Sur la cinéphilie syrienne

Nous sommes en avril 2011. Ce qui n’est encore qu’une révolution vient à peine de naître au Ponant, faisant braise de graffitis apposés sur les murs de Deraa. En Syrie, les spasmes violents d’un régime que l’occident réhabilitait encore quelques mois auparavant font fuir les premiers réfugiés, membres des élites éclairées du pays. Habitués aux voyages, dotés de contacts internationaux, ils échappent de peu à l’étau qui bientôt se refermera sur tout le pays.

La France est la destination privilégiée de grand part d’entre eux, notamment un jeune doctorant en mathématiques qui me contacte sur recommandation. J’ai alors vingt et un ans et sors d’une courte expérience auprès du Procureur de la Cour pénale internationale, qui vient de me virer, penaud, après qu’un voyage en Tunisie qui devait rester secret ait été éventé. Ce qui était une simple mission de reconnaissance, dans l’immédiate suite de la chute de Ben Ali, a amené à l’adhésion du pays au Statut de Rome, par le truchement d’une rencontre inopinés avec le président de la Commission nouvelle instituée par la révolution. Or les relations avec les pays non-membres sont le monopole du Greffe, qui, furieux, exige ma tête à M. Ocampo.

La guerre en Libye vient de naître et nous nous sommes trouvés projetés au cœur d’enjeux géopolitiques majeurs, alors même que l’institution est en perdition. Le Procureur se propose d’ouvrir une enquête en temps record contre Kadhafi pour légitimer une guerre qui lui semble juste, et m’envoie prospecter auprès du camp néoconservateur quelques menus soutiens, de BHL à l’ancienne coupole de Médecins du Monde, qui m’orientent, entre deux diatribes sur les nécessaires interventions au Darfour et à Benghazi, vers ce jeune syrien.

Celui-ci vient de la région de Deraa, et s’est échappé avec un trésor de guerre surprenant. Alors que le black-out s’est imposé sur le territoire syrien et qu’une guerre de propagande massive commence à s’installer mon interlocuteur a fait s’échapper trois disques durs emplis de preuves des massacres commis par les forces gouvernementales dans le Sud-Ouest du pays. Filmées au téléphone, confuses, pixellisées, les milliers de vidéos qu’il me fournit tracent une généalogie du conflit, donnent à voir une explosion de violence contre des civils soudain pris entre des feux ennemis, protestant à mains nues de leur quête de liberté.

Le parcours de mon interlocuteur n’est pas encore celui des millions de réfugiés et déplacés que notre inconséquence condamnera les années suivantes à la clandestinité. Relativement privilégié, réchappé grâce à l’aide d’un professeur parisien, héritier d’une francophonie encore vigoureuse, il ne m’autorise à emporter que part de ses preuves, dont quelques unes commencent à tracer leur chemin sur Youtube, et que nombre de ses interlocuteurs, avec qui il a composé un réseau serré de sources, rechignent encore à partager.

L’urgence semble alors, après l’avoir honoré aux côtés de Kadhafi et Ben Ali, à la chute de Bachar El Assad. Le dentiste et héritier, dont la femme faisait encore la Une de Vogue quelques semaines plus tôt, où elle était qualifiée de « la plus fraiche [et] la plus magnétique des Premières dame » - Wikileaks révélera quelques mois plus tard qu’elle se considèrait alors comme la « véritable dictatrice du couple » -, semble avoir les jours comptés, et la Cour pénale internationale apparaît comme le meilleur outil pour s’en débarasser. Derrière mon interlocuteur se tiennent de puissantes forces, nourries d’un espoir similaire à celles qui ont obtenu par de similaires truchements, la chute de Kadhafi. Mauvais lecteur, mon interlocuteur ne comprend pas que la stratégie de diabolisation de ce dernier a suivi la décision de le faire tomber, et ne l’a en rien précédé. Gêné, je dois expliquer que sans mandat du Conseil de Sécurité – qui n’est pas prêt d’intervenir, étant donnés les excès qui commencent à naître à Tripoli – la CPI ne pourra intervenir en Syrie, et que les preuves qu’ils m’apporte resteront dès lors sans effet.

Les lignes sont alors de toutes parts brisées. Comme le confirmera par la suite mon passage au ministère des affaires étrangères, l’apparence de maîtrise recouvre improvisation et médiocrité. Tandis qu’en France, le néoconservatisme, sous l’égide de Jean-David Levitte, Jacques Audibert et Gérard Araud, profite de la confusion politique pour prendre pied dans notre administration et rompre une à une les positions constantes de notre pays, la Syrie s’embourbe dans les hésitations de l’administration Obama où, comme me le confiera plus tard Harold Koh, le morcellement exponentiel de ce qui s’achemine vers un conflit armé tétanise les conseillers du Président. Prise de vitesse, la première puissance mondiale improvise, multiplie les ratiocinations morales propres aux étudiants d’Ivy League et les actions coups de poing destinées à garder un semblant de poids. L’administration, biberonnée au regime change et aux programmes de lutte contre l’axe du mal dans lequel avait été intégré la Syrie dès 2002 par celui qui est devenu entre temps le principal conseiller de Trump, John Bolton, ne fait qu’ajouter à la confusion un pouvoir politique hésitant . Les Russes, qui observent avec furie la dérive de l’intervention de l’OTAN en Libye et l’absence de réflexion stratégique de ceux qui ne sont pas encore devenus leurs principaux ennemis , n’ont pas encore pris pied dans le conflit, tandis que l’Iran, à peine remis de la révolution verte, qui perçoit la main occidentale dans les événements en cours, renforce son soutien au régime afin de préserver le sien. La multiplication des acteurs, auxquels s’ajoutent rapidement le Qatar et l’Arabie Saoudite, ajoute à la confusion, alors que se multiplient leurs agents d’influence sur le terrain.

Mon interlocuteur, comme tous ceux qui se trouvent impliqués dans la crise, est un pion inconscient de stratégies d’influence qui morcellent son pays, qui cherche à son tour à instrumentaliser un Procureur pourtant en la matière impuissant. Animé par l’envie du Juste, détenteur d’un précieux capital qui, il l’espère, pourrait faire basculer la bataille de l’opinion, il adhère à cette « marche de l’histoire » qui, inéluctable, semble prête à apporter la démocratie à l’ensemble de la région.

Les images qu’il m’apport sont brutes, violentes, sidérantes. Leur absence de montage dit en apparence le refus de manipulation. Ce sera pourtant cette naïveté, de qui croit en le pouvoir d’une illusoire vérité, ce qui condamnera à sa perte la « première révolution », civile, d’un mouvement qui va rapidement céder son protagonisme aux forces fondamentalistes et aux puissances étrangères. Car ce qui est censé garantir l’honnêteté du dispositif va le rendre impossible à digérer, et dès lors à peser sur un terrain que les appareils de propagande s’apprêtent à absorber.

Qui dit absence de montage dit absence d’autorité – et la subjectivité tremblante des images qu’il me transmet, leur refus de toute orientation discursive, de tout montage, les transforme en simples outils à dénonciation, signant l’arrêt de mort d’un réel qui bientôt se trouvera englouti par des fictions produites par d’importants appareils de communication décrites en détail par Jean Louis Comolli (Daech, le cinéma et la mort, Verdier, 2016).

Cet échec sera celui d’une révolution. Destinées à prouver les méfaits du dictateur, ces images qui bientôt inonderont le monde ne prennent pas le temps de raconter. Lorsque j’arrive au Monde porteur de ces vidéos, Natalie Nougayrède, qui n’en est pas encore la directrice, m’y reçoit. Correspondante en Tchétchénie dans les années 90 et ayant reçu le prix Albert Londres pour son travail de mise en visibilité – nous dirions de montage du réel – qu’elle a mis en œuvre sur le terrain, elle voit se répéter inexorable en Syrie la stratégie qui a dévasté le territoire qu’elle couvrait. Devenue correspondante diplomatique et restée froide vis-à-vis de tous les gouvernants, elle comprend immédiatement l’intérêt et la portée du flux de données qui lui vient d’arriver. Quelques mois plus tôt, en partenariat avec le quotidien, Wikileaks avait ouvert les vannes de bouleversements géopolitiques majeurs à travers la publication de milliers de documents sur la diplomatie américaine. Mais que peut un journal face à une déferlante d’images sans auteur montrant un réel qui n’est pas dit ?

L’évidence qui s’apprête à s’imposer est que l’image sans discours ne produit rien. Or, les images brutes qui émanèrent de Syrie, et qui visaient, par absence de geste d’auteur, à montrer leur objectivité, n’eurent jamais le poids suffisant. Face aux machines propagandistes qui filtrèrent celles-ci, la contradiction inhérente à ce dispositif, fruit d’une absence de pensée, condamna la révolution. Lors des années qui suivirent, les images amateurs, produites par des civils désespérés et relayées sur Youtube et Al Jazeera, firent progressivement faire place à des discours montés, notamment par les studios de Raqqa de Daesh et les récits de RT. La révolution devint rébellion, donnant naissance à une guerre, fruit de l’échec d’une cinéphilie.

Il n’est pas exagéré de penser que des 300 000 personnes mortes lors de ce conflit, beaucoup furent le fruit de cette incurie et de la compréhension aigue par un dictateur et ses alliés, sur le point de tomber, de l’importance que ce sujet avait. Sur-visibilisée par des adversaires en quête de pureté, qui considéreraient tout montage comme une atteinte au réel, sa violence aura manqué de monteurs, capables d’orienter sa lecture et de l’expliquer. Lorsque j’arrive au Quai d’Orsay en 2012, je découvre que cette croyance en la pureté n’est pas partagée. La France, qui appelle à la chute d’Assad, vend des armes à l’Arabie Saoudite pour que celle-ci les livre aux rebelles syriens, sans s’en responsabiliser. La candeur de nos diplomates face à leurs interlocuteurs saoudiens, qui affirment contrôler jusqu’à « 80% de la rébellion » sur le terrain, est fruit de l’aveuglement produit par cette certitude d’être du bon côté. Quelques années plus tard, ces mêmes armes se retourneront contre nos citoyens, en une lutte pour l’image qui amènera Abbaoud à se présenter devant le Bataclan au moment où Hollande s’y rendait, après avoir ordonné le massacre de dessinateurs coupables d’avoir rendu visible leur inanité. Parti à Yale, bastion des élites états-uniennes, après avoir démissionné du Quai d’orsay, j’y découvrirais une autre forme de cynisme, jouant de l’absence de lisibilité d’une situation que les français se proposaient de résoudre par la force, sans se douter que très rapidement, la violence qu’en ces territoires ils nourrissaient, leur serait retournée, sidérerait des décideurs qui avaient jusqu’alors cru pouvoir s’inscrire sur les écrans du monde, en toute impunité.

Juan Branco est l’auteur de D’après une image de Daesh (Lignes, 2018)

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