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[Archive] Entre le Monde et le Diplo, deux fins du cinéma

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Chez Paul Virilio, en un article pour Le Monde Diplomatique où il tentait de penser l’effondrement de l’art plastique, alors que le cinéma encore, et l’audiovisuel plus encore, dominait, cette citation:

 « « Le cinéma, c’est mettre un uniforme à l’œil », confirmait Kafka. » etc.

Alors voilà: si, comme le prétend Paul Virilio, on ne porte plus nos corps (en art), c’est que, depuis le cinéma, on les absorbe (par une intermédiation machiniste), et que dès lors le corps ne peut plus être abordé que dans sa négation ou la mise en scène de cette absorption, répétition de sa réalisation substituante à l’acte initiatique devenu fantasmatique, pour nous en donner l’opportunité là, en cette société où ces absorptions machiniques sont appelées à rester, pour le commun, de l’ordre du fantasme, du fait des contraintes industrielles et techniques, capitalistiques en somme, qui empêchent toute possibilité d’accession par le commun à cette interaction rêvée, forçant à revenir à la salle comme le bourgeois, faute de talent et non de moyens, était obligé d’acheter à l’atelier.

Le capitalisme a commencé à faire obstacle au fantasme, requérant au spectateur de devenir consommateur, de se figer sur un écran sur lequel était projeté le dernier fantasme, la possibilité d’être dévoré ou de dévorer un être réifié, rendu à sa plus superficielle beauté, projetée comme un canon pour dominer. Le cinéma, devenu roi des arts, a expulsé non seulement et d’évidence ses concurrents immédiats qui maniaient le corps et requéraient durable attention – théâtre, danse, opéra – mais aussi et plus grave encore, les arts premiers, plastiques, expulsés de la fantasmatique de corps qui, prothèses déjà, ne pouvaient être fantasmés non plus par le truchement de l’outil, mais bien par celui de la machine, et de la dévoration-régurgitation reproductive qui toute puissante par elle était proposée.

Dès lors cependant, lorsque les écrans et les machines se sont démultipliés réellement, dans le quotidien, miniaturisant l’industrialité dans sa production après l’avoir fait dans sa diffusion, le cinéma n’a pu que perdre la force qui était la sienne, non seulement comme medium mais comme art, le rejetant hors des corps comme lui-même avait rejeté ses prédécesseurs de là : il n’y a plus de fantasme à avoir à l’absorption (d’un corps sublime par une immense caméra-machine), absorption admirée dans une répétition projective (à travers l’écran vers lequel nous nous dirigeons dans une salle de cinéma comme la caméra se dirige vers le corps sublime, dans une tentative de mimesis et d’appropriation, à notre échelle, de ce mouvement) puisque tous pouvons maintenant en faire l’expérience à la télé et sur les ordinateurs, sur les téléphones portables mais surtout sur nous-mêmes et notre intimité, immergés dès lors dans une réalité virtuelle obnubilante qui fabrique elle-même ce qu’était la machine et appelle à la naissance de la réalité virtuelle en tant que technique – après avoir amené à la renaissance de la 3D en tant qu’illusion technique permettant un temps de sauver l’apparence de supériorité du cinéma comme medium par un surcroit d’industrialité (avant son effondrement) – afin de maintenir cet avantage compétitif, cette capacité à faire rêver, c’est-à-dire à (se) projeter, force d’un écran qui en fait, est appelé à ne plus être, et disparaîtra comme le théâtre et la danse, l’opéra, disparurent en tant que media dominants et prescripteurs, en tant que lieux de fantasmatique, au profit d’autres scènes et d’autres formes, d’autres techniques de représentation, d’abord industrialisées et massifiées puis maintenant miniaturisées et fragmentées, que l’on considérera, nous, soldats déjà d’un autre temps, vulgarisées, mais qui détiendront peut-être en elles une magie supplémentaire comme le fit le cinéma, une capacité à produire que l’on devine fruit d’une technologie encore plus poussée, encore plus satisfaisante et jouissante, propice à l’accouplement avec les déclenchements pulsionnels qui naturellement nous habitent, nous emportent, nous ravissent en une animalité chaque fois plus réappropriée, c’est-à-dire chaque fois moins sublimée, et qui dès lors éloignera ses consommateurs-acteurs non seulement de la masse, mais probablement de la société, de l’idée de partage, et à terme, de la capacité à créer.

Dès lors, à ceux qui s’attachent au cinéma, conscients de cet archaïsme qui à toute vitesse, par la technologie, lui vient, qu’ils le fassent en tentant, non pas une fuite en avant industrialo-consumériste telle que décrite par un article de Le Monde, non pas donc en cherchant à peser sur une diffraction dont l’insaisissabilité n’a pas à être normée, mais au contraire en  acceptant l’inévitable défaite et en réinstallant dès lors la souveraineté du cinéma à côté, en une épure et une reconfiguration qui tranchera avec les conventions qui jusque là l’inhibaient, en profitant de l’effondrement de son monopole fantasmatique, de sa capacité à nous faire bander, pour lui autoriser un rapport au réel et à la véridicité différencié, c’est-à-dire se jouant des limites qu’il s’était lui-même imposé, des exigences que l’on imposait jusque là par exemple à une parole inhibée, ces effets de « crédibilité », ces refus des ruptures de temporalité et autres règles d’airain qu’il faudra redéployer jusqu’à l’excès, comme le fit le théâtre en son pire siècle, un XXe qui en vit, par nécessité, exploser toutes les règles, afin, rompant les carcans pour se réinventer – comme eut à le faire la peinture, évidée de toute corporalité – afin d’enfin rapprocher le cinéma de cette marginalité accessible et choquante, universelle, à laquelle maintenant il s’agit maintenant de céder, afin de, dans son agonie en tant qu’organe universel, produire peut-être des choses plus grandes que ce qui avait jusqu’ici été envisagé. Un retour à la racine, éloigné de toute fuite en avant inscrite dans une technicité, pour, cette racine, l’épuiser et la déchiqueter.

« Il faut baiser la pulsion d’ordre », disaient-ils. Voilà.

Publié le 25 septembre 2018

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