Prostitution: le long et lent mais net dévoiement de l’abolitionnisme…

La proposition de loi sur la prostitution que doit à présent examiner le Sénat en juin 2014 se place sous l’égide d’un courant dit abolitionniste. En fait, il suffit de se référer aux origines (et à la postérité) de ce courant, initié par la Britannique Joséphine Butler, une féministe chrétienne, pour se rendre compte que cette proposition de loi « putophobe », qui vise à éradiquer la prostitution en pénalisant ses clientèles, est de fait d’inspiration prohibo-abolitionniste. Ce qui amène à questionner les prétentions (« féministe » ou « chrétienne ») de qui la promeut…

Josephine Butler Society« Féministes » ou « chrétien·ne·s », comme le Mouvement et l’Amicale du Nid, telles se présentent les associations et groupes (parfois ad hoc et tout récents) prétendument abolitionnistes qui ont soutenu la proposition de loi sur la prostitution présentée par la direction du Parti socialiste et approuvée par celles du Front de Gauche (Parti communiste et Parti de gauche).

Cette PPL, dont le Sénat débattra plus longuement et plus sérieusement – en juin prochain – que l’Assemblée nationale, se veut d’inspiration abolitionniste. De fait, le délit de racolage passif, instauré pour nettoyer les beaux quartiers de la présence ostensible du « tapin de rue », serait supprimé. Mais cet abolitionnisme vise surtout à faire des prostitué·e·s, décrétées toutes « victimes », des doubles victimes puisque condamnées à se dissimuler, puis progressivement disparaître (comment ? en ayant recours au suicide ? à la mendicité ? en s’enfonçant dans une totale précarité faite de petits boulots, de disettes, de maladies qu’on finit par renoncer à soigner ?). Car le but final – la solution finale –énoncé, proclamé, c’est bien l’éradication de toute forme de prostitution, grâce à la solution miracle de pénalisation des clientèles (masculine, féminine, hétéro et homosexuelle…).

En matière prostitutionnelle, l’abolitionnisme, le plus souvent teinté de réglementarisme, est issu de diverses racines. Évoquons les réglementaristes saint Augustin ou saint Thomas d’Aquin ; ainsi qu’à l’inverse, pour le courant prohibitionniste, l’Italien saint Alphonse-Marie de Liguori († 1787) et son courant rédemptoriste. Mais beaucoup plus récemment, l’abolitionnisme tel que les authentiques abolitionnistes le concevaient et le conçoivent encore se fonde sur la vie, l’œuvre et les écrits de Josephine Butler (née Grey), épouse de pasteur britannique, éducatrice et activiste féministe. Profondément chrétienne, elle est vénérée telle une sainte par diverses obédiences protestantes (et en tant que « bienheureuse » par l’église anglicane, inspirant des sermons chaque 30 mai).

Tout comme nombre de femmes de son époque (1828-1906), elle aborde la prostitution par le biais du travail social en se vouant de prime abord à la rédemption de « pécheresses ». Mais, peu à peu, au contact des prostituées – ce que prétendent encore, en les choisissant pour les besoins de leur cause, des mouvements catholiques actuels tel Le Nid – elle noue de véritable liens d’amitiés, développe un tout autre type de compréhension.

Rapidement, son approche du « phénomène prostitutionnel » la porte à renforcer (et affaiblir à la fois) le réglementarisme tout en prônant l’abolitionnisme, soit la dépénalisation totale de l’activité des prostituées. Pour résumer, d’une part elle mène campagne et obtient que l’âge de la majorité sexuelle soit repoussé de 13 à 16 ans afin de combattre la prostitution infantile (de nos jours, l’Allemagne s’oriente vers un relèvement de l’âge légal pour se prostituer à 21 ans). Mais d’autre part, avec sa dénonciation des Contagious Deseases Acts, soit de la réglementation visant la détection des maladies vénériennes et infectieuses, elle se rapprochait fort d’une libéralisation et dépénalisation à l’instar de ce que vient de décider, au Canada, fin décembre 2013, la Cour suprême.

L’un de ces décrets permettait à tout représentant de l’ordre de désigner prostituée toute femme ne pouvant pas se payer un cab (taxi) puis de la faire soumettre à un examen gynécologique. À présent, la PPL sur la prostitution fait de tout client un « violeur-prostitueur » (en se préservant d’évoquer les clientes…) ; à l’époque, Josephine Butler s’insurge et fustige un « viol chirurgical ». Mais, surtout, elle dénonce avec véhémence toute hypocrisie en matière de morale sexuelle et de dispositions législatives se fondant sur un point de vue moraliste.

Elle fondera la Fédération abolitionniste internationale (International Abolitionnist Federation) en développant des vues que, à l’heure actuelle, les tenant·e·s de la coordination française Abolition 2012 ne pourraient nullement reprendre à leur compte sans se renier.

Le terme d’abolitionniste lui fut peut-être inspiré par le combat que menèrent ses parents, Hannah Annett, et son époux, John Grey, en faveur de l’abolition de l’esclavage. Mais dans son esprit, il ne s’agissait pas d’éradiquer la prostitution, mais de considérer que la prostitution des adultes devait être dépénalisée et que seuls l’oppression des femmes et qui la favorisait ou en bénéficiait devait être poursuivis et sanctionnés. Elle ne s’est jamais prononcée en faveur de la pénalisation des clients.

De nos jours, sa mémoire est perpétuée par diverses églises mais aussi, du fait de son combat social élargi, par la Josephine Butler Society. Cette association, laïque, se voue à favoriser la lutte contre le proxénétisme mais aussi contre l’exploitation et la marginalisation des prostitué·e·s.

La Société Josephine Butler considère que la prostitution doit pouvoir s’exercer dans des conditions sécurisées et que les États doivent garantir la protection des travailleuses et travailleurs du sexe (même si le terme de TDS pour englober les prostitué·e·s lui semble trop vague) et faciliter, pour celles et ceux le désirant, leur reconversion. La JBS proclame que la plupart des dispositions législatives sur la question se préoccupent trop peu des effets qu’elles impliquent pour la vie professionnelle et privée des prostitué·e·s.

La JBS rappelle que Josephine Butler énonçait qu’elle n’avait pas à se prononcer sur les activités intimes de deux adultes consentants, et la Société a pris fermement position contre la pénalisation de la clientèle des prostitué·e·s (ou, plus généralement, des TDS).

Pour les continuatrices et continuateurs de la Ladies Association (que J. Butler fonde en 1870), affilié·e·s au National Council of Women (de Grande-Bretagne), pénaliser qui sollicite des services sexuels et se conforme par ailleurs aux lois en fait un·e délinquant·e, ce qui peut avoir des répercussions familiales, des séparations ou divorces, induire des problèmes sociaux néfastes. La Société se prononce contre le modèle suédois ou dit « nordique » (Norvège, Suède, Finlande).

« Criminaliser la clientèle revient à ignorer les véritables criminels (…) elle constitue une cible plus commode que celle des trafiquant·e·s proxénètes/esclavagistes », précise la Société qui, à l’instar de Joséphine Butler, réaffirme que le libre-arbitre doit présider dans les relations entre adultes consentants.

À l’inverse, les prohibo-abolitionnistes français·e·s (dont la direction du Nid et le collectif Zéromacho et divers groupuscules féministes ou se prétendant encore tels), visent à :

• favoriser une politique de recherche du « chiffre », de pénalisation des clients et des prostitué·e·s ce qui a, sciemment ou inconsciemment, pour conséquence de distraire des policières et policiers de la lutte contre les réseaux de proxénétismes, de traite d’êtres humains, de trafics d’enfants et d’adultes. Cela revient de fait à conforter le proxénétisme : traquer et sanctionner qui consomme des drogues permet d’aligner des chiffres et de gonfler des statistiques globales, mais non de lutter efficacement contre les réseaux nationaux ou internationaux. Au contraire, des effectifs sont mobilisés et distraits pour des tâches leur faisant en négliger d’autres, plus sécuritaires et plus bénéfiques pour les victimes, et en général, le plus large public ;

• faire en sorte que les prostitué·e·s indépendant·e·s soient marginalisé·e·es, réduites à la clandestinité, la dispersion, et que les formes de collaboration et entraide leur permettant de s’opposer aux graves violences ou indélicatesses éventuelles visant l’un·e d’entre elles – ou ils – ne puissent plus être mis en œuvre. L’autre objectif est de les forcer de fait à renoncer à une activité afin de les vouer à une pauvreté qui les expose – ainsi que leurs éventuels enfants – à d’autres périls, maladies physiques ou psychiques, voire à l’autolyse. L’objectif, recherché sciemment, inconsciemment, ou par ignorance de ses effets les plus pervers, conduit à l’augmentation du nombre des victimes… Que les indépendant·e·s soient ou non majoritaires ou minoritaires, français·e·s ou étranger·e·s n’y change absolument rien ;

• obtenir des fonds et pallier la crise poussant les collectivités territoriales à restreindre leurs subventions, ce qui entraîne des licenciements de permanents, en bénéficiant de nouvelles ressources. Ces ressources sont liées à ce qui est attendu de la clientèle qui sera pénalisée et devra s’acquitter du prix de séances de « réhabilitation », en fait de sessions de « redressement ». Mais il s’agit aussi de susciter davantage de dons : en victimisant tout TDS (travailleuse ou travailleur du sexe), il s’agit de développer une propagande compassionnelle. Naguère, on collectait des emballages d’aluminium alimentaire pour « sauver des petits Chinois ». À présent, y compris les populations les plus pauvres et précarisées – qui fournissent la majorité des donatrices et donateurs – seront incitées à sauver des victimes vouées à la précarité dans laquelle on les aura soi-même plongées…

Qu’on ne s’y trompe pas ou plus : les groupes ou associations prohibo-abolitionnistes sont de moins en moins à l’écoute et au contact des prostitué·e·s. En cas de problèmes sanitaires ou autres, les intéressé·e·s sont le plus souvent adressé·e·s à des groupes ou associations opposés à la proposition de loi (Act-Up, Médecins du monde, voire même… le Strass, Grisélédis, et d’autres organisations des TDS). En revanche, comme le démontrent l’évolution de la direction du Mouvement du Nid et de l’Amicale du Nid ainsi que celle des programmes d’activités, l’accent est mis sur la recherche de subventions et fonds afin de mener des tâches plus faciles : information en milieu scolaire, événements publics, formation de travailleuses et travailleurs sociaux.

Sur les questions de l’évolution des directions de groupes prohibo-abolitionnistes, de maquillage des chiffres de l’activité prostitutionnelle (ratios national·e·s/étrangèr·e·s, indépendant·e·s/contraint·e·s), on se reportera utilement au document Méconnaissance et amateurisme renforcent le postulat de « porter la guerre » aux putes (sur Scribd, déc. 2013, 32 p.). Encore que la méconnaissance ait bon dos, qu’à l’amateurisme des débuts du Nid (et autres) ait succédé le professionnalisme et le recours à la mercatique, à la com’ et aux spin doctors.

Le prohibo-abolitionnisme a maquillé, grimé et dénaturé l’abolitionnisme en matière de prostitution. L’étape suivante sera de propager les idées du mouvement américain Feminists Pro-Life. Déjà, en établissant le parallèle entre l’avortement et la prostitution toujours infligés, voire violemment imposés aux femmes, soit à toutes, sans la moindre distinction (on est toujours « victime » des avorteurs comme des proxénètes, il n’est pas plus d’avortement librement choisi que de prostitution), les esprits sont préparés. Si des églises de diverses confessions chrétiennes vénèrent encore la mémoire de Josephine Butler, elles sont à présent bien plus nombreuses à la manœuvre étendant la répression morale de l’activité prostitutionnelle à d’autres domaines, comme l’IVG, et l’enseignement d’une « éducation sexuelle » dans les établissements scolaires dévolu à leurs intervenantes et intervenants, rétribué·e·s ou non sur fonds publics ou privés.

C’est à l’œuvre en Espagne. La France, avec cette proposition de loi, facilitera-t-elle ces menées ? Rappelons que le PCF, au siècle dernier, s’était vigoureusement opposé au contrôle des naissances, à l’interruption volontaire de grossesse, avant d’évoluer sous la poussée de militant·e·s ou du reflux des adhésions s’ajoutant aux départs. Si le Planning familial s’est opposé à cette PPL de très mauvais augure, ce n’est sans doute pas que du fait des fortes justes raisons évoquées, mais en prévision de la suite qui pourrait se profiler plus rapidement qu’envisagé.

Des prohibo-abolitionnistes sont forts conscients des enjeux pour eux-mêmes et la société, d’autres se sont laissé·e·s abuser ; d’autres encore n’ont vu qu’une opportunité de se mettre en avant ou de dévier l’attention de l’opinion publique. Laquelle ne serait pas dupe, s’il faut en croire des sondages tendant à établir que les bases militantes ou l’électorat du PS ou du Front de gauche rejettent tout autant que l’opposition les perspectives ouvertes (ou plutôt, fermées ou refermées) par la PPL. Radicaux, centristes et écologistes sont majoritairement, pour des raisons parfois opposées (le centre-droit confessionnel redoutant l’effet de backlash, de retour de bâton), contre cette loi. Laquelle opprimera les prostitué·e·s indépendant·e·s, servira objectivement ou de manière induite les réseaux mafieux, aura de lourdes conséquences sociales.

La plupart des groupes féministes, des intellectuel·l·es féministes radicaux ou radicales-libertaires sont résolument, pour diverses raisons (dont l’attachement au réel, aux études universitaires sérieuses et approfondies sur le fait prostitutionnel), contre cette proposition de loi. Lors de la forte résurgence des mouvements féministes français, aux débuts des années 1970, la plupart des féministes se déclaraient solidaires des prostitué·e·s, qu’elles soient contraintes ou indépendantes. À présent, afin de masquer l’hostilité ou en fonction de critères de distanciation sociale, des « féministes » se disent – au mieux – totalement indifférent·e·s au sort des indépendant·e·s (car elles ou ils seraient moins violenté·e·s par les violeurs-prostitueurs que d’autres ? alors que, justement, aucune différenciation n’est établie entre violeurs ou violeuses prostitueuses ou prostitueurs)

Pour certain·e·s les souffrances, mesures de rétorsions de fait, humiliations infligées aux indépendant·e·s seraient un moindre mal, voire un « mal nécessaire » (ce qui, auparavant, qualifiait moralement la prostitution). Il est grand temps d’en revenir aux sources du mouvement abolitionniste, de se défaire, pour qui raisonne honnêtement et de manière pécuniairement désintéressée, de l’illusion prohibo-abolitionniste. Encore féministes ? Ou de nouveau vraiment, réellement et réalistement féministes ?

Avec Anne Larue, et d’autres, nous redisons que « les moralistes religieux/ses qui veulent voler le gagne-pain des prostitué·e·s mériteraient qu'on leur vole en retour leur poste de chargé·e de com’ ou de responsable produit. Ne me libère pas, je m'en charge, disait-on. Ce moralisme religieux rampant ne mérite pas le nom de “féminisme”. ». Ni même de pouvoir se prévaloir d’une inspiration chrétienne dominante (et certes pas immuable ou universelle).

Anne Larue, universitaire, auteure (entre autres ouvrages féministes ou d’orientation féministe) de Dis Papa, c’était quoi le patriarcat ? (iXe éds, 2013), comme Josephine Butler en son temps, n’est certes pas opposée à l’idée de faire réfléchir la clientèle des prostitué·e·s, de soulever des questionnements : qui, de bonne foi et de manière désintéressée, soutient la traite des humain·e·s et ne considère pas qu’elle doit être combattue ? Du temps de J. Butler, des magistrats envoyaient en détention (hospitalière, mais avec enfermement) des prostituées ayant refusé un examen gynécologiques alors qu’ils étaient, la veille, ou l’avant-veille, au nombre de leur client. Depuis 1999, quatre magistrats suédois, clients de prostitué·e·s, ont été pénalisés. « Vous couchez avec nous, vous votez contre nous », scandaient des prostitué·e·s venu·e·s manifester avec des militant·e·s du Strass. Mais cette pénalisation des clientèles équivaut à deux poids, deux mesures : l‘un pressurant les unes, l’autre pesant sur les autres, les prostitué·e·s. Joséphine Butler dénonçait ce double standard, aussi.

L’abolitionnisme n’a jamais été « pour » la prostitution, mais il ne s’est jamais prononcé contre les prostitué·e·s, ni n’en a fait de manière indiscriminée des « victimes ». Les dérives totalitaires du prohibo-abolitionnisme doivent être dénoncées pour ce qu’elles sont : oppressives. Comme le disait un député anglais de Josephine Butler, ces « féministes » prohibo-abolitionnistes en viennent à considérer que « ces femmes [qui soutiennent les prostitué·e·s indépendant·e·s] sont pires que des catins ». Nous en sommes là : l’injure s’ajoute à la blessure de la trahison.

Pour Josephine Butler, les libertés publiques « reposent sur la préservation des libertés de toutes et tous ». Mais, de son temps de même, ses efforts en faveur des prostitué·e·s furent contrebalancés par d’autres initiatives, dont celles de groupes putophobes, d’autres prônant la chasteté masculine. Ce fut, avec notamment « l’immaculée » White Cross Army, le conglomérat du Social Purity Movement. Là encore, on retrouva des « féministes » s’alliant et faisant cause commune avec des bigots puritains pour dénoncer « l’incontinence sexuelle masculine ». La même approche se retrouve en Espagne chez des « féministes » (telle Ana de Miguel Alvarez, voir op. cit. supra) cultivant des préoccupations sociales au moins sur le papier et chez les éléments les plus conservateurs de la confession catholique romaine espagnole.

De ces « féministes »-là, les prostituées se préservent, et se chargeront des autres…

Voir aussi Méconnaissance et amateurisme renforcent le postulat de « porter la guerre » aux putes

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