Sur une génération dévastée

Je veux que l'on ait tous aujourd'hui, dix ans jour pour jour après l'éclatement de la crise financière, une pensée pour ma génération et tous ceux qui en son sein ont été brisés. Beaucoup d'entre nous ont sombré pendant cette trop longue période, et tous ont été affectés.

Je veux que l'on ait tous aujourd'hui, dix ans jour pour jour après l'éclatement de la crise financière, une pensée pour ma génération et tous ceux qui en son sein ont été brisés. Beaucoup d'entre nous ont sombré pendant cette trop longue période, et tous ont été affectés.

L'histoire à d'étranges invisibilités. Avec quelques amis, en 1A de triplette de SciencesPo, on avait vite compris que les tremblements chelous de la rentrée 2007 n'annonçaient rien de bon. On s'était dit "bon, ça ira, on sortira au moment où ça redémarrera". Tu parles.

Entre perte de sens et engouffrement dans l'avidité, la concurrence et la haine parfois, j'ai vu chaque année une violence plus insidieuse se déployer, jusqu'à devenir un mouvement collectif vers l’abime.

L'effondrement des médias traditionnels, l'algorithmisation des réseaux sociaux, l'éclatement de la société ont rendu impossible tout accès à un "réel politique", un récit collectif qui permette de comprendre ce qui se jouait.

On a commencé à se croire individuellement responsables de nos destins. Il n'y avait plus d'attribution possible d'un malheur qui pourtant se généralisait. Et alors, on a commencé à s'entredévorer, dans une scarification collective laissera des traces.

L'économisme à cette étrange chose qu'en se contentant de bout en bout de chiffres, il ne mesure pas l'impact que des années de chômage et de précarité ont en termes de brisures humaines. Notamment chez les plus jeunes. En des années si fondamentales.

Qu'une courbe qui monte puis redescend ne revient pas au même réel. Que des vies entre temps se perdent à jamais. J'en voudrais longtemps aux médias, à nos aînés, d'avoir été incapables de dire le réel à ce moment là. De nous avoir retiré les outils qui auraient dû nous protéger.

De n'avoir à aucun moment dit l'importance et la réalité de la crise au-delà des discours creux. C'est-à-dire en mettant à nu l'immense responsabilité de ceux qui nous dirigeaient et nous avaient précédés. En nous laissant face à ce qui leur apparaissait comme une abstraction.

De ne pas avoir incité à des ruptures bien plus radicales que celles qui étaient proposées par nos gouvernants. De ne pas leur avoir fait honte. De ne pas avoir montré la réalité quotidienne qui s'imposait à nous pairs. D'avoir en somme collaboré au nom de la "responsabilité".

Des émeutes de la faim aux immolations devant pôle emploi, l'effondrement pourtant était montrable, visualisable. Mais personne n'avait intérêt à le collectiviser. A le mettre en scène. A le monter. Alors, de pression familiale en quête de sens, les plus jeunes se sont dévastés.

J'ai longtemps esquivé la crise. Puis j'ai commencé à voir des amis, sortant des meilleurs écoles, devenir littéralement fous. S'égarer dans une précarité ou un effondrement psychique majeur. Se suicider pour éviter l'asservissement et la haine, de soi et de l'autre.

J'ai vu, au plus près des "élites" et du "pouvoir", une génération commencer à lutter pour la survie, c'est-à-dire à se montrer prête à détruire son prochain, pour ne pas avoir une nouvelle fois à ployer. J'ai vu des gens de mon âge s'appeler Benalla et Abaoud.

Et j'ai compris ce qui se jouait. Car ceux qui portaient d'autres noms avaient à renoncer et se conformer silencieux en un destin funeste, aride ou simplement insignifiant. Car j'ai vu les brisures devenir telles qu'elles s'infiltraient dans l'intime.

La violence la plus effroyable, peut-être. Lorsque l'on n'arrive même plus à attribuer son malheur à son chef, son voisin ou le système: lorsque l'on retourne les armes contre soi. Et lorsque cela a touché ma chair, j'ai compris.

J'ai compris que nul héroïsme ne vaudrait, et que sans cette prise de conscience collective, cette rupture avec une narration qui veut faire de nous des serfs, les sujets d'un système qui ne s'est en rien amendé, qui recommence à redistribuer pour corrompre les mirages d'hier,

avant d'à nouveau abattre les mêmes, alors la violence se démultipliera. Les plus heureux de ma génération sont les rares qui ont trouvé des interstices où leur capacité d'emprise sur le réel se maintient: or, dans ce système, ils sont de moins en moins nombreux.

Au sein des classes les plus aisées s'étend ce malaise qui touche à tout pays en phase de colonialité, où la captation de la richesse de délie de tout projet collectif, emportée dans un mouvement décidé ailleurs. Macron est l'incarnation de cette prédation.

De cette génération qui nous a pillés bienheureuse, faisant croire que c'était sans conséquences que cela ne faisait rien, que l'on pouvait empiler les millions dans la finance, se servir sans ne rien retirer. Lutter contre lui, c'est lutter contre le malheur qui nous a dévastés.

Point de partisanerie ou de politicaillerie, un enjeu de civilisation: reprendre les outils de notre souveraineté, exister en tant que peuple à nouveau, se reconstruire dans une idée de l'intérêt général et non de l'individualité. Contre eux. Ce sera notre chantier.

 15 septembre 2018

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