Du départ de M. Collomb aux gilets jaunes

Il n'y a eu aucune crise institutionnelle avec la démission de Collomb. Mais la perte de ce gérontocrate qui offrait un ancrage local vérolé au président - comme le font en Bretagne Ferrand et Le Drian - aura des conséquences.

Il n'y a aucune crise institutionnelle avec la démission de Collomb. Mais la perte de ce gérontocrate qui offrait un ancrage local vérolé au président - comme le font en Bretagne Ferrand et Le Drian - aura des conséquences. 

Le Macronisme n'a pas de base sociale. Fruit oligarchique, Macron n'était que la candidature de substitution d'une élite en manque de candidats (échouages successifs inédit des garants de l'ordre établi). Comète projetée d'en haut sur le pays par une conjonction d'intérêts, il avait besoin de relais territoriaux, vecteurs nécessaires à une victoire imposée.

Une chose est en effet d'obtenir une couverture médiatique monstre grâce au fonctionnement endogame de l'élite parisienne et les réflexes d'asservissement qui y sévissent.

Une autre d'obtenir de quelques centaines de personnes les millions nécessaires, grâce à une "campagne interne" menée notamment avec les moyens de l'Etat, et d'en tirer la constitution d'une élite technocratique à son service. Une autre enfin de faire circuler tout cela.

Ce dernier point va être obtenu grâce à d'effroyables concessions à des barons locaux vérolés, symboles de l'ancien monde à la présence incomprise à son élection. Leurs appuis territoriaux, moyens techniques, relais au sein des élites locales, vont s'avérer clef.

Le Drian et Collomb principalement, Philippe et Ferrand, De Villiers, Carré, Estrosi, vont se voir offrir une sympathie et une exposition qui vont sidérer beaucoup des observateurs, tant ils incarnent le néant ou l'opposé de ce que Macron est censé porter.


Cette alliance entre une oligarchie très dépendante de l'Etat, la haute fonction publique qui lui fournit troupes et candidats respectables, et des barons locaux représentant la bourgeoisie de province pour faire contrepoids est ce qui a toujours fait le pouvoir le droite.

Dans l'ancien monde, aux désirs des oligarques s'opposait le conservatisme bon teint d'édiles craignant pour leur poste, et garantissant une bonne "tenue" de territoires rétifs aux accaparements qui tentent chaque capitale.

A mesure que l'on s'avance dans les territoires, l'ordre social tient pyramidal sur une bourgeoisie encore largement prescriptrice. Son alliance avec l'oligarchie de la capitale, à travers notamment les médias secondaires (voir mon entretien avec Aude Lancelin), y fait l'opinion.

L'ampleur du vote FN dans les territoires desindustrialisés tient beaucoup à l'effondrement de cette bourgeoisie qui laisse sans cadres, ou qui ne réussit plus à "tenir" des populations qui dès lors se projettent en dehors.


Le système est simple: à Paris, élaborer une politique libérale, garantissant la préservation des privilèges et le "buon vivere" des sous-élites - qui y gagnent en apparence de liberté ce qu'elles perdent en économie -, et laisser "l'ordre moral" et prébendes tenir la province.

Cela exige un fin jeu d'équilibriste, où la fronde des petites notabilités menace en tout temps. Il faut des barons paternalistes capables de tenir et entretenir un maillage territorial poussé, et une apparence d'austérité qui cache le pillage en cours à Paris.


Le Macronisme est une réduction de ce modèle, fondamentalement déséquilibrée. Le vol de quelques baronnies, et l'arrachement de la sympathie de quelques autres, ne suffit pas à compenser le poids excessif pris par les élites de Paris.

Elles laissent le gouvernement soumis aux caprices de ces quelques édiles, ici se voulant Président d'Assemblée nationale, là maire et ministre, etc. Tentés par la partition personnelle, en une ambiance de déprédation, ces barons opportunistes ne font pas système.

Dès lors, et faute de représentants de notabilités secondaires, aucun contrepoids réel n'existe. Les ministres de la société civile font blague, les oligarques parisiens ont voie libre, et obtiennent d'une politique économique tournée de façon excessive en leur faveur.

Collomb, Ferrand et compagnie, après avoir obtenu ce qu'ils voulaient, "démissionnent" de leur fonction, puisqu'ils se savent ne pas dépendre de Macron pour préserver leur pouvoir. Atteint-on à leur intérêt électoral, avec les 80km/h, l'affaire Benalla? Les voilà qui s'exfiltrent.

Les "bonnes volontés", telles Nyssen ou Hulot, forts d'une assise populaire impossible à mobiliser, sont réduits à l'insignifiance. Seuls restent ceux qui allient politique et technocratie: Darmanin, Philippe, qui se savent à tout instant réintégrables en leur famille politique.

Le vent tourne, et la reconstitution de l'assise traditionnelle de la droite est en marche. Le pillage par Macron de ses relais oligarchiques va bientôt prendre fin. Les grandes familles, craintifs, vont retourner vers les leurs. Cette crise arrive trop tôt pour lui.

Son pari, tenir jusqu'aux élections municipales de 2020 qui lui auraient permis de reconstituer un vivier à temps et d'achever définitivement la droite, échoue. La décomposition qui vient n'est bonne pour personne autre que LR, tant la gauche est elle même effondrée, et le FN.

Il faut s'attendre à des frondes parlementaires de plus en plus marquées, car le macronisme n'a plus de structure, plus d'autre assise qu'une administration mise en tension par sa propre politique déprédatrice: il faut imaginer ces hauts fonctionnaires, formés pour dominer, et qui voient jour après jour, par le transfert de pouvoir à l'oligarchie, leur pouvoir réduit. Larbins d'un pouvoir toujours plus privatisé, humiliés par ces pillages menés par leurs aînés en leur seul intérêt (à partir du gouvernement Balladur en 1993, première véritable vague anthropophage), ils sont les derniers relais, toujours moins crédules, d'un modèle, Macron, qui est l'archétype de ces parcours stellaires communs jusqu'aux années 80, multipliant prédations et conflits d'intérêt pour arriver à la tête de l'Etat.

Sauf qu'à force de prédations, l'Etat - en tant que force motrice, et non simplement relais d'intérêts - ne sera bientôt plus rien. Le repli stratégique vers le local de Collomb, qui singe Le Drian sous Hollande, en est la signification.

En somme, à mon sens, le pouvoir de Macron n'est plus. Il file entre ses mains, aspiré par un pays toujours plus fracturé, où l'oligarchie parisienne accapare ce qu'elle peut d'un état toujours plus démembré, tandis que des bourgeoisies locales qui ne tiennent plus ses pays.

Je veux ajouter une chose. Quand je dis que Macron n'a pas de base sociale, ce n'est pas une affirmation gratuite: le fondement individualiste de son idéologie, centré sur l'idée de l'émancipation, interdit la constitution d'une base mobilisable. Ses supporters sont en effet, par nature, des spectateurs du politique. Des "incroyants", qui n'attendent qu'une chose: qu'on les libère de cet artefact faisant société. Leur demander de se mobiliser politiquement, c'est aller contre la nature même de son projet. C'est ce qui explique qu'il doive s'appuyer à ce point sur des "fondements exogènes", qu'ils soient barons locaux, systèmes oligarchiques ou haute fonction publique. Il n'a pas de "peuple" sur lequel s'appuyer. Là réside sa fragilité, que le 2e tour avec Le Pen parvint à masquer. Là réside aussi la force de tous les mouvements du vieux monde, dont la FI, qui appuie et s'appuie sur ces populations en crise qui, des professeurs aux infirmiers, continuent à faire société alors que tous cherchent à les écraser au nom du profit et de la productivité. Ceux, en somme qui ont choisi la dignité, et qui ont été ravagés par des années d'indifférence, d'élitisme abstrait, de clientélismes et de fascinations pour le succès, qu'il s'agit maintenant de renverser. 

Loin des archétypes macroniens, ce sont des individus pour qui la mobilisation n'est pas sacrifice mais affaire du quotidien. Ils pèsent peu, individuellement, face aux forces de l'argent. Mais ont une capacité à faire masse qui pourra faire contrepoids. Le mépris, la précarisation, l'écrasement symbolique, l'introduction de logiques concurrentielles et clientélistes les ont longtemps maintenues sous le boisseau, la "rationnalité" soc-dem et la modestie propre au personnes "au service de". finissant de la désactiver. Mais ces personnes aux avants-postes de la crise de la société, de ces ravages, se sont radicalisées, comme l'a fait toute une génération, la mienne, qui il y a trois ans s'est fragmentée au point d'entrer en guerre civile et se massacrer en ses propres territoires, au Bataclan. Offrir une sortie politique à ces populations, une respiration qui ne les mène pas à la résignation, celle de l'individualisme forcené, est une urgence. Parce qu'ils sont le coeur de ce pays. Et que leur renonciation provoquera notre dislocation.

3 octobre 2018

(https://twitter.com/anatolium/status/1047418955214835713)

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