Débat avec Onfray

[Nocturne] J'ai débattu la semaine dernière avec Michel Onfray, ennemi philosophique et allié politique, nietzschéen hédoniste et individualiste là où je suis artaldien et anarchiste, autour de Crépuscule et des gilets jaunes*.

Il a rendu un hommage appuyé au texte, qui m'a rendu heureux. Il fait partie des rares intellectuels à s'être érigé en faveur des gilets jaunes, à un moment où tous se cachaient. Il m'a accompagné dans l'adolescence, me faisant découvrir Bentham et Fourier, à un moment où France Culture, encore, l'accueillait. J'ai été heureux et ému d'avoir cette opportunité de débattre avec lui.

Débat avec Michel Onfray

C'est l'opportunité pour moi de vous écrire, et de vous dire, simplement, ce que ces derniers mois ont composé en moi. J'ai eu à faire des choix cruciaux. La démultiplication des interactions m'a exigé de mettre un frein à nos interactions. Je ne pouvais plus, sans me déshumaniser, répondre à ce qui venait. Sans devenir un politicien, sans perdre mon honnêteté, je ne pouvais plus faire autrement que "rater", planter, rompre - un temps, m'écarter, pour mieux recommencer à penser.

Cela a créé un champ difficile à refermer.

Après le violent arrachement de Crépuscule, et son incroyable réception - incroyable, à tous les sens du terme, de la violence des dominants à la chaleur avec lequel il a été ailleurs reçu, accueilli, presque adopté - l'inquiétude est née. L'énorme capital que vous m'avez laissé, il s'agit pour moi maintenant de le rediriger. Avec Jupiter et autres projets, je prépare un chemin auquel rien me prédestinait, convaincu que j'étais de signer avec ce texte une mort sociale que ma classe avait préparée.

La "réussite", puisque c'est ainsi qu'on en parle, est un laid mot. elle menace de faire de soi le récepteur d'un miracle individuel, qui sauverait en en laissant tant d'autres, sur le côté.

Or ce chemin, je ne l'ai pas pris pour m'extirper, mais au contraire pour me replonger dans l'humanité, à vos côtés.

Alors, voir revenir la crainte de la perte de lien, cet arrachement auquel j'avais échappé en trahissant ma classe, m'a certes quelques peu déstabilisé. Je me demande surtout comment y attribuer réponse, et avancer. Je pense à ces milliers de messages que vous m'avez envoyé, et qui restent, après avoir été longtemps lus, systématiquement, là, inaltérés, impossibles à déflorer. J'ai refusé à ce que d'autres pénètrent cette intimité, incapable moi-même cependant, après des centaines et des centaines de lectures au quotidien, de continuer à suivre le flot ainsi engagé. Idem pour les conférences, que j'ai dû arrêter.

Vous le savez. Il y a eu beaucoup de violence, et beaucoup de difficultés dès lors à trouver une place, qui me permette de garder ma légitimité. Derrière les apparences, un monticule de doutes et de pensées. Beaucoup de mal à trouver la façon de ne pas m'écarter, ne pas rompre, sans pour autant finir de brûler. Vous avez nombreux, présents, pour me proposer de m'aider.

Ces autres qui ont voulu, pour leur part, m'écraser, salir par tous les moyens une existence qui à peine commençait à s'affirmer, ont cherché à nous écarter, et cela a été lourd à porter. Dans mon entourage enserré entre inquiétude et fierté, en mon coeur, brisé entre les difficultés à répondre honnêtement, et la furie de me voir si souvent piétiné.

Ma formation, ce privilège que la société m'a octroyé, m'exige avant tout de penser. De me préparer à agir, et de ne pas me satisfaire de juger. De trouver des outils pour partager, et rompre les laideurs que le monde nous lègue, et avancer.

L'idée ? Créer, à ma petite mesure, de la beauté, une beauté qui passe par des mots, et se transmette, à travers la solidarité, la fraternité. Le partagé.

Cela a été la raison de mon engagement, cela le restera je crois à jamais.

Cet entretien me donne l'occasion de l'illustrer, vous faire comprendre ce que j'entends, par exemple, par allié politique et ennemi philosophique, ces mots plus haut énoncés, au sujet d'Onfray. Ce en quoi consiste mon rôle, "fondamentalement", et en quoi il me tient par nature éloigné de ces médias que j'ai tant fréquenté ces derniers mois. Ce rôle qui explique ma timidité, tant de fois forcée ces derniers mois, et perceptible pourtant, je le crois.

Mon rôle, c'est de déchiffrer les sources. De rompre les absences de poésie. D'aller à la racine, de tout ce à quoi je me trouve confronté. De lire, par exemple, avant ma rencontre avec cet important intellectuel, ses textes, mais aussi, "Contre Onfray" magnifique ouvrage qu'a écrit mon ami Alain Jugnon - dont la beauté est telle qu'elle me fait presque le jalouser.

Mon rôle est de dépasser les absences de pensée, d'aller au-delà de celles-ci, pour formuler des problématiques, et résoudre des réels qui me seraient présentés. Ce rôle n'est pas un rôle de représentant, mais de défricheur et de penseur, qui explique pourquoi je suis toujours en décalage avec les commentateurs télévisés, pourquoi je m'intéresse à ces folies productrices et créatrices, en somme, qui ont fait naître tant de commentaires, au sujet d'un tableau de Goya ici, d'une idée pré-conçue, là.

Pour le comprendre, regardez, en ce débat, Onfray dire que les gilets jaunes ne sauraient tout à fait, penser. Lui qui vient de là, de tout en bas, qui n'a jamais été pris à défaut de trahison, qui a montré sa fidélité absolue à cette classe dont il est issu, pourtant, ne peut se retenir de considérer qu'il y aurait, "en bas", quelque chose qui empêcherait de penser.

Là où les gilets jaunes ont pour moi montré, au contraire, à quel point le bas pouvait se montrer sombre, non de saleté, mais de profondeur, bien supérieur à ce que les "élites" montraient", lui fait à mon sens erreur à ce sujet.

Cette erreur, que je perçois comme telle plutôt, il aurait été inutile de la confronter "superficiellement", autrement que comme je l'ai fait, c'est-à-dire en marquant mon désaccord d'analyse. Il peut aller plus loin, et on m'a donné justement les outils pour aller plus loin, pour que ces débats ne se résolvent pas seulement par une affaire de rhétorique, mais aussi de pensée, et dépassent les intérêts.

J'ai improvisé cette réponse sur la scène, dans ce débat. Mais celle-ci naît d'une connaissance des dissenssions de structure ont fait naître, je crois, cet (impensé) en Michel Onfray. Il se trouve par exemple, pour l'avoir lu afin de me préparer, mais surtout pour avoir lu les auteurs qui l'ont nourri, que je crois avoir identifié d'où cette divergence venait.

Elle vient d'une souche invisible, profonde, qui remonte à un auteur, un philosophe, Nietzsche, qui est chez lui aussi fondamental qu'il l'est chez moi, et qui à nourrit toute une suite de successeurs, Artaud, Bataille et tant d'autres que lui a décidé d'ignorer, tandis que je les suivais. Or je suis convaincu que notre divergence naît de cette évolution de nos pensées respectives, qui provoque une rupture en termes de sensibilité.

Cela pourrait sembler absurde, inconséquent, inutile, au sujet de gilets jaunes et compagnie, d'invoquer d'obscurs auteurs comme Artaud et compagnie.

C'est pourtant de là que naissent d'infimes écarts, qui nous font brusquement diverger, sur la question de la violence, du rapport à l'autre, et donc, de notre capacité à énoncer un jugement politique, sans se tromper.

Là, chez lui, un mépris retenu, léger par rapport à tant d'autres, mais un mépris. Là, chez moi, l'interdit de juger, une passion partagée.

Ce que l'on voit en ce débat, en cette vidéo, c'est l'apparence d'un désaccord superficiel, qui va susciter l'approbation ou non, va amener à nous ranger d'un côté ou de l'autre, et faire tenir là. Ce que je tiens à dire, c'est que mon rôle est toujours d'aller au-delà, aller chercher, au plus profond de l'autre, ce qui l'amène à, différemment, penser. Et ainsi, l'un ou l'autre, se corriger.

Et je crois que c'est pour ça avant tout que je me suis plongé dans les GJ, là où tous les autres de mes congénères, à partir d'une surface non-saisie, se satisfaisaient de "juger".

Face à Michel Onfray, cela permet d'ouvrir un dialogue. Car au-delà des insuffisances mutuelles que l'on pourrait se signifier, des désaccords voire oppositions franches, il est porteur d'une pensée. Malheureusement, chez de nombreux autres, qui ne font pas l'effort de construire des généalogies, de se regarder, qui se contentent du préjugé, ça ne l'est pas. Il faut alors utiliser d'autres moyens. La rhétorique ou l'assurance. Couvrir un vaste champs, des références philosophiques à l'expérience pratique, pour s'imposer.

Les propos que l'on voit en cette vidéo - en tous les débats que je vous partage - ne sont que la surface et le fruit d'années de travail qui s'expriment en ces divergences d'apparence infimes, et qui pourtant révèlent, de façon sous-jacente, des distinctions fondamentales. En l'occurence, celles-ci nous font, lui ou moi, sur presque tous les sujets abordés, nous rapprocher. Mais ailleurs, ces mêmes écarts de pensée, éviscèrent, font s'aveugler et se détester.

C'est ce qui explique que sur BFM ou face à d'autres interlocuteurs, l'écart se fasse si béant et si aisé à creuser. Parce que d'un côté apparaît le fruit d'une recherche de long-terme pour élaborer. Et de l'autre, une satisfaction récurrente, se contentant d'ânonner et de répéter. La recherche d'une fusion du réel et de la pensée, face à un simulacre évidé.

De la même façon que des gilets jaunes, portés par un rapport au réel qui s'est inscrit dans leur chair, avaient une infinie supériorité face aux énarques qui, eux, s'étaient contentés de simuler- ce qui leur a donné ce temps d'avance, récurrent, pendant les mobilisations - de la même façon, dans mon domaine, qui a pris le temps non seulement de lire et réfléchir, mais de sortir et de s'imprégner, éclate les semi-cultivés qui font profession d'arrogance sur nos antennes télé.

J'aimerais un jour vous parler de ce qui, dans l'intimité, m'a fait naître à vos côtés. M'a forcé à faire le pas de côté. A lier tout ce que mes études m'avaient apporté, à un sensible qui les contredisait. Dans le plus profond de l'intime, l'amour et le travail, face aux violences de masse au Centrafrique et au Kivu, au plus profond des horreurs de l'humanité, ce qui m'a permis de comprendre les mécaniques pour m'engager à vos côtés. Ce qui m'a permis de comprendre ce qui, dès la fin octobre, apprêtait la beauté d'un mouvement qui ne m'a jamais inquiété, et dans lequel, contre toute logique apparente, je me suis immédiatement engouffré.

J'aimerais vous partager ce lien d'un enregistrement d'Antonin Artaud, auteur majeur, écrivain de la mort, absurde littérature, qui permet de comprendre ce qui, de Onfray et de son hédonisme, m'a fait m'écarter, et je l'espère, sur les gilets jaunes, ne pas me tromper. Je l'avais enregistré à Rome, en 2015, quelques semaines avant les attentats. Quelques semaines autour des attentats. https://www.youtube.com/watch?v=dWo8NQmTxcE

On ne comprendra peut-être rien, la première fois. Et peut-être si, qui sait. Car les luttes qui nous ont fait nous rejoindre, par-delà les classes sociales, prennent naissance en ces folies partagées. En l'étude des oeuvres, comme celle de ce fou furieux qui, par-delà les classes sociales, s'est érigé, et qui valent autant qu'une nuit partagée.

Je pense à vous, loin de tout et probablement de moi-même avant tout. Crépuscule va sortir en poche. A 80 000 exemplaires. A la rentrée. Un immense succès, qui va nous permettre à l'échelle des grands prix littéraires, et des livres les plus partagés. Mais c'est encore rien. Rien pour, tout un pays. Rien, à l'échelle d'un pays. Il faudra neuf euros, je crois. Mais il faudra surtout continuer à le partager, le prêter, le télécharger et le voler, indifférent aux chiffres, en toute liberté.

Crépuscule, je l'espère, aide à penser. Et par là, à se lever. C'est pour ça qu'il a été publié.

De l'esprit au corps. Ou comme le disait presque Aurore Bergé: des armes à la pensée.

Entre temps, de loin, c'est-à-dire de tout près, pour obscur que cela puisse sembler: ma demande de patience, et mes pensées.

JB.

 

 

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