L'affaire Cahuzac et l'accablement de Mediapart

J'avoue, en médialogue sauvage, avoir été fort surpris par le billet de Daniel Schneidermann sur Rue89 à propos de Jérôme Cahuzac. Schneidermann, ancien du CFJ, n'est pas vraiment un journaliste d'investigation, mais un peu quand même, et la chronique judiciaire – que j'ai aussi pratiquée – est une excellente formation pour formuler des hypothèses. C'est essentiellement un commentateur doué, enfin, à mes yeux et selon mes critères comparatifs.

J'avoue, en médialogue sauvage, avoir été fort surpris par le billet de Daniel Schneidermann sur Rue89 à propos de Jérôme Cahuzac. Schneidermann, ancien du CFJ, n'est pas vraiment un journaliste d'investigation, mais un peu quand même, et la chronique judiciaire – que j'ai aussi pratiquée – est une excellente formation pour formuler des hypothèses. C'est essentiellement un commentateur doué, enfin, à mes yeux et selon mes critères comparatifs.

« On peut plaisanter au téléphone », consigne-t-il. Avec Hervé Dreyfus, le gestionnaire de fortune de Jérôme Cahuzac, rabatteur de son demi-frère, un banquier suisse désormais, qui plaçait sous son nom ou d'autres, des fonds de tiers chez UBS. J'admets l'hypothèse. Hervé Dreyfus aurait proposé un compte chez UBS, Jérôme Cahuzac ne l'aurait pas fait, mais plaisante avec son correspondant en conversant comme s'il avait suivi le conseil de l'organisateur d'évasions fiscales. Ce qui veut dire en substance : j'aurais l'air fin, élu maire de Villeneuve, si j'avais ouvert un compte à l'étranger.

Je sais : c'est tiré par les cheveux. Qui s'est frotté au terrain, aux assises, &c., se doit de tout envisager, y compris les pistes a priori les plus absurdes. N'ayant que très peu de confiance en Jérôme Cahuzac (je l'ai rencontré à propos d'un tout autre dossier que le sien), je n'écarte rien, et veut même croire à sa sincérité quant à ce compte à l'étranger – ce qui ne vaut absolument pas désaveu de l'attitude adoptée par la rédaction de Mediapart. Au contraire, j'aurais tellement apprécié d'être épaulé par une telle équipe pour traiter d'autres dossiers ou reportages.

Mais voici ma conclusion, pour Come4News, sur le traitement médiatique récent de l'affaire Cahuzac…

« Dès ses premiers articles, Patrice Arfi – ou d'autres membres de la rédaction de Mediapart, conseillait (et non n'intimait) à Jérôme Cahuzac de démissionner. Que ne l'a-t-il fait en temps utile !
Cela lui aurait peut-être épargné de voir tout le reste remonter à la surface, de laisser Moscovici se mouiller à un point paraissant postérieurement inimaginable, et de laisser divers personnages et individus passer pour ce qu'ils sont vraiment en le soutenant. Quel crédit accorder à présent à un Bernard Debré (pour un Woerth, ce n'est qu'une confirmation) ?
Au total, Jérôme Cahuzac aura immensément fait davantage que Mediapart pour conforter la thèse du « tous pourris ». Les éclaboussés forment une formidable cohorte… Souhaitons-leur de se faire oublier.  ».

Des noms ? Vous les connaissez. Mais je voudrais de nouveau mentionner Bruno Roger-Petit, le Guillaume Pelletier des médias, sévissant, après Le Post, sur Le Plus. Allez voir, c'est tartignolle, on ne s'en lasse pas.  Bruno Roger-Petit, qui n'avait aucun contact dans l'univers de la finance, dans la caste politique, &c., s'est bien préservé de tenter de creuser les investigations de Mediapart.
Je relève qu'à ma connaissance, c'est presque la première fois qu'un titre se lance sans que les autres ne tentent pas d'approfondir par des enquêtes. Il y en eu, de superficielles, surtout pour essayer de décribiliser Mediapart. Naguère, dans les rédactions, on aurait désigné un reporter pour tenter d'en savoir plus, regagner le terrain laissé à la concurrence,

Ma mémoire flanche, mais hormis Sud-Ouest ou Lyon Capitale, qui n'ont pas beaucoup creusé le dossier, ce que Le Temps (.ch) ne pouvait guère, et quelques rares autres, dont Rue89, très peu de titres ou sites ou radio-télés n'ont vraiment appuyé, au moins par des mots, la rédaction de Mediapart. Vous avez dit « confraternité » ?  Sur ce coup, incapable et ne désirant pas engager des frais – eh, l'aurais-je souhaité que cela m'était impossible – pour aller en Suisse, ou retrouver Marc D. à Singapour, j'estime avoir conservé les mains propres.

Populiste, Mediapart ? Ultra-gaucho ? Pfttt. Fort petit joueur en la matière.

Pour moi, un individu qui bénéficie d'une formation lourde en moyens et fort longue pour devenir un chirurgien capilliculteur est un faiseur qui pompe les contributions des contribuables pour son seul profit personnel. Quant, de plus, il favorise le remboursement par la Sécurité sociale de poudre de perlimpinpin afin de s'assurer des revenus substanciels, eh bien, j'appelle un escroc, un aigrefin, une petite crapule. Je suis confiant : l'ex-ministre ne poursuivra pas Mediapart, et son directeur de publication, mais ma seule personne. Sauf s'il ose…
Les injures publiques assumées figurant supra ne sauraient être imputées à Mediapart. Que le conseil de Jérôme Cahuzac le pondère bien : je suis insolvable, et après avoir fait, de l'extérieur, des papiers sur les prisons, je pense avoir encore assez de relations pour m'offrir l'occasion d'en produire de l'intérieur.

Or donc, Cahuzac Conseil, en dépit de la loi de 1993, réalisait un copieux chiffre d'affaires. Ce qui, quand même, n'aurait pas dû échapper aux fonctionnaires ayant donné le feu vert à la nomination de Jérôme Cahuzac au ministère du Budget. La lessive Saint-Marc vient à bout de tout : mais pour tirer la chasse, rien ne vaut la presse, enfin, la « vraie ».

Il est fort cocasse de voir, ce soir, Le Nouvel Observateur se demander, après quelques autres plus confidentiels, pourquoi Jérôme Cahuzac n'avait pas menacé de poursuivre Gonelle en diffamation ou pour faux et usage de faux. Encore plus drôlatique de voir les lecteurs de Roufiol (Figaro) taxer Mediapart et Plenel d'être les Robespierre que dénonce Guillaume Pelletier (au fait, à quant une investigation de ses comptes ?). Mediapart, foutre, laisse fort à désirer au regard du Père Duchesne. Lequel aurait voué un Bernard Debré à la lanterne.

Libelles, pamphlets, placet à l'encre d'Internet vont beaucoup, beaucoup plus loin. Mediapart se situe à des années lumière de ce qui se dit, résigné, de moins en moins vociférant, à la halle. La cause est amplement entendue (et ouïe) : plus d'abbé Pierre dans les chambres. Plus aucun réel défenseur ou porte-parole des « plus démunis ». On aimerait d'ailleurs que Mediapart, mais surtout L'Alsace ou Les Dernières Nouvelles (suggestion gratuite, notamment pour l'ami Arnould, s'il exerce encore) compare les diatribes médiatiques d'un Jean-Luc Mélenchon à ses interventions au parlement européen.

Edwy Plenel en Jacques-René Hébert ? C'est à se taper sur les cuisses. Mais ce genre d'outrance permet à des chroniqueurs et éditorialistes de flatter leur cœur de cible, tels des Permiers Paris de Balzac (in sa Monographie), soit de leur mâcher ce qu'ils ont envie de lire et de répercuter dans les dîners à la table des Dugommier.

Jérôme Cahuzac, ministre formidable travailleur, grande perte pour le pays ?
« Coquins, filous, peureux, nom de Dieu
Vous m'appelez canaille…
Dès que j'ouvre les yeux, nom de Dieu
Jusqu'au soir je travaille, sang Dieu,
Et je couch' sur la paille, nom de Dieu ».

Ravachol en col blanc, Jérôme Cahuzac, comme tant d'autres, est-il si différent de ces « anarchistes de droite » ? Qu'a-t-il dynamité ? Après un Éric Woerth issu d'une très longue lignée de personnages tel Albin Chalandon, tout juste l'un des appartements de l'immeuble de la caste politique. Il y a bien sûr des victimes collatérales. Chez les voisins des médias.

J'avais sous le coude l'affaire des aflatoxines dans le lait et de la viande de cheval dans les mics (mici) de Roumanie, aussi les très contextables méthodes de calcul de l'inflation de l'Office for National Statistics au Royaume-Uni qui vient de modifier son « panier de la ménagère » (le retail prices index). Notons que, comme en France, quant la qualité est renforcée (par exemple celles des automobiles), on considère que le prix constant peut chuter, mais quand elle se dégrade (par exemple pour les plats cuisinés), il n'en est pas tenu compte.
Certaines lectrices, divers abonnés de Mediapart ont considéré que de tels sujets, parmi d'autres, ont été négligés du fait de l'attention portée au dossier Cahuzac. Admettons. De par les réactions qu'il a pu provoquer, il n'en a pas moins dévoilé l'état de la presse et des médias français. Ce n'est pas rien.

Formidable révélateur, bien plus parlant que les statistiques chères à l'analyse des médias… Pour la malbouffe, le trucage des indices servant à cerner l'inflation, c'est beaucoup plus facile. Et documenté ailleurs (il n'y a pas que Mediapart à lire, bande de feignasses et de tire au flanc).
Et puis, soyons clairs : ce n'est pas Mediapart qui s'est enferré, mais Cahuzac qui, en refusant de démissioner en temps idoine, qui a de fait obligé la rédaction à étayer sa bonne foi. En tout cas, l'opinion est recevable, on peut le voir ainsi.
Ce type de retournement, la presse ayant mis en cause Mediapart l'opérera sans doute si l'enquête judiciaire conforte Patrice Arfi, Edwy Plenel, et je n'oublie pas les autres.

Pleurons de chaudes larmes sur le sort de Jérôme Cahuzac mais n'oublions pas Michel Madec, abonné de Mediapart, qui fait la grève de la faim à Carhaix pour obtenir du Crédit mutuel de Bretagne (formidable associé d'un des plus grands patrons de la presse régionale, sa maison mère) qu'il ne soit pas expulsé de son logis (voyez l'article de Dan Israël et le Club). Encore du populisme de bas étage ? Dan Israël et L'Humanité sont de vils populistes ? Pas vraiment davantage que les titres multiples contrôlés par le Crédit mutuel.
Après, on pourra reparler du populisme de Mediapart et de la « dignité » et de la « responsabilité » de la presse dans son ensemble.

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.