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Billet de blog 25 mai 2025

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Comment j’ai épousé l’homme invisible

L’invisibilisation des Palestiniens ne relève pas seulement d’un processus politique ou militaire : elle est aussi quotidienne, administrative, symbolique, existentielle. Cet effacement structure le rapport des Palestiniens au monde, du monde aux Palestiniens et autorise leur mise à mort par l’État colonial israélien dans une indifférence généralisée.

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1. Une vie sans statut : l’effacement administratif

L’effacement commence par l’identité. Des dizaines de milliers de Palestiniens — bébés, enfants, adultes — vivant à Jérusalem, en Cisjordanie, à Gaza ou refugies dans d’autres pays, n’ont aucun statut légal, car Israël contrôle depuis 1967 le registre de population[1]. Sans carte d’identité ni passeport, ils ne peuvent ni s’assurer, ni ouvrir une ligne téléphonique, ni s’inscrire à l’université, ni se marier, ni voyager. En Cisjordanie, franchir un checkpoint entre deux villes devient un risque majeur.

Ce refus de reconnaissance administrative rappelle d’autres formes de colonialisme, notamment les politiques françaises envers les Algériens, indigènes malgré leur présence dans un territoire pourtant considéré comme français.

2. L’effacement du temps individuel et politique

S’ajoute à cela une confiscation du temps. Être Palestinien en Palestine occupée, c’est vivre dans une attente interminable[2]. L’attente quotidienne aux checkpoints de Qalandiya, Hizma, Zaatara, et tant d’autres : deux, trois heures pour aller travailler, autant pour rentrer ; attendre toute une journée ses papiers au ministère de l’intérieur ; attendre des nouvelles d’un proche détenu arbitrairement ; attendre en prison[3] détenu sans charge. Le temps palestinien est étiré jusqu’à la dépossession, alors que l’organisation de son propre temps est l’un des fondements de l’autonomie individuelle.

Le temps politique est également confisqué par l’empêchement par Israel d’organiser des élections, l’absence de citoyenneté — voire de nationalité notamment pour les Palestiniens de Jérusalem.

Le morcellement territorial entre Gaza, Jérusalem et les villes de Cisjordanie empêche toute continuité spatiale et participe à une stratégie de disparition : on segmente, on isole, puis on oublie.

3. Une logique coloniale d’effacement : « eux ou nous »

L’effacement est au cœur de l’entreprise coloniale de peuplement israélienne. Dans les rues de la vieille ville de Jérusalem, il m’est fréquent d’entendre des jeunes colons dire : « de toute manière, c’est eux ou nous ». Cette phrase, que l’on peut d’abord entendre dans un sens guerrier — un antagonisme total, un « tous contre tous » hobbesien — me semble devoir être comprise autrement : « eux ou nous », c’est l’alternative existentielle. Le projet n’est pas seulement de dominer, mais de faire disparaître, de rendre les Palestiniens inexistants pour les remplacer. Vider avant de peupler : l’effacement est la condition préalable au peuplement colonial.

4. La déshumanisation comme prélude au genocide

Ce processus d’effacement rend possible l’assassinat à grande échelle. Une population invisible est une population que l’on peut tuer dans le silence. L’un des préalables au génocide est la déshumanisation. On se rappelle l’ancien ministre de la Défense israélien, Yoav Galant, qui qualifiait les Palestiniens de Gaza d’« animaux humains », supprimant toute distinction entre civils et combattants, afin de justifier l’éradication indistincte de toute une population. Justifier le génocide.

5. Jusqu’à l’extermination invisible : quand la vie ne compte plus

Le 18 mai, le député Tvi Sukkot déclarait à la télévision israélienne : « Tout le monde s’est habitué à ce que l’on puisse tuer 100 Gazaouis en une nuit [...] et tout le monde s’en fiche.» À 53 655 morts officiellement recensés par le ministère palestinien de la Santé depuis le 7 octobre — sans compter ceux encore sous les décombres — combien de Gazaouis faut-il qu’Israël tue pour que le monde s’émeuve ? Si la réponse tend vers l’infini, c’est peut-être que la question est mal posée. Il ne s’agit pas d’un seuil moral non atteint, mais d’une structure coloniale où la vie palestinienne n’a pas de valeur. On ne compte plus les morts lorsque, par définition, leur existence n’a jamais compté.

6. Invisibilisation et " gestion" politique internationale

Israël n’est pas seul dans cette entreprise. La communauté internationale participe activement à l’invisibilisation. Pour éviter d’avoir à protéger, elle choisit de « gérer » le « conflit » en excluant les Palestiniens. Un exemple révélateur : les discours récents justifiant le repositionnement de plusieurs États européens sur la reconnaissance d’un État palestinien. En plein génocide, le cœur de leur raisonnement n’est pas la protection d’une population déplacée, bombardée, affamée, mais encore et toujours « la sécurité d’Israël ». Ironique, quand on sait que cette même « sécurité » est invoquée depuis le 8 octobre pour soutenir l’effort de guerre israélien et maintenir les coopérations militaires. Ainsi, même lorsqu’on prétend agir en leur nom, les Palestiniens restent absents des récits politiques dominants.

L’invention du vide : le regard colonial du sionisme sur la Palestine

Dès le début du XXe siècle, les sionistes ignorent sciemment l’existence des Palestiniens. Dans Histoire du sionisme, Walter Laqueur[4] cite J.N. Jeffries : « Herzl visite la Palestine et semble ne remarquer personne d’autre que ses concitoyens juifs ; les Arabes (*dans le texte) disparaissant comme dans leurs nuits orientales. » Lorsque leur présence est reconnue, c’est pour la qualifier de marginale, arriérée, et affirmer, à l’instar des sionistes russes, que les Palestiniens devraient être reconnaissants des bienfaits apportés par les colonies juives. Cette négation s’inscrit dans une logique coloniale d’invisibilisation, qui permet de justifier le projet sioniste comme une mission civilisatrice dans un territoire prétendument vide. La célèbre formule « une terre sans peuple pour un peuple sans terre » illustre ce mécanisme idéologique en effaçant délibérément une société autochtone existante. Ainsi, l’immigration juive sioniste du début du XXe siècle ne repose pas seulement sur une volonté d’implantation nationale, mais aussi sur un déni actif de l’identité, de l’histoire et des droits des Palestiniens, réduits à une population fantomatique dans les récits dominants du projet sioniste.

[1] https://www.haaretz.com/israel-news/2021-07-29/ty-article-magazine/.premium/the-faces-of-non-existent-people-palestinians-living-without-an-official-id/0000017f-e5cb-d97e-a37f-f7ef5fef0000 par Amira Hass

[2] https://www.contretemps.eu/condition-coloniale-palestine-israel-gaza-cisjordanie/ par Sbeih Sbeih

[3] Lire la pièce de Bashar Murkus, Le Temps Parallèle (2014)

[4] A history of zionism, Walter Laqueur, 1972

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