Prostitution : du trottoir de Casque d'or à celui des SDF

Casque d'or par Annie GoetzingerDe prétendu·e·s « féministes » viennent d'illustrer un singulier paradoxe, celui de la philanthropie de l'entre-soi, des chiennes de garde des allées du pouvoir, alliée à la misandrie visant les plus vulnérables des « clients-prostitueurs » et à la misogynie ayant pour cible tant les prostituées étrangères contraintes (sous prétexte de bienfaisance) que les « filles perdues » que seraient les prostituées indépendantes traditionnelles. Aux unes, les perspectives de l'expulsion, aux autres celles du trottoir, non plus celui de Casque d'or (qui ne fut pas toujours prostituée « contrainte »), mais celui des sans domicile fixe. Ces dames (et messieurs) patronesses d'elles-mêmes n'illusionnent plus qu'elles-mêmes (s'il en reste la ou le moindre de sincère) et une opinion manipulée, grugée par des chiffres fantaisistes, et qui pourtant se rebiffent. La droite (UMP et UDI), en s'abstenant sur le projet de loi de pénalisation des clients de la prostitution, tend à la « gôche » le baton merdeux du maréchal des hypocrites qui finira démasqué.

J'aurais pu intituler cette contribution « mémoire d'un prostitué ». J'ai en effet été longtemps journaliste rétribué, parfois grassement, parfois très chichement. Je comprends fort bien les prostituées qui doivent se plier aux desiderata d'une clientèle : on m'a demandé, par exemple, de faire du « militaire-à-qui-on-a-appris-à-tuer-qui-redevient-tueur-dans-le-civil ». Un angle, un seul, celui qui convient, qui répond à ce que Balzac consignait dans sa Monographie de la presse parisienne.
Il m'a été aussi demandé de faire du journalisme à la « deux feuillets pour Hitler, deux feuillets pour les déportés » (c'est Allen Könisgsberg, alias Woody Allen), de très nombreuses fois. Exactement ce que fait Mediapart vendredi avec son « En direct – pour en finir avec la politique macho ».

Il suffit de voir qui est invité. Sauf que, en sus, les déportées seront représentées par la fine fleur du féminisme « hitlérien » (non, ce n'est pas une application de la reductio ad hitlerum, ni de la loi de Godwin ; tout juste une exagération « téléphonée »).
En première partie, la fine fleur des prohibo-abolitionnistes. En seconde partie, pour traiter des clivages au sein du mouvement féministe, une collabo notoire des premières, une prébendée ou stipendiée d'Osez (la nouvelle conformité préconisée du) le fémisme, une élue UMP.

Savez-vous vraiment ce que les féministes « maintenues » (donc marginalisées) adressent à ces « féministes » ?
« Excellente analyse. Les moralistes religieu.ses qui veulent voler le gagne-pain des prostitué.es mériteraient qu'on leur vole en retour leur poste de chargé.e de comm ou de responsable produit. Ne me libère pas, je m'en charge, disait-on.Plus que jamais d'actualité. Le problème n'est pas "la prostitution" (d'ailleurs personne ne se mêle, chez les "abolitionnistes", de démanteler les réseaux mafieux au niveau international) mais d'empêcher petitement et localement les gens de gagner leur blé car elles sont de "mauvaises filles". On n'est plus au 19e siècle et au temps de La Porteuse de pain. Ce moralisme religieux rampant, au-delà du soi-disant problème de "la prostitution", ne mérite pas le nom de "féminisme". Il s'agit de décider à la place des autres, de s'arroger une place de censeur supérieur, bref de jouer les petites patriarcales minables pour faire plaisir, comme le dit Jef Tombeur, à beaucoup de monde du côté politique. A bas le patronage et vive le droit des peuples (et des putes) à disposer d'elleux-mêmes. »
C'est d'Anne Larue, universitaire, auteure, et sans vouloir faire parler des personnes qui pourraient avoir une opinion plus nuancée, disons qu'en gros, ce pourrait être de Virginie Rey-Robert (peut-être), de Marie-Hélène Bourcier (là, c'est moins risqué de l'avancer), mais aussi de tant et tant d'autres.

Il s'agissait d'un commentaire à la suite de la publication, sur Come4News (.com), d'un « Prostitution : pierre de touche entre féminisme et femmocratie ». La femmocratie est désormais le village Potemkine que forment les « féministes » de cette gôche prohibo-abolitionniste.

Sur le projet de loi de pénalisation des clients de la prostitution (c'est le seul volet qui tienne la route, le reste, tout le reste n'est que trompe-l'œil, prétextes des faux-nez d'un féminisme qu'ils veulent moribond et bientôt enterré), l'UDI est divisée. Bayrou, on le sait, se refuse à pénaliser les prostituées indépendantes. L'UMP est plus finaude. Elle s'orienterait vers « l'abstention bienveillante ». On sait que François Fillon a renvoyé une fin de non-recevoir à sa copine Roselyne Bachelot-Narquin (laquelle, sur le sujet, s'est départie de sa douceur angevine et préconisé la pénalisation des clients). Une manière de laisser la « gôche » s'empêtrer dans des dispositions dont l'opinion ne veut pas (si l'on en croit les sondages, mon petit doigt, ma documentation…). Une opinion qui sait fort bien, car elle a lu des tribunes, des amendements, que cette fraction de « gôche », alliée à la vieille garde nostalgique de Maurice Thorez-Jeannette Vermeersch, tout comme Jean-Luc Mélenchon qui fait fi de l'opinion du Planning familial, veut, désire ardemment que la contravention devienne délit, avec à la clef six mois d'emprisonnement et une inscription au casier judiciaire valant interdictions professionnelles.
Si vous n'y croyez pas, lisez les amendements retirés, documentez-vous (tout est traçable grâce à un moteur de recherches).

Anne Larue dénonce la propagande prohibo-abolitionniste. Pour la démasquer, il suffit de lire ou relire Prostitution et dignité, du philosophe Norbert Campagna (aux éditions de La Musardine). Toute l'introduction de son essai est en libre accès (voir via Google > Livres). « Alors que certains affirment que personne ne choisit librement de ses prostituer, dautres affirment au contraire que le choix de se prostituer peut être un choix parfaitement libre ». J'avais fort librement choisi de consacrer ma vie professionnelle (voire, de fait, ma vie tout court) au journalisme, à ce type de prostitution librement consentie. Je confirme donc. Sauf que le constat de N. Campagna (2011-2012) date un peu. Les effets de la crise étaient là, les nouvelles formes de prostitution, celles consistant à conforter un projet de vie, temporairement, ou à trouver dans la prostitution la seule ressource permettant d'accumuler un capital de départ pour s'en sortir, restaient balbutiantes.
Notez qu'en tant que marche-pied vers les coulisses du pouvoir, voire le pouvoir, la prostitution reste payante et qu'un nombre non-négligeable de député·e·s (ou de sénateurs et sénatrices) ont déjà mis le pied à l'étrier à de prometteuses « jeunesses ». Ce qui n'en empêchera pas du tout certain·e·s de voter pour le projet de loi ou de s'abstenir pour mieux le laisser être adopté.
Affabulation ? Toutes celles et ceux qui, dans les dîners en ville, généralement sur la foi d'informations assez solides, ont dit que, pour Dominique Strauss-Kahn, presque tout le monde savait, me jetteront la première pierre.

Pour aller un peu plus loin, on consultera, sur Le Club de Mediapart, le très pertinent billet d'Éric Fassin intitulé « Abolir la prostitution, ou lutter contre l'immigration ? ». C'est un décryptage des visées réelles d'une partie des prohibo-abolitionnistes. Sont visées tant l'immigration illégale que la légale, celle de futures prostituées (là, oui, parler de prostitués ne serait pas faux, mais vraiment marginal) bulgares et roumaines qui, en janvier prochain, pourront plus librement venir en France.

Éric Fassin relève à juste titre que « tout se passe comme si la nationalité des prostituées était l’indice de leur condition : être étrangère, ce serait être victime de la traite ». Il faut tellement qu'il en soit ainsi que Françoise Gil, sociologue, a dénoncé la « sociométrie » d'une Maud Olivier (rapporteuse du projet) pour laquelle il n'y aurait, en tout et pour tout, dans l'Hexagone et l'outre-mer, que quatre prostituées totalement libres et indépendantes exerçant traditionnellement. Les chiffres, extrapolés de statistiques policières qui ne visent que la prostitution des réseaux ou celle des étrangères devenues trop gênante pour les riverains de quartiers gentrifiés, présentés habilement par des associations ou fondations, ont dû être revnus depuis à la baisse tant ils paraissaient invraisemblables, y compris pour les habitant·e·s des grandes villes.

J'ai précédemment évoqué l'Appel aux parlementaires de Mylène Juste (un pseudonyme) et on a pu lire sa réplique à Maud Olivier sur JOLPress.
Voici, en commentaire d'un autre de mes articles (sur Come4News), l'un de ses plus récents témoignages, qui porte sur la situation des quelque 300 ou 400 prostituées (il en est bien davantage, mais ce nombre est une moyenne quotidienne approximative : certaines ne viennent que deux jours par semaine, d'autres pour des périodes hebdomadaires espacées) des principaux ilôts du haut de la rue Saint-Denis, à Paris :

« En tant que prostituée de quartier, je confirme que ça fait belle lurette qu'on y ramasse plus les compteurs, on est indépendantes, et pour cause…
Avec le développement de l'activité indoor, l'"internet" et les annonces (avec nº siret ; donc professions indépendantes déclarées), les studios n'ont plus la rentabilité prétendue. Surtout dans ce débat, quand les profanes de cette activité, qui n'a d'autre but ou objet que détendre, auront compris que l'objectif de la loi projetée c'est la dictature des mœurs via une cible - l'homme - et sa responsabilité sur la traite (on rêve!!) qui est en cause, on pourra enfin communiquer et avancer.
Demain on interdira le mariage et la vie à deux, car foyer=sein de toutes les violences faite aux femmes, en mettant un pv aux personnes en couple. Très sérieuses et honnêtes ces méthodes.
Que le gouvernement prenne ses responsabilités et ne fasse pas payer son inertie au vilain sexué.
Demain on met un pv au client qui achète des sodas, ça donne du diabète.etc. ».

Sa crainte, fondée, car les effets avant-coureurs de la proposition de loi, cumulés avec ceux de la crise économique, se font sentir, c'est de passer d'un studio qu'elle devrait sans doute revendre à perte, aux premiers stades du statut de SDF. Soit le recours aux parents, amis, connaissnces, à la prostitution clandestine puis, faute de possibilités de reclassement (existantes, certes, mais malaisées), à la misère noire, puis à la vraie déchéance, celle que souhaitent les « féministes » prohibo-abolitionnistes pour ces « filles de mauvaise vie », tant bien même seraient-elles de lointaines parentes, grandes cousines, arrières-cousines, amies d'amies de leurs mères ou grand-mères.

Nous n'en sommes plus à l'époque de Casque d'or, soit Amélie Élie (voir Wikipedia et ce lien) ne fut pas toute sa vie « soutenue », ni vraiment contrainte. Sa maquelle était son amante, elle sera dompteuse de cirque avant d'épouser le cordonnier qui sera le père de ses quatre enfants.
Même le « folklore » révolu que dénoncent les prohibo-abolitionnistes était beaucoup plus complexe que ce qu'elles travestissent.

Les seules perspectives pour les étrangères seront l'expulsion, à court terme, à moyen terme seulement pour les quatre ou cinq sachant s'exprimer, parler aux médias, réciter leurs textes sous l'égide du Nid ou d'autres (internationalement, on nomme cela l'effet Somaly Mam Foundation, du nom d'une affabulatrice experte et chérie de la jet set). Cela ne vaudra bien sûr pas pour toutes les étrangères. Maud Olivier, recevant Milène Juste (voir supra), se voulait réaliste, sachant que toutes les étrangères ne se précipiteront à des guichets pour obtenir la part congrue des fonds qui alimenteront prioritairement le fonctionnement des organismes prohibo-abolitionnistes.
Pour les nationales, pour les communautaires (ressortissantes de l'Union européenne), ce sera le Système D, le DIY, pour tenter d'éviter de passer du trottoir de Casque d'or à celui des SDF.

Pour Médecins du Monde, qui, sur Mediapart aussi (il fallait bien ne pas laisser les prohibo-abolitionnistes être seules à pouvoir s'exprimer en tant qu'invitées de la rédaction et d'Edwy Plenel), questionne la prétendue « bienfaisance » de prohibo-abolitionnistes, la cause est entendue.
Il s'agit moins de « répondre de manière pragmatique à l’exigence de protection qu’à la volonté d’appliquer des politiques répressives contre-productives pour les personnes censées être protégées. ».

Il s'agit aussi de se montrer, de faire parler de soi, de grimper dans les coursives des cabinets ministériels, des fondations recevant des dons défiscalisés, de bénéficier du « fémino-Charity Business ». Ce qu'il devient urgent de dénoncer vigoureusement.

Des « idiots pas trop inutiles » (pour le moment), comme Stéphane Delpeyrat, dispensable attaché territorial et secrétaire national du Parti socialiste (ou « socialiste » ?), tente de noyer le poisson. Toute critique de la position officielle du PS sur le sujet serait néo-réactionnaire, proto-réactionnaire, paléo-réactionnaire, bref, en faveur du « mâle blanc » (et vieux aussi ? attention, les vieux votent encore ! Eux et Elles !), et d'une vision dépassée de « l'Occident ». Ah ben, si le dépassement, c'est la pénalisation des clients et la mise des prostituées indépendantes sur les cartons des SDF, si c'est le maintien marxiste et trotskyste du mépris du lumpenprolétariat, que voilà donc un singulier dépassement.

Niaiseux ou totalement hypocrite, Stéphane Delpeyrat et son « Le Féminisme : l'égalité jusqu'au bout » ? Peut-être que, par ignorance, et totale coupure du terrain, il a fait sien les chiffres : les étrangères et contraintes ne votent pas, sur les quatre prostituées indépendantes recensées initialement par Maud Olivier seraient censées se répartir en une abstentionniste, une UMP, une PS, une analphabète raturant son bulletin de vote. Il faut évoluer dans sa tête : la prostitution a évolué. Ce n'est pas qu'une voix de perdue pour le Parti socialiste, le Front de gauche…

« De la loi en débat sur la prostitution, aux polémiques fabriquées sur le genre, en passant par la parité et jusqu'au mariage pour tous qui ouvre des droits, horreur des horreurs, aux lesbiennes, les néo-réactionnaires s'affolent et s'agitent pour dénoncer tout à la fois la fin du mâle blanc et celle de l'occident. ». Comment le mariage pour tous est-il passé dans l'opinion ? Par quels vecteurs ? Il serait temps de s'interroger.
Grâce aussi, aux prostitué·e·s, à leur prostitueuses et prostitueurs…
Anne Larue assimilée à Zemmour, il fallait vraiment l'oser ! C'est à cela qu'on reconnaît désormais Stéphane Delpeyrat et tant d'autres.

Le débat, avant même d'être ouvert, a été refermé par des mensonges, des chiffres fantaisistes ou falsifiés, des topiques inventés, un conventionnal wisdom de paccotille, du faussement convenu, des entourloupes.
Aux Médecins du Monde on a opposé des spin doctors (mais en fait très peu de docteures : la plupart des féministes historiques ayant tant soit peu publié ont préféré s'abstenir, voire fuir une polémique qui allait les classer automatiquement du côté d'Élizabeth Badinter, donc de la chèvre-émissaire du « nouveau féminisme » technologique, moderne, et bien financé).

Il faut dénoncer cette imposture. Le vote sur le texte sera heureusement reporté au mercredi 4 décembre.

Bernard Roman (PS, Nord), Jean-Marie Le Guen (PS, Paris), tentent de redresser le tir, de tempérer les ardeurs liberticides, la désinvolture à l'endroit des prostituées. Sergio Coronado (EELV, Français de l'étranger), dénonce un texte réducteur, tout comme l'élue écologiste du Sénat, Esther Benbassa. Une néo-réactionnaire de même ?

Dans Le Monde, Michel Crézé a le cran de se déclarer frappé du triangle ou de l'étoile du « prostitueur ». Universitaire émérite, ancien chercheur, il conclut : « nous sommes tous des vieux dégueulasses, mais laissez-les en décider ». Ce sont bien aux prostituées et non aux prétendues « féministes » prohibo-abolitionnistes qu'il revient d'en décider. Et des deux-trois choses que je peux savoir d'elles, pour avoir dialogué, je ne peux que répondre que les avis sont tellement partagés qu'ils sont difficiles à départager.
Mais les « féministes » ont tranché. Elles savent tellement mieux que les prostituées ce qu'il convient de penser. Au point d'ailleurs qu'elles se sont toutes mises longuement sur le trottoir pour former leur opinion éclairée ?

Finalement, si c'était à refaire, je tenterai de m'accrocher à un journalisme moins rémunérateur encore, mais loin des proxénètes des médias, le plus loin possible des souteneuses et souteneurs. Parole de néo-réactionnaire : prostitué, peut-être ; mais le plus dignement possible.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.