Sur la question de l'homophobie - par Juan Branco

Hystérisation du débat public, confusion des regards, tentative de disqualification par l'outrance. Retour sur des éléments de fait et d'analyse, là où tous semblent à la recherche de leur principielle inimitié.

Quelques faits, puisque question m'est posée:

Il n'y a pas eu "outing" de Gabriel Attal et Stéphane Séjourné par qui que ce soit, si ce n'est par eux-mêmes. Ceux-ci ont en effet officialisé leur relation d'eux-mêmes, dans le cadre d'un PACS qui apparaît dans leur déclaration à la Haute autorité pour la transparence de la vie publique, et est accessible à n'importe quel citoyen.

Cette relation, qui n'a jamais été exposée médiatiquement, a donné fruit à des rapports de népotismes avérés que j'ai révélés. Ceux-ci avaient été masqués par ces deux individus, au nom de leur droit à l'intimité, qu'ils estimaient renforcés du fait de leur orientation sexuelle. Se superposait alors le droit au respect de la vie privée, dans un contexte où l'homophobie reste présente et où cette dernière peut-être utilisée à des fins de discrimination, et le droit à l'information.

Or M. Attal et M. Séjourné ont utilisé leur relation à des fins politiques, notamment pour obtenir de l'Etat et de partis politiques des moyens qui ne leurs auraient autrement pas été attribués. C'est notamment le cas dans le cadre de l'attribution d'une circonscription à M. Attal par son conjoint, lorsque ce dernier siégeait au comité d'investiture d'En Marche, à une époque où leur relation n'était pas rendue publique, et où M. Séjourné aurait dû se déporter. Cela a été aussi le cas par la suite, à l'Assemblée nationale, puis au gouvernement, où M. Séjourné a été un élément clef de l'ascension de son conjoint, sans ne jamais le révéler.

Dès lors que ce fait et bien d'autres étaient sus, que cette intimité était productrice d'effet politiques, l'exposition de ces liens à des fins d'information du public devenait légitime. L'espace démocratique se corrompt par l'absence d'égalité dans l'accès à l'information, et aux conditions dans lesquelles se présentent face au suffrage des individus.

A ce moment là intervient la question de l'orientation sexuelle qu'indique ce rapport, et de la nécessité d'avoir ou non un traitement discriminant à ce sujet.

La réponse à cette question est évidente et devrait s'imposer à tous. Rien ne justifie le fait de masquer des faits de népotisme impliquant l'utilisation abusive d'une autorité politique, ayant des conséquences au sein de notre espace démocratique, au nom de la protection de l'intimité, quelle que soit la nature de cette intimité. En faisant un usage politique, au détriment de notre système démocratique, de leur relation, M. Attal et M. Séjourné se sont par là-même immédiatement disqualifiés à faire droit à cet argument, et s'exposaient à la révélation de cette donnée médiatiquement, afin de dénoncer non pas leur orientation sexuelle - ce qui aurait été indigne et affligeant - mais le mélange des genres induit par leur relation. Pour ce faire, il s'imposait de traiter leur rapport en parfaite indifférence à ce qu'il disait de leur orientation sexuelle. C'est ce qui a été fait.

Cela nous amène à une seconde question. Faire de l'orientation sexuelle un discriminant à l'heure où l'égalité des droits s'apprête à être atteinte, dès lors que l'intérêt général est en jeu, c'est non seulement se montrer fautif, mais aussi en retard sur son temps. Et cela vaut en positif comme en négatif. Tenter d'écraser ou de discriminer un individu du fait de son orientation sexuelle, comme le faire du fait de sa couleur de peau, son origine ou bien d'autres facteurs équivalents, est une saleté.

S'ensuit cependant la question de l'inversion de la donnée, c'est-à-dire de la discrimination positive du fait de ce facteur, débat ouvert notamment en France en ce qui concerne l'origine sociale Bien qu'encore non-absolue - l'homophobie étant d'évidence encore prégnante au sein de pans importants de la société, et l'égalité des droits n'ayant pas été pleinement atteinte - il est acquis que nous nous sommes rapprochés de l'égalité des droits formelle, réduisant d'autant la possibilité d'utiliser les discrimination subies comme prétexte pour couvrir des manquements à l'éthique. Il est évident qu'à terme, un rapport intime, qu'il soit homosexuel ou hétérosexuel, devra être considéré d'une exacte même façon dans l'espace public.

La question de savoir si ce n'est pas encore absolument le cas ou pas doit être ouverte, tant il est évident qu'un traitement équivalent, et indifférent donc à la question de l'orientation, y compris dans le cadre d'une société où l'homophobie reste latente et où l'égalité des droits n'a pas été entièrement atteinte, pourrait dès à présent concourir à réduire les discriminations et à finir de normaliser dans l'espace public cette donnée.

Prétendre que faire autrement, sans n'avoir pour autant une quelconque intention discriminante prouvée, serait homophobe, est une instrumentalisation politique détestable d'un combat pourtant encore fragile et précaire, qui souffre de ces exploitations. Mise en danger d'acquis symboliques au service de la protection des plus puissants, elle est le fruit d'une servilité dangereuse qui fait le jeu des dominants. Rappelons à ce sujet qu'en faisant utilisation de la presse people à de nombreuses reprises depuis un an pour exposer d'autres pans de leur vie privée, M. Attal et M. Séjourné affaiblissaient d'autant plus leur prétention à une protection de leur intimité qui était exposée de façon biaisée et au seul service de leur ascension politique, sans avoir le courage de la sincérité. Il pourrait même, si l'on poussait au bout ce raisonnement, leur être reprochée leur homophobie à eux, contribuant à distordre l'espace public à ce sujet et à créer un double discours insupportable à ce sujet.

Reprenons cependant. M. Attal et Séjourné ont tenté de s'appuyer sur leur droit à l'intimité - qui serait plus étendu selon eux du fait de leur appartenance à la communauté LGBT - pour masquer des fait de népotisme avérés. Cela revient à instrumentaliser une cause noble et essentielle pour couvrir des faits atteignant à l'intérêt général. Cela revient à affaiblir la cause. A la dégrader. Au nom d'un pur intérêt personnel, qui plus est injustifié.

Personne ne devrait le soutenir ni l'accepter.

Nous ne pouvons l'accepter car ils ne le font que dans le cadre d'une poursuite fautive de leur intérêt, et non pour défendre leurs droits légitimes, ni a fortiori ceux d'une communauté pour laquelle ils ne se sont jamais engagés, malgré la possibilité qui leur a été offerte d'accéder à des responsabilités importantes, et par leur exemplarité, d'ouvrir à la voie à ceux qui auraient bien plus de difficultés à le faire, en des espaces moins privilégiés.

Qu'ils invoquent aujourd'hui cet argument est dès lors détestable. Qu'il serve de prétexte à des procès en homophobie l'est d'autant plus, d'autant plus qu'il nourrit une campagne de haine pour faire taire celui qui a parlé. 

Par parcours personnel, et proximité à une communauté dans laquelle je me suis beaucoup engagé, la question de l'orientation sexuelle n'a jamais été un discriminant en ce qui me concerne, et ne le sera jamais. Je m'inscris cependant dans une tradition de radicalité politique qui n'a rien à voir avec celle des personnes qui, croyant être à la pointe de l'engagement sur ce sujet, ne font que s'insérer dans un cadre confortable, adhérant et appuyant les dominants au détriment de l'ensemble de la société. Les discriminations, qu'elles portent sur les orientations sexuelles, les origines, la couleur de peau ou autre, sont le fruit de politiques publiques qui opposent les communautés entre elles, participent de la recherche de boucs émissaires, amènent à une mise en concurrence exacerbée contre lesquelles il faut lutter.

La lutte contre les discriminations ne saurait être qu'une question individuelle: elle doit, à tout instant, être politisée.

A cet égard, il me semble méprisable pour quiconque appartenant à une minorité de servir des pouvoirs indifférents à ces sujets, afin de servir (et dès lors de s'asservir) à une ambition dénuée de contenu. D'autant plus méprisable lorsque cela est fait à partir d'une position sociale privilégiée.

Cela ne peut amener qu'à participer au pillage de la société et à sa destruction. Revendiquer dans la foulée le fruit de luttes pluridécennales pour protéger son droit à le faire, et à le faire en contravention avec toute forme éthique ou d'engagement, ne peut que me débecter.

De Genet à Guibert en passant par Fassbinder et bien d'autres, mes principales sources d'inspiration se trouvent en une frange radicale bien particulière, à laquelle j'ai rendu hommage il y a deux ans dans le cadre d'un texte sur Act Up, qui ne constitue pas la ligne majoritaire au sein de la communauté LGBT. Cette frange n'a jamais craint d'explorer les rapports de marginalité que lui imposaient des sociétés violemment discriminantes, pour les renverser. Je retrouve en eux confraternité et source à une radicalité politique et artistique qui, faisant se confondre identité et engagement, se refuse à toute compromission et ne s'inscrit que dans un rapport à l'idéalité. C'est ma ligne de clivage fondamentale avec les hommes et femmes de pouvoir qui, partant d'une position privilégiée, ont décidé de servir leurs intérêts, et ne font que piller et se conformer pour renforcer leur position sociale plutôt que défendre les plus défavorisés. 

Je ne demande pas que l'on adhère à cette vision de l'engagement. Je défends un droit absolu à la normalité, pour tous ceux dont le parcours l'exigerait. Je refuse cependant que quiconque y adhère prétende à une quelconque politicité.

Que l'on instrumentalise les valeurs mêmes qui font mon engagement afin de me faire taire et de permettre aux pilleurs de continuer à faire leur oeuvre, est un épiphénomène, qui fragilise cependant l'un des acteurs d'un combat essentiel, révélant en creux la laideur de pouvoirs prêts à tout pour s'imposer, et l'indignité que produit l'asservissement à ses propres intérêts.


A leur honte, et à notre pensée.

Voir notamment à ce sujet: https://twitter.com/anatolium/status/808819634195615745

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