et la toxicomanie.

Des remarques « cinglantes et validistes » de tes professeurs, au  regard de la société sur tes besoins et ton mode de fonctionnement, ce mépris et cette hargne de la meute, l’humanité t’a épuisé, mais s’est trahie elle-même. Je ne comprends pas que nous soyons si nombreux à condamner cette violence, cette connerie, et que la méchanceté renaisse au fil des saisons. Je ne comprends pas comment les discriminations, tacites ou assumées peuvent prospérer, broyer des vies, tandis que nous en connaissons tous les tréfonds. Je ne comprends pas que la survie et l’épanouissement de tous importe moins que la conservation d’un ordre injuste et immonde.

À lire ton récit, on comprend à quel point tu t’es senti coupable d’être toi-même, bizarre, étrange, « non conventionnel » et à quel point la mésestime de toi te ronge, malgré ton talent, malgré tes succès.

Tu expliques surtout (mais comment faire autrement quand, dès l’enfance on s’est fait plonger le visage dans des toilettes remplies d’excréments par ses camarades) à quel point tu ne crois plus en l’homme. Je suis bien impuissante, mais je ne peux que te supplier d’essayer d’y croire, une dernière fois. Et puisque les promesses te tiennent à coeur, laisse-moi te promettre, une chose: que tu décides ou non de partir aujourd’hui, demain, nous serons nombreux à raconter ton histoire, pour que tous les enfants du monde soient un jour respectés et heureux.  

Quelques extraits du texte d’Alex Dobro

« L'autisme n'a pas l'apanage du harcèlement scolaire mais il a définitivement joué un rôle dans la perception que les gens avaient de moi, et le fait d'être considéré comme incroyablement capricieux, insupportable, irrationnel et têtu, m'a irrémédiablement amené à subir des discriminations durant toute mon enfance, de la part des adultes comme des parents. À l'école, j'étais systématiquement le pestiféré et je n'arrivais vraiment pas à comprendre ce qui clochait chez moi. Je voyais bien que ce que je disais ou que ce que je faisais causaient des réactions violentes de la part des autres élèves ou produisaient des situations qui n'étaient pas du tout mon intention, et malheureusement personne ne m'expliquait rien, on me jugeait juste pour ce que j'étais et je devais me débrouiller avec ça. Je m'isolais très souvent parce que j'avais sincèrement peur de faire encore des erreurs, qui me dépassaient, et de subir la violence des autres pour la millième fois, mais la solitude me pesait énormément et finissait toujours par atteindre un point si douloureux que je finissais par préférer m'exposer à la brutalité de mes camarades que de rester seul. Et vice versa, c'était un cycle sans fin, vraiment très sombre, qui a duré toute mon enfance. »

« En dehors du simple fait que j'étais différent et que c'était un facteur suffisant pour les autres enfants de me harceler, je m'interroge sérieusement sur la manière dont mon autisme a exacerbé la gravité de ces harcèlements, qui prenaient parfois des proportions dangereuses. Est-ce que j'avais l'air plus vulnérable ? Est-ce que je donnais l'impression de me moquer d'eux avec mes réactions ? Je me retrouvais dans des situations tellement extrêmes et j'étais assez intelligent pour constater qu'ils ne faisaient pas cela à d'autres enfants, ce qui me perturbait beaucoup. »

« La seule chose que je sais, c'est que le harcèlement que j'ai subi étant enfant et adolescent m'a détruit sur de nombreux aspects, et qu'il est très répandu, beaucoup d'enfants en sont victimes, et j'ai l'impression que tout le monde le sait, que beaucoup de ces violences sont visibles, mais que les gens ne réalisent pas vraiment leur gravité, l'impact qu'elles ont sur ceux qui en sont victimes, à quel point cela peut les abîmer. J'ai le sentiment que tellement de souffrances pourraient être prévenues si les adultes s'impliquaient, s'ils étaient vraiment à l'écoute des enfants et prenaient des mesures concrètes, mais c'est peut-être un sentiment complètement utopique. En tout cas, j'ai grandi en me sentant totalement désabusé par les adultes et la confiance que je pouvais leur faire, je ne prenais même plus la peine de leur raconter ce qu'il m'arrivait à force de leurs inactions et désintérêts. Je subissais tellement de crasses horribles et de violences mais j'étais impuissant, je ne pouvais rien faire, et j'étais convaincu qu'il ne servait à rien que j'en parle aux adultes, j'avais eu trop de mauvaises expériences, cela se retournait souvent contre moi et ne faisait qu'empirer la situation. »

« L'un de mes problèmes est que je suis souvent persuadé dans ces conversations d'être sur un pied d'égalité avec mes interlocuteurs et que les réponses à mes questions sont honnêtes, alors qu'il y a souvent énormément de mensonges, évitements et mauvaises directions volontaires de leur part, typiques du monde professionnel, où tout le monde est concurrent mais fait semblant d'être ami, et je ne suis jamais arrivé à intégrer cela correctement dans mon rapport avec les autres. Je n'arrive pas à y penser, ce qui m'a rendu très vulnérable dans beaucoup de situations. Ce qui était d'autant plus agaçant que je savais parfaitement que je m'exposais à des dangers mais je ne savais pas du tout comment faire pour m'en protéger. Je ne sais toujours pas d’ailleurs. »

« On réussit mille fois mieux en ayant tort mais en maitrisant la communication qu'en ayant raison mais en étant incapable de communiquer et de respecter les cadres sociaux. Cela me parait complètement absurde et contre-intuitif, mais les êtres humains sont des êtres plus sociaux que pragmatiques, donc il y a une certaine logique à cela. »

« Au début de ma deuxième année de collège, ma professeur d'anglais m'avait incendié devant toute la classe parce qu'elle pensait que je me masturbais alors que j'avais simplement des stéréotypies que j'essayais de contrôler en gardant les mains en dessous de la table, il faut dire que c'était l'un des premiers jours de classe et j'étais extrêmement anxieux, j'avais encore échoué à m'intégrer auprès des autres élèves lors de ces jours cruciaux et je sentais que cela allait être une autre année épouvantable, j'avoue avoir eu un comportement plus difficile à réprimer que d'habitude. Mais l'incident m'a clairement anéanti, tout comme il a anéanti toutes mes chances de socialiser durant les semaines qui ont suivi, c'était une humiliation vraiment coûteuse. Elle m'avait fait ses excuses, parce que j'étais devenu complètement hystérique pour dénier son allégation, même si je me demande rétrospectivement si ma réaction n'a pas été jugée comme trop disproportionnée pour ne pas être suspecte. Quoi qu'il en soit, c'était une accusation très déplaisante. C'est un exemple simple des violences ordinaires que les personnes autistes peuvent subir en milieu scolaire et qui ne proviennent pas seulement des autres élèves, beaucoup de professeurs ont des réactions appropriées, malgré eux, car je ne doute pas qu'ils cherchent tous à bien faire, ils ont tellement à gérer déjà qu'il m'est difficile de leur reprocher leur manque de patience ou leur absence de compréhension alors même qu'ils n'ont pas les capacités d'enseigner dans de bonnes conditions aux élèves. Cependant, cela créé un cadre dans lequel ils perpétuent malgré eux beaucoup de discriminations, certaines des remarques les plus cinglantes et validistes durant mon enfance venaient de mes professeurs, qui, ce n'est que ma perception personnelle, sont de véritables fers de lance du "conformisme" et de la "normalité" attendue par la société. Je ne peux pas faire de généralité, c'est juste mon sentiment qui découle de mon propre vécu, mais j'ai souvent trouvé leur pédagogie zélée et autoritaire, écrasante des différences, uniformisante à l'extrême. Le reproche que je fais est peut-être complètement déplacé, il est même possible de considérer que c'est précisément leur rôle d'agir comme ça, que c'est une approche qui est bénéfique à la société, et je peux l'entendre. Je pense tout de même que ce cadre est très nuisible pour les personnes autistes, et probablement pour toutes les personnes neuroatypiques. »

« Finalement j'étais encore totalement enfermé dans mon illusion d'enfant que j'allais réussir à "soigner" mon autisme, que toutes ces recommandations qui m'avaient été faites allaient effacer mon handicap - ce qu'elles n'avaient jamais promis -, que mon acharnement insensé pour vivre parmi les autres en vaudrait la peine. De toute évidence, tout cela n'a rien changé, la réalité était toujours là, mon autisme était toujours là, et simplement le comprendre m'a complètement brisé le cœur. »

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