[Archives] D'Alep à Nice: réflexions à partir d'une expérience au quai d'Orsay

21 février 2013. Un télégramme diplomatique, « Restreint, Spécial France », annonce que le nombre réel de morts en Syrie dépasse toutes les prévisions. Un chiffre est avancé, fragile, comme tous les autres : 100 000. Un chiffre qui, malgré le symbole, est déjà dénué d’effet. Depuis plusieurs mois, faute de cadreurs et de monteurs, les images de massacres qui ne cessent d’affluer dans les rédactions du monde entier tombent entre des mains inertes. La situation syrienne est progressivement devenue une lointaine virtualité, jusqu’à atteindre ce seuil inconscient, indéterminé, à partir duquel l’abstraction remplace l’émotion, les chiffres les visages. Ce seuil, toujours arbitraire, variable, qui efface l’indignation, la dissout dans le flux médiatique, reléguant la violence à un second plan. Ce seuil, si dangereux pour tous ceux qui, restés entre des feux à l’intensité croissante, s’effacent peu à peu des mémoires du monde[1]. À Paris, trois semaines plus tard, lors du deuxième anniversaire de la révolution[2], il y aura mille manifestants pour la paix. Autant que de morts sur le territoire syrien la semaine précédente.

Le même jour, Hôtel du ministre, 37, Quai d’Orsay, Paris. Plusieurs milliers de mètres carrés à l’usage exclusif du ministre des Affaires étrangères et de ses proches conseillers. L’entrée, réservée à ses principaux collaborateurs et leurs invités, se fait sans badge ni contrôle, entre huissiers affables, gendarmes de permanence, dorures patinées et hauteurs de plafond invraisemblables. Depuis quelques mois, ce décor silencieux, fantomatique, désespérant d’impassibilité, a remplacé pour moi celui de La Haye, où je travaillais, auprès du Procureur, à tenter de limiter l’expansion des violences de masse[3]. Auprès du conseiller spécial du ministre, dans le bureau du Grand escalier, entre les discours, les lectures et les notes concernant les droits de l’homme et la justice internationale, la découverte d’un appareil où, contrairement à la CPI, les ressources et les compétences ne manquent pas. Un passage au plus proche de la raison d’État, qui sait séquencer ses secrets pour ne se laisser découvrir qu’auprès de ceux qui lui resteront fidèles. Mon ministre vient d’annoncer qu’il traînera Bachar El-Assad devant la CPI. La croisade discursive qu’entreprendra le pouvoir français contre le régime syrien vient de commencer. Daesh n’existe pas encore. Tout le monde est confiant.

Les relations entre la haute administration et sa tutelle sont faites de rapports de force permanents, imperceptibles et personnels, qui préemptent les décisions politiques et qui, en filtrant les informations selon les intérêts des intermédiaires concernés, encadrent le rôle que l’on attribue aux ministres et plus largement, au système représentatif. Les conseillers ont dans ces jeux de scène une fonction majeure. Puisés dans le vivier de la haute administration, plus rarement amenés à leur fonction du fait d’une préférence personnelle du politique, ce sont eux qui, en dernier ressort décident de l’information qui remonte jusqu’au ministre et lui permettent, en tant que chef de l’administration, de prendre ses décisions et d’engager sa responsabilité en connaissance de cause[4]. Toute note, toute proposition, tout rendez-vous passe par le cabinet qui préparera, corrigera, supprimera si nécessaire les mots qui seront encadrés par la mention sacrale « À la lecture du ministre » et sortiront de son bureau griffés d’un tampon « VU MINISTRE » pour instruction et archivage. Tout est fait, de la maîtrise des circuits internes jusqu’à celle de l’agenda en passant par un isolement plus ou moins volontaire de leur tutelle, pour que rien ne puisse échapper à ses conseillers. Selon la qualité des nominations et l’attention que portera le ministre à son cabinet, l’autorité politique sera en mesure d’effectuer de véritables choix, ou de voir son impuissance organisée par un pouvoir administratif qui n’attend que cela[5].

Ces jours-là, je me trouve à la parfaite intersection de l’administration et du politique. Pas assez important pour être officiellement nommé, et avoir un accès direct aux arcanes du pouvoir. Trop précieux pour en être écarté. Là donc, sans l’être, dans une poche d’invisibilité, autorisé ponctuellement à transmettre des notes directement au Ministre, sans ne bénéficier d’aucune existence à ses  yeux.

*

Les personnes qui se sont trouvées un jour face à un membre de cette élite politique qu’connaissent le jeu qui se met immédiatement en place lors d’un rendez-vous. Tout est minuté. Le temps du ministre est une angoisse permanente, celui des conseillers est à l’avenant : dans ces quelques corps se concentrent théoriquement les destins de millions de personnes, et cette fiction, parfois réalisée, doit être préservée et prolongée dans le continuum représentatif qui naît, pyramidalement, du corps du pouvoir.

Plusieurs millions de corps, concentrés entre une paire de mains. La disproportion bureaucratique prend tout son sens dans ces obscurs espaces, la plupart du temps vide et silencieux, où l’écrit s’impose le plus souvent au rapport physique. Il n’y a, face à un corps qui en contient tant d’autres, d’autre choix que rationaliser, catégoriser, généraliser pour raccourcir au maximum l’expression proposée. Regards fixes et jaugeurs, paroles distillées au compte-goutte, codification implicite de ce qui peut être dit ou non : rares sont ceux qui ont accédé à cet « échelon suprême » sans avoir intégré les normes comportementales qui découlent de ces exigences. Rares sont ceux qui y conservent leur liberté et capacité d’initiative, prenant le risque d’une originalité qui pourrait les exposer. Car rares sont les princes qui sont en mesure d’entendre des voix dissonantes et de renverser le fonctionnement en entonnoir auquel ils se pensent condamnés. Comment le feraient-ils, s’il leur fallait les entendre toutes ? Le système politique contemporain est une machine à formater de ce fait : faute d’expérience préalable de vie ou d’État de la part du responsable politique, celui de ses conseillers qui intégrera au plus vite les règles d’apparence, celui qui sera capable de proposer la mesure la plus consensuelle, la plus recevable, par l’administration comme par l’opinion fera l’objet de promotions assurées, car il assurera à son prince la prise de risque la plus minimale, la friction la plus limitée, au sein d’un espace resté pour lui, faute d’expérience, faute de connaissance, aveugle. L’énarque choisira l’énarque pour plaire à l’énarque, en faisant confiance à cet énarque pour s’assurer d’une conformation sociale suffisante. Celui qui refusera ce jeu, devant sa nomination à un savoir extérieur ou à un hasard dont sont seules capables les transitions politiques, offrant un regard n’étant pas immédiatement effectivable ou tentant de l’inscrire dans une élaboration échappant au minuté et au prévisible, au regard intermédié, verra ses idées échouer sur leur impossible contraction politique, ou plus tard, si par miracle elles ont passé le filtre du cabinet et trouvé écho positif auprès du monarque ou suzerain, sur le conservatisme de l’administration, lors de leur application.

La politique est, de bureaucratisation en rétrécissement des socles sociaux de nos élites dirigeantes, progressivement devenue en France un art de la virtualisation dont le seul but est de réduire le monde jusqu’à ce qu’il semble saisissable par la main qui aura à approuver ou rejeter les parapheurs qui lui parviennent. Le mouvement quotidien de ces grands espaces de pouvoir que sont les hôtels des ministres s’est progressivement réduit au bruissement des milliers de feuilles composant autant de notes dans lesquelles repose l’effectuation d’autres virtuels – monétaires, honorifiques, structurels

Suivant le dessaisissement du réel par un État volontairement affaibli, les corps du pouvoir se sont évidés. La violence a été soigneusement éloignée des décideurs, donnant l’impression que le politique s’en était libéré. Les espaces se son évidés.

Puis DAESH est arrivé.

Au Quai d’Orsay comme à l’Hôtel de Brienne, dans les bureaux du rez-de-chaussée de l’Hôtel du Ministre, il arrivait encore certes parfois que les mots, les regards et les silences décident directement des destins et des corps. Le ministère des Affaires étrangères, comme les autres lieux de pouvoir régaliens, s’était cependant progressivement organisé de façon à déresponsabiliser ses acteurs et à leur faire perdre la conscience de leur imputabilité, et ce jusqu’au plus au niveau. Le mouvement suivi a été le même qu’au ministère du travail, à celui de l’intérieur ou encore à la santé. Tout faire pour que l’on n’ait même plus à oublier ce mot d’Imre Kertesz « Quoi que vous croyiez, si un jour vous prenez le pouvoir, vous aurez à décider de la vie et de la mort ; et quoi que vous ayez cru, vous vouliez prendre le pouvoir pour pouvoir décider de la vie et de la mort… ». Tout faire pour qu’il ne traverse plus jamais consciemment l’esprit. Et pour, ainsi, dans le silence des dorures, déréaliser le monde que l’on dirige. La virtualisation de la situation syrienne dans l’espace public ne faisait que suivre le mouvement naturel des lieux de pouvoir. Elle n’était qu’une contamination.

DAESH n’était pas encore arrivé. Alors, chaque semaine, chargé des droits de l’homme, j’énonçais en « réunion de service » le nombre de morts, disparitions et blessés dans le conflit syrien. Chaque semaine, mes collègues me regardaient un peu moins, un peu plus gênés. Au cœur du pouvoir, ils n’y pouvaient rien.

Alors j’allais voir les conseillers ministériels, ceux auprès de qui j’exerçais, auxquels j’étais rattaché. Le rapport y était différent. Le bureaucrate n’est pas le prince. Même au cœur d’une tragédie, le regard du conseiller auquel vous ferez face ne sera jamais rempli de haine ou de gêne. Il sera celui d’un homme appartenant à son souverain, à la position fragile et par définition éphémère qu’il détient. Il donnera l’attention qu’elle mérite ou non à vos propos selon l’importance que vous semblerez revêtir et à la conformité de vos propositions avec la ligne de son administration ou du ministre. La bataille rhétorique qu’il mènera, et qui n’aura d’autre but que de saisir votre degré d’implication dans le dossier, de proximité à l’information et aux circuits de décision, lui permettra d’arrêter en quelques secondes son choix et d’archiver ou de transmettre les propositions, le document ou les commentaires que vous lui aurez soumis. Qu’il s’agisse de Tombouctou, du déficit de la sécurité sociale ou des nouvelles normes d’isolement des logements, le conseiller réduira son espace d’analyse aux salles lustrées qui l’entourent et qui forment les frontières de son unique fonction : sa capacité à faire transmettre, à cheval entre le bureaucrate et le politique. Vous-même ne serez qu’un maillon de l’intermédiation entre son homme politique et un réel qui leur est devenu extérieur, dont il espèrera au mieux que vous lui apporterez des bribes fructueuses, dont il se défiera tout à fait autrement.

Le cœur du pouvoir français s’est progressivement réduit à cela, pur exercice d’abstractions successives dont les serviteurs ne voient les conséquences qu’à travers divers écrans, qu’ils soient faits de mots ou d’images. C’est ce qui explique le quasi-effondrement du Président de la République français, issue d’une caste technocratique qui n’a jamais connu le réel, lors de sa première intervention publique suivant les attentats du 13 novembre 2015, lors desquels sa vie avait été, pour la première fois, mise en jeu[6] : l’homme, comme toute sa génération, n’avait jusque là connu le politique, la guerre et la violence que comme abstractions, comme outils au service d’une carrière somme toute médiocre, et non pour ce qu’ils sont, une affaire de corps. Pour la première fois sérieusement menacé, pour la première fois prêt à recevoir en retour cette violence qu’il avait tant de fois engagé, le corps tenant la fiction nationale avait failli lâcher, et se montrerait durablement bouleversé.

Les conséquences de cette configuration, renforcée par l’absence d’imputabilité de conseillers au statut exorbitant et par la porosité entre la haute-fonction publique, les cabinets et le monde politique, sont importantes. Rejeter par avance toute initiative, toute rupture, et ce même en période de crise, devient la meilleure garantie pour assurer son avancement professionnel. La diversité des actions proposées aura beau correspondre à un éventail ne présentant que des bénéfices, à commencer par celui d’ouvrir des perspectives. Elles n’auront beau être que cela, propositions n’impliquant aucune décision immédiate. Elles n’auront beau demander qu’à être mise sur la table, celle du Ministre, pour que le pouvoir tranche. Proposeraient-elles la moindre rupture avec la position constante jusqu’ici défendue par l’administration, et les voilà ignorées. Risqueraient-elles de déplaire à l’un des rares interlocuteurs du Ministre – un autre représentant du réel mieux introduit, et donc plus puissant, que vous – et les voilà rejetées. Interviendraient-elles à quelques semaines de la confirmation d’une nomination dans une ambassade, d’une élection, et les voilà oubliées. En quelques filtres, le ministre, devenu simple porte-voix de la bureaucratie d’État.

Les diplomates, comme les conseillers, n’ont pas seulement le pouvoir individuellement précaire. Ils ont en tant que corps constitué leurs propres grilles de lecture au long des quatre derniers siècles afin de préserver un pouvoir qui n’a rien de naturel et qui n’existe que par sa mise en rapport avec ses équivalents étrangers, créant un monde artificiel dont nous sommes tous devenus comptables. Si les chancelleries placent la « stabilité » du système interétatique au cœur de leurs priorités, fût-elle meurtrière, c’est notamment parce que leur raison d’être est de s’assurer de la reconnaissance mutuelle des légitimités des structures, des États qu’elles servent. Les populations n’ont, dans ce jeu d’intercessions mutuelles, pas de rôle direct, pas de place attribuée, et voient leur simple évocation varier selon la nature des régimes et les priorités du moment. Au Quai d’Orsay comme ailleurs, la préservation des impératifs westphaliens prime dès lors naturellement sur toute considération « humanitaire » ou plus largement extra-étatique, qui ne sont à prendre en compte que lorsqu’elles risquent de brouiller les relations entre chancelleries. Les diplomates, comme les conseillers, ne gagneront souvent rien à réduire de quelques dizaines le nombre de morts quotidiennes. Leurs immunités, leurs carrières, leurs corps appartiennent à une autre sphère. La dualité de leur rapport au temps accentuera cette impression d’extra-territorialité, l’inertie extérieure jouant en la faveur de ces maîtres des horloges qui minutent celui du ministre, quand bien même formerait-elle le préalable de l’embrasement. Avant tout, ils seront soucieux de prévisibilité, de cette prévisibilité qui leur garantira leur monopole oraculaire. Leur capacité à susurrer la bonne information, avec un demi temps d’avance, suffira, dans l’hystérie du quotidien du politique, à faire impression. Les ruptures géopolitiques, naissant de leur conformisme, apparaîtront si immenses en comparaison avec la stagnation qu’ils avaient conté au quotidien, que nul ne leur tiendra rigueur de n’avoir su les prévoir. La prise de risque, même minimale, n’apparaît ainsi à aucun moment de leur carrière comme une option, quand bien même elle serait la seule à leur permettre de coller au réel et d’éviter les catastrophes. Le 11 septembre 2001, les attentats de Charlie Hebdo, ne sont des surprises que par cet aveuglement.

Alors, après votre bref exposé visant justement à tenter d’introduire quelques considérations d’ordre humanitaire dans la gestion de l’hécatombe du moment, afin d’éviter tout embrasement supplémentaire, tout massacre inutile, toute violence dont vous savez ce qu’elle pourrait avoir de répercutant, lorsque le regard perçant du conseiller vous fixe au-dessus de ses lunettes, formant un mur qui vient de devenir infranchissable, une évidence vous gagne. Cette situation s’est déjà produite dans ce même bureau des dizaines de fois, avant même que votre interlocuteur ait pris son poste. Elle fait partie du rôle. Il n’y a pas d’acteur, seulement un personnage. Vous n’êtes pas un acteur. Mais toujours le même personnage. Appelé à être reçu, mais pas entendu. Rwanda, Bosnie, Cambodge, Syrie… Les individualités s’effacent. Derrière les lunettes, non plus un visage, mais un système, celui de Westphalie.

Sans celui-ci, sans primauté donnée à la « solution politique », sans tractations secrètes et compromis faits au dépens des populations et des considérations les plus élémentaires de justice, les diplomates perdraient leur centralité. Potentiellement, leur raison d’être. Les chancelleries ne se sont institutionnalisées qu’à partir du xviiiesiècle et leur pouvoir n’a rien d’éternel. Le ministère des Affaires étrangères n’est qu’un édifice sans mythe fondateur ni transcendance qui sent que des failles se sont ouvertes en son intérieur même et qui sait mieux que quiconque que l’État et son monopole sur la souveraineté, dont il forme à la fois les dernières et premières couches, n’est pas une structure sans fin. Que la multiplication des violences de masse et mille révolutions ont accordé aux peuples une position qu’il ne pouvait ni ne voulait prévoir. Que son rôle et son culte du secret sont menacés. Que la mort rôde, et que la lutte pour la conservation est de mise. Les réticences majeures des chancelleries à la mise en place réelle d’un système de droit international que la Cour pénale internationale aurait pu incarner deviennent subitement, dans ce bureau, compréhensibles. Dès que cette Cour se trouverait saisie, véritablement saisie, il deviendrait impossible de faire marche arrière. Dès lors qu’une décision judiciaire objectivable serait prise, il serait impossible de faire jouer ce qui faisait le charme de ces négociations infinies, et qui offraient toujours au génocidaire le plus aguerri un exil confortable, au nom de l’appartenance à un même « club[7] », plus officiellement de la « chance donnée à la paix ». Et qu’importe si les conséquences se lisent dans tous les manuels d’histoire. Si l’on se soumettait à ce système, alors ce « on », celui des palais du pouvoir, ne serait plus.

Dans un système de droit réel, impossible de faire régner l’arbitraire. Impossible de donner une prime à la violation de règles communément établies. Impossible de laisser le dernier mot aux diplomates. Mais il n’y a pas de système de droit réel, et il n’y a que des diplomates. Lors que le conseiller, en novembre 2012, écarte d’un revers de main vingt propositions visant à, dans les limites des moyens dont dispose son pays, réduire autant que faire se peut le nombre de victimes du conflit syrien et à isoler les principaux responsables des violences, l’argument est aussi simple que dérisoire : rien ne doit être fait qui puisse mettre en risque la position actuelle de la France, dépendant d’une ligne tenue depuis le début du conflit, et qui vise à préserver les chances d’une solution politique. Rien ne doit être fait pour réduire les marges d’appréciation des représentants du souverain dans ce dernier domaine où domine l’ultima ratio regum, et mettre en danger la perception qu’en auraient ses alter ego. La souveraineté absolue et le fait du prince. Fusse sur un tas de cadavres. Fusse au mépris du réel. Fusse au risque d’une expansion de la violence encore pensée comme absurde. L’immunité, dans ces palais vide, protège trop. Une nomination au Koweït attend.

L’engagement pris par le ministre auprès de ses électeurs de mettre fin à l’impunité ne sera traduit en aucun acte par les niveaux inférieurs, par ces niveaux où l’engagement n’est pensable qu’au nom de la raison d’État et de la carrière qui lui est due. Alors, sans qu’il ne soit mis au courant, le mécanisme se met en place. En le divertissant peu à peu, par la création de nouvelles menaces, par des lectures toujours plus abstraites et rationalisables de la situation – un clivage artificiel se succédant à un autre comme autant d’explications définitives sur les causes intraitables du conflit. Jusqu’à ce que le souverain oublie sa promesse. Jusqu’à ce que lui aussi, accède à cette tranquillité d’âme que procure la déréalisation. Jusqu’à ce que l’État reprenne ses droits. Deux ans plus tard, le nombre de morts avait presque triplé. Les discours avaient laissé place au silence. Des milliers de jeunes français, incités, échauffés par les discours portés par mon ministre, étaient partis se battre contre ce « mal absolu », défini comme tel par le pouvoir officiel dont ils combleraient l’impuissance. Les monstres annoncés, d’abord inhibés, étaient nés, nés de ces espaces silencieux et immuables où trop longtemps, les seuls destins affectés avaient été ceux du menu conseiller qui, las, avait fini par démissionner. Les nominations s’étaient entre temps succédées, les interlocuteurs avaient changé, pour que la structure, sa position constante et son prestige, restent inaltérés et que l’oubli fasse son oeuvre. Personne ne semblait envisager que tout cela puisse un jour se retourner contre la France, et a fortiori contre l’Etat français. Trop de barrières existaient, pour qu’au sein de cet hôtel du ministre, quelqu’un ne prenne une décision en pensant qu’un jour, elle pourrait en retour l’affecter. Tout avait semblé aller donc, jusqu’à ce que, ces soirs de janvier, puis de novembre, puis de juillet, la mort ainsi créée décide de revenir et de se revendiquer.  Alors les avait-on envoyer lutter contre le mal, et n’y avaient-ils trouvé aucune trace de notre bien ? Alors étaient-ils revenus, éradiquer ce bien trop virtuel bien.

*

Rien n’angoisse plus l’homme de pouvoir contemporain que d’être rendu responsable du destin d’autrui, et ce alors qu’il s’agit de la nature même de son office. Nul homme n’énoncera de dénégations plus furieuses que le politique face à ses échecs, surtout s’ils se comptent en vies perdues[8]. Le rejet vient des entrailles, il est une condition de la préservation de son équilibre psychique, menacé en permanence d’effondrement. Car la condition politique contemporaine imposerait le suicide comme seul débouché digne à tout homme de pouvoir. La condensation des outils de maintien de l’ordre, de violence légitime, permise par la politique contemporaine induit une disproportion qui ne laisse aucune place à la possibilité d’une quelconque éthique individuelle. Alors celle-ci s’arrête aux portes de la souveraineté qui ne connaît ni bien ni mal, qui y substitue une rationalité instrumentale justifiant toutes les distorsions de la réalité, toutes les insincérités, pour préserver une chance de rédemption face aux erreurs. Souveraineté qui dans le même mouvement créé ses tours, ses barrières et lieux sacrés, pour s’assurer de n’être en retour jamais affectée. Car c’est bien à une responsabilité infinie, et cette fois non seulement théorique, à laquelle fait face le sujet politique. « En faisant ce que j’ai voulu, j’ai fait mille choses que je n’ai pas voulues. L’acte n’a pas été pur, j’ai laissé des traces. En essuyant ces traces, j’en ai laissé d’autres… Nous sommes ainsi responsables au-delà de nos intentions[9]. » La morale levinassienne est avant tout la morale impossible mais définitionnelle de l’homme politique, l’impensable réel de l’appareil étatique. Comment l’accepter, comment accepter que le désir de pouvoir s’accompagne de l’imputabilité des destins de millions de personnes, au-delà de toute intentionnalité ? Comment ne pas comprendre, de loin, de très loin, les furieuses dénégations de certains des principaux responsables politiques français face à leur responsabilité dans cette « noire fureur » qui fit 800.000 morts dans un petit pays d’Afrique centrale, lors d’un printemps de fin de siècle, à des milliers de kilomètres de ces espaces évidés de la souveraineté dans lesquels je m’étais installé ? Comment ne pas saisir l’abîme à laquelle font encore aujourd’hui face ces hommes qui n’ont jamais eu de rapport direct à la violence, vingt ans après la rédaction de ces quelques mots d’alors, purs exercices de littérature administrative commis à répétition quotidienne depuis des années, depuis ces brillantes études dont ils étaient sortis vainqueurs du fait, justement, de leur capacité à virtualiser le monde à travers un langage qu’ils croyaient totalisant, qui leur avait offert tant de jouissances, d’apparente omniscience, d’immunité de l’esprit ? Comment ne pas comprendre ces hommes soudain confrontés à ce que ces mots, la veille notés à la va vite, soient devenus le lendemain les cales maintenant ouvertes les portes d’un génocide ? Comment leur reprocher de vouloir rester vivants, alors qu’ils ont laissé, par simple effet de continuité, la mort envahir un monde qu’ils avaient fini par croire saisissable, et en papier ?

Le pacte faustien qu’implique l’entrée en politique, son asymétrie accablante, appellent à la négation de l’essence même de l’office. Ils exigent une répartition du poids des décisions parmi une foule de lignes hiérarchiques, de postes et de responsabilités, pour en permettre la déréalisation. Le directeur d’administration s’assurera de pouvoir se réfugier derrière la position constante établie par ses prédécesseurs face au conseiller, qui lui-même l’invoquera auprès du ministre, qui à son tour saura se décharger sur les précédents auprès du Président, avant que celui-ci n’invoque ses alter ego, le système international, la conjoncture, l’incompétence de ses propres services, voire de son propre peuple. L’État, l’institutionnalisation du politique, sont faits pour offrir mille possibilités de déresponsabilisation, de rationalisations de ses officiers, capables toujours de trouver ailleurs qu’en eux-mêmes la source de leurs erreurs, des vies perdues, prêts à tout pour fuir l’évidence et ne garder que la jouissance du pouvoir gratuitement acquis. Que le mouvement de la souveraineté depuis le haut Moyen Âge ne se résume qu’à un dépassement du corps inaugural, de l’incarnation parfaite de la souveraineté dans le chef, n’a pas tant été profitable aux populations qu’il n’a été la condition de survie d’un système dépassé par l’accroissement de sa propre puissance et de ses responsabilités afférentes. Le roi pouvait tenir dans le creux de sa main toute la nation, tant que celle-ci était effectivement dirigée par seigneuries, ordres et autres structures autonomes, et que lui-même n’apparaissait au final que comme un intermédiaire entre Dieu et le monde, simple réceptacle d’une volonté extérieure dont il se faisait le porte-voix. Le monarque républicain du xxie siècle devrait, lui, enserrer dans sa chair soixante millions de volontés discordantes et six milliards d’autres sujets potentiels, sans autre appui que sa propre fiction, et encaisser chacun de ses coups, de ses mouvements, alors même que les mythes fondateurs de son pouvoir, fussent-ils républicains ou nationaux, se dissolvent sous sa propre fuite, le laissant sans autre alternative que d’incarner lui-même le politique dans son ensemble, enveloppant tout, se responsabilisant de tout. L’appel aux « corps constitués », à un Premier ministre et à une myriade de pare-feux secondaires, dont le cabinet, apparaît dès lors pour ce qu’elle est: inévitable. Elle n’a rien à voir avec une quelconque efficacité, ou nécessité qu’appellerait de ses vœux l’administration. Elle est nécessité: de par sa position, de par sa filiation, de par ses choix, c’est bien le corps du ministre, du politique, qui concentre in fine la souveraineté. C’est de ce corps que partent des millions d’extensions, drapées d’uniformes et de costumes de bureaucrates divers, se repliant à la moindre dérive trop importante pour demander réintégration, protection, pour y renvoyer leur responsabilité et pouvoir s’y réfugier. Mettre à distance cette infinie responsabilité est ce qui explique la création de l’État – l’institutionnalisation du politique – fait pour diluer un pouvoir et sa responsabilité, pouvoir dont il permet la survivance.

Le pouvoir n’en demeure pas moins exposé au moindre drame, à la moindre tragédie que ses incarnations se refuseraient à couvrir. Et des moments comme la création de DAESH permettent de recondenser toutes ces responsabilités diluées, de faire revenir la violence jusque-là aisément exfiltrée, désincarnée, puisque portée sur des corps étrangers, que nourrissaient bureaucrates et conseillers.

*

La série nord-américaine House of Cards montrait, à Washington, la poursuite effrénée, autotélique, de cette couverture par des hommes politiques américains, aux premières années de notre siècle. Elle matérialisait dans le dernier épisode de la première saison l’assassinat par l’acteur principal d’un de ses proches, devenu un obstacle dans sa course pour la vice-présidence du pays. Bien entendu, la mort, dans le quotidien réel des responsables occidentaux, a été quasi-entièrement évacuée, à mesure que l’accès aux responsabilités s’éloignait des faits de gloire militaires, au point même où semble être devenu aujourd’hui nécessaire le fait de ne jamais avoir été directement responsable de ses actes ni de ses conséquences fatales, de ne jamais avoir été en position de devoir les voir, et dès lors, de ne jamais avoir pris le risque d’en devenir un jour imputable : bref, d’avoir toujours appartenu à l’État[10]. Il reste que, la série rappelle bien cette évidence, quels que soient l’effroi et la jouissance potentielle que l’utilisation de la violence suscite aujourd’hui en l’homme de pouvoir: la mort, encore aujourd’hui, l’enserre au quotidien.

La mort hante le politique non tant de par ses conséquences lointaines, désincarnées, mais parce qu’elle agit au sein même des interstices censés le protéger, comme dans un terrible retour du refoulé. De quotidienne, et parfois présente physiquement, elle s’est certes longtemps retirée dans des espaces intermédiaires, invisibilisée. Les morts qui l’ont remplacée dans cet entre-deux étaient pourtant celles du système, qui, à défaut de purger ses violences au sein des autres mondes, produisait ses propres pertes. Collaborateurs, proches, adversaires étaient et restent régulièrement réduits à néant et disparaissent symboliquement, parfois physiquement, pour les besoins de la cause. L’épidémiologie du politique, sans cesse maquillée pour la rendre insaisissable, inclut crises cardiaques, suicides, dépressions à des degrés de récurrence ahurissants pour qui n’y aurait pas été préparé. Le respect le plus minimal de l’altérité se perd dans la lutte pour un pouvoir qui n’apparaît plus que comme virtualité d’apparat, et qui donc autorise tous les coups. Tous, à commencer par les journalistes, acceptent dès lors comme naturelle une violence devenue systémique, mais d’apparence anodine. Les processus auto-immunitaire font leur œuvre, rappelant à qui voudrait l’ignorer, que la violence est le cœur de leur office.

La responsabilisation – l’acceptation que la contrainte sur les corps est la clef du politique, et ne peut être décidée que par d’autres corps politiques[11] – est le préalable à une normalisation du politique et à la prise en compte des populations et de leurs intérêts. En permettant d’ignorer les conséquences extérieures de leurs actes, l’irresponsabilité organisée de l’État et de ses agents, qui n’a commencé à être battue en brèche juridiquement qu’à partir de la fin du XIXe siècle, ouvre la porte à toutes les dérives, à commencer par l’indifférence[12]. Invoquons cette image lugubre de Barack Obama, autrefois célébré pour l’humanité qu’il incarnait, légèrement affalé sur le dossier de son bureau, une liste de noms à la main droite, plume présidentielle dans sa main gauche tous les mardis soirs, alors que la pénombre gagne Washington. Le voilà, rassuré par les processus, autorisant un après l’autre les assassinats d’hommes et de femmes, par drone interposé, que lui proposent[13] les trois ou quatre hommes en costume, conseillers, qui lui font face en silence. Semaine après semaine, d’une série de courts traits, en quelques minutes, et après avoir lu trois ou quatre lignes qui serviront de biographie posthume, le Président des États-Unis se penche ainsi sur cette kill list pour choisir ceux qui, dans les prochaines heures, au fin fond d’une yourte kazakh ou d’une maison de terre yéménite, périront ou non, avant de reposer la plume, se redresser légèrement, et congédier ses conseillers restés sans un mot, eux heureux d’avoir vu vu couronnés l’éreintant effort de leur administration[14], lui satisfait d’une méthode préservant l’apparence du choix et de son humanité. Il faut l’imaginer dînant dans la foulée avec Michelle – ce prénom devenu marque et icône à la fois – pendant que le ronronnement d’un drone lancé depuis un porte-avion ou une base secrète afghane se rapproche aux premières lueurs d’un camp, d’une maison familiale. Il faut ressentir le frisson qui parcourt l’ensemble des villages survolés, l’odeur de pisse des enfants tétanisés dans leur lit, et le silence qui se fait, celui de la panique, dans l’attente de savoir quelle maison sera prise pour cible, combien de dommages collatéraux seront cette fois à dénombrer, quel civil – puisqu’au moins dix meurent pour chaque « présumé combattant » ainsi sélectionné – sera cette fois assassiné à tort au moment au moment du dessert présidentiel, pour apprécier pleinement cette humanité[15]. Il faut sentir le poids de cette terreur pour des millions de civils, et ce que ces méthodes impliquent en termes de subversion du sacral don du sang qui archaïquement équilibrait toute bataille et impliquait la reconnaissance de l’ennemi, pour commencer à comprendre comment la désincarnation généralisée de notre politique nourrit la violence qui nous reviendra demain. Qui nous est revenue aujourd’hui.

Il y a peu d’espoir que nos édifices changent un jour. Les mécanismes de protection resteront volontairement diffus et continueront de rendre, sauf exception, quasiment impossible tout traçage des différentes intentions qui ont contribué à effacer la décision. Avant même sa transmission, une note, pour empli de bonne volonté que soit son rédacteur, intègre les éléments de position actuels de la chancellerie, les limites qu’imposent les rapports de force internes comme internationaux, les « positions constantes » du pays, les contraintes du contexte international et les rapports de force au Conseil de Sécurité, ainsi que les préférences affichées ou supposées du ministre, voire de ses collaborateurs. Elle écarte déjà beaucoup d’éléments que le bon sens aurait voulu voir défendus, et garantit que rien n’y fera penser. Avant même d’arriver au premier échelon de relecture, les inhibitions, compromissions et autocensures seront déjà innombrables, et la conscience du rédacteur introuvable. Elles seront, dans le meilleur des cas, c’est à dire si la note dans son ensemble répond a minima à l’intérêt des acteurs en présence au moment de sa transmission, démultipliées par les différents échelons, jusqu’à l’hypothétique réception par le responsable politique. Chacun, en contextualisant son geste, aura eu l’impression de ne pas déroger à son éthique, fût-elle de vérité, au pire de ne pas avoir eu le choix[16]. Il faudrait beaucoup de vécu et de courage à un seul homme, arrivé en bout de chaine pour compenser ces absences, ou pour simplement les deviner. Ils sont d’autant plus rares qu’il importe au final peu que cette machine à neutraliser tue dans l’œuf toute possibilité d’action dans le réel et que le pouvoir ne soit devenu qu’illusion. Au sein de ce décor de théâtre, de cet hôtel qui les accueille temporairement, le diplomate, le conseiller, le politique penseront si fort à la précarité de leur position qu’ils n’en feront rien, sinon en déguster ses apparences. Jusqu’à en devenir les jouets.

En Syrie, cette logique a atteint son apogée. Dans une situation à forte visibilité médiatique, l’humanitarisme lui-même s’en était trouvé inhibé. La critique des sciences sociales s’était concentrée ces dernières années sur la crainte que l’action humanitaire ne dépolitise les conflits et déresponsabilise les États, réduisant leurs interventions à du « damage control » dénué d’engagement politique. En Syrie, c’est jusqu’à cet engagement neutre, demandé d’égal à égal par les populations locales au reste du monde, auquel les États se sont refusés. Quatre ans durant, ils ont toléré par leur silence complice le fait que les principales organisations humanitaires ainsi que l’ONU ne puissent pas accéder à des régions entières du pays, sous prétexte de respecter la souveraineté syrienne, tout en laissant alliés et ennemis financer les forces en présence. Le ciblage par le régime de Damas des ONG et des organes de presse n’a fait l’objet que de timides condamnations. Les grandes ordalies à l’encontre du Président syrien, dénuées de concrétisation, n’ont elles jamais cessé pour complaire aux exigences des puissances régionales. Tous les prétextes, y compris formels, ont été utilisés pour éviter un véritable débat public – celui qui aurait imposé l’ajustement de la parole avec l’action, c’est-à-dire un engagement. Une fois encore, les diplomates ont cru en leur souveraineté – en la supériorité de leur monde et en sa supériorité sur le réel. Ainsi était progressivement réduite la visibilité des crimes commis par le régime, priorité des priorités lorsque l’attachement au pouvoir l’emporte sur toute autre considération. Pendant des mois, des populations ont été abandonnées à leur sort, sans qu’aucune justification d’ordre systémique, stratégique ou politique ne puisse rendre acceptable cet état de fait, jusqu’à ce qu’un organe extérieur au système Westphalien, à l’irréel dominant, DAESH, finisse par leur apporter un regard, une attention, fut-elle hallucinée. Les États ont organisé leur irresponsabilité au nom de la sauvegarde d’un monde fantasmé, le monde qui assurait à leurs agents leur immunité, le monde de Westphalie ; puis de la crainte d’un débordement régional ; puis finalement d’un djihadisme supposément incontrôlé et pourtant financé par leurs alliés, phénomènes qui, comble du cynisme, ne sont nés que progressivement, du fait de ce décalage entre mots et actes, de l’utilisation des mots pour s’empêcher de ses actes, prenant source et se nourrissant de l’inaction qui était censée les limiter, faisant naître des prophéties autoréalisatrices dépassant toutes les attentes[17]. À mesure que les morts s’empilaient, les stratagèmes d’évitement se sont déployés jusqu’à chercher à masquer la réalité, réduisant par notre silence et notre culte du secret la perception de la gravité et dès lors, la responsabilité qui est la nôtre. Ils ont refusé d’accueillir ce sentiment d’urgence qui devrait habiter tout responsable politique face à la mort dès lors qu’il s’en saisit. Nous l’avons laissé nous envahir.

La Seconde Guerre mondiale a laissé une interrogation limpide, funeste, que Blanchot, commentant Levinas, résumait de la façon suivante : « Comment philosopher, comment écrire dans le souvenir d’Auschwitz, de ceux qui nous ont dit, parfois en des notes enterrées près des crématoires : sachez ce qui s’est passé, n’oubliez pas et en même temps jamais vous ne saurez. » [18] Levinas avait tenté de répondre à cette aporie en tentant de faire de l’humanité une « inquiétude pour la mort d’autrui qui passe avant le souci de soi »[19]. Courte maxime dont les réactions massives contre la deuxième guerre d’Irak avaient montré l’ancrage réel au sein des populations. Courte maxime que les dirigeants rejettent régulièrement au nom d’une réalité auquel ils n’ont plus, depuis longtemps, accès. La Syrie s’ajoute progressivement, du fait de cette virtualisation de l’extrême à laquelle ils se sont abandonnés, à la République Démocratique du Congo, au Rwanda, à l’Afrique des Grands Lacs, là où la stabilité sanglante les avait tant satisfaits des décennies durant, jusqu’à ce que cinq, dix millions de morts permettent d’atteindre une énième fois le seuil de neutralisation de l’indignation. Elle s’ajoute à d’autres situations encore où tentent de travailler silencieusement, sans aucun appui, des organisations humanitaires et internationales, où le seuil de médiatisation n’a cette fois jamais été atteint pour mille et une raisons. Elle s’ajoute à ces dernières zones d’« instabilité précaire », que les télégrammes diplomatiques les plus clairvoyants recommandent de « surveiller attentivement », plus rarement de toucher toutes affaires cessantes – seulement lorsque des « intérêts » sont en jeu. Des zones où se préparent les Syrie de demain, où « solution politique », « impossibilités systémiques », voire, en dernière instance, intervention militaire ou livraisons d’armes prendront, de façon réflexe, la priorité sur toute mesure visant avant tout à protéger les vies humaines. Elle s’ajoute surtout à un refus du désengagement, à une relation perverse d’affichage où tout en s’en désintéressant, l’intervention est permanente, nourrissant ainsi par les prétentions à la paix les logiques de violence, alternant déclarations indignées et silences éhontés, jouant de fait avec une réalité ensanglantée.

Nous nous définissons par notre rapport à l’Autre, a fortiori lorsque sa vie est en danger. Notre responsabilité, dès lors que nous acceptons de le regarder, de le considérer, devient alors infinie, immédiatement, sans intermédiations factices. En acceptant le pouvoir, un pouvoir démocratique, en invoquant la morale et en se posant en responsables de la situation syrienne, quelle que soit l’échelle, des hommes ont, en France et au Quai d’Orsay, irrémédiablement, fondamentalement, et au-delà de leur intentionnalité qui ne peut être que banalement empathique, accepté que les massacres des populations qu’ils ont laissés se dérouler, qu’ils ont nourris sans le vouloir, en pensant bien ou mal faire, définissent à jamais leur identité. En refusant tout engagement matériel sur la question syrienne sans jamais s’en dégager discursivement, ils en sont devenus, au-delà de toute considération juridique, moralement, absolument responsables. Les discours sur l’impossibilité d’agir, maintenant fleurissant, ne cacheront pas la réalité qui se trouve en leurs bas-fonds, mais la révèleront : celle d’hommes ayant choisi le pouvoir sans ne jamais le penser comme leur, celle d’hommes ayant choisi la puissance sans accepter de l’incarner, sans accepter de s’en voir, de ce fait, exposer. Celle d’hommes qui, par cynisme et rationalité, comme tant d’autres fois, ont envoyé à la mort des milliers de personnes sans ne jamais s’en responsabiliser. Celle d’hommes qui, ce faisant, ont permis à cette mort de nous revenir, et de nous habiter, et à la situation syrienne, par là-même, de continuer à nous arracher des pensées.

Juan Branco

vlcsnap-2015-10-01-18h00m05s185

[1]   Ce qu’il est devenu commun d’appeler la « fatigue compassionnelle » a fait l’objet de nombreux décryptages dans les sciences sociales depuis le début des années 1990. Didier Fassin, dans son ouvrage La raison humanitaire, tente de comprendre les raisons des évolutions discursives (qu’il attribue, en s’inscrivant dans une perspective foucaldienne, aux évolutions de la « problématisation » de questions sociales) sur des situations de souffrance qui, elles, n’ont pas évolué. Luc Boltanski décrypte plus précisément les mécanismes de la « morale humanitaire » et son rapport aux médias et à la décision politique dans La souffrance à distance, forgeant la notion de « crise de la pitié ». On peut à cet égard s’interroger sur la réalité de l’évolution de la perception syrienne : ne s’est-elle pas maintenue à tout moment à un degré d’attention moindre que celui dont ont bénéficié d’autres crises similaires, du fait de son étouffement par les arguments « réalistes » que Boltanski rejetait déjà ?

[2] Révolution qui a commencé avec la révolte de Deraa en mars 2011. Quinze enfants âgés de 10 à 16 ans appartenant au clan Abazeid de Deraa sont transférés à Damas le 13 mars 2011 pour être interrogés après avoir écrit sur les murs de leur école « ton tour arrive, docteur » et reviennent avec des traces évidentes de tortures. Dès le 15 mars, des manifestations non confessionnelles, à Deraa et à Damas, réclament leur libération. La première réunit quelques dizaines de personne et se solde avec des violences de portée limitée. C’est le 18 mars, alors que les troubles gagnent tout le pays, que la rupture se consomme, les forces de l’ordre tirant à balles réelles contre la foule et provoquant la mort de deux personnes à Deraa et, selon le rapport de HRW du 25 mars 2011, de plusieurs dizaines de personnes dans toute la Syrie.

[3] Lire, au sujet de cette expérience, Branco, J., L’ordre et le Monde – Critique de la Cour pénale internationale, Paris, Fayard, 2016.

[4] Il n’est pas facile de concevoir cela à l’heure où l’information semble être omniprésente et accessible à tous. Le temps réel du politique n’est pas seulement constitué d’une raréfaction de l’information disponible, qui réapparaîtra par magie immédiatement après la décision politique et non a priori. Il limite aussi mais surtout les regards et les perspectives qui sont portés sur la question à traiter. Ce temps réel brouille ce qui apparait a posteriori comme des évidences pour tous, mais qui étaient souvent invisibles pour  des responsables qui, depuis plusieurs mois ou années, passaient leur journées en « circuit fermé », dans des tunnels de la souveraineté que nous décrivions un peu plus tôt, sans véritable accès au réel, parfois sans n’avoir jamais eu un quelconque rapport avec celui-ci, et dont la dépendance aux filtres de leur cabinet et de leur administration est extraordinaire. Il est évident que cet effet s’accroît dans les situations, notamment géopolitiques, où les sources d’information proviennent majoritairement ou quasi-exclusivement de l’appareil étatique et n’ont pas encore été confrontées à ce qui apparaît véritablement comme un extérieur. C’est ce qui explique, au final, que le pouvoir soit information, et que l’État mette un tel soin à multiplier ses excroissances capables de lui en fournir.

[5] Bientôt, une majorité des conseillers tous-puissants reviendront dans leur corps d’origine à un poste où, malgré la « promotion cabinet », ils devront s’appuyer sur ou obéir à ceux sur qui ils ont eu éphémèrement une autorité politique. Impossible dès lors pour eux, surtout s’ils sont jeunes, de court-circuiter les directeurs pendant leur passage au cabinet, et difficile d’aller à l’encontre de leur avis. D’autant plus que l’autorité du ministre, et sa capacité à appliquer ses réformes, dépend du degré d’acceptation de son cabinet par son administration. Autrement dit, le recrutement des personnes chargées de l’orientation politique du ministère doit être fait maison, et selon des critères respectant les attentes de celle-ci. Si, face aux prévisibles obstacles qui se dresseront, le ministre tente de changer certains directeurs, il sera accusé de mener une chasse aux sorcières. Dès lors, la tutelle politique se trouve encerclée, et le ministre rapidement dépossédé de toute capacité décision réelle. De tout pouvoir.

[6] Il précisera plus tard avoir passé une bonne partie de la soirée à rechercher l’un de ses enfants, inquiet de son destin, et n’être intervenu télévisuellement qu’une fois sa sécurité assurée.

[7]   Un fonctionnement qu’a décrit Bertrand Badie dans son ouvrage, La diplomatie de club, La Découverte, Paris, 2011.

[8] L’un des exemples récents les plus flagrants peut se trouver dans le documentaire de Serge Moati, L’intérieur au cœur de la crise (2015) où le ministre de l’intérieur de l’époque, Bernard Cazeneuve, se dédouane face à sa conseillère spéciale de la mort d’un jeune homme de 21 ans lors d’une manifestation (Rémi Fraisse, tué par une grenade offensive lors d’un rassemblement contre le projet de construction d’un barrage à Sivens ayant fait l’objet de malversations faramineuses), s’indignant que les « violences commises par les manifestants », mises en équivalence avec la mort de cette personne, n’aient pas plus de visibilité.

[9] Emmanuel Levinas, L’Intrigue de l’infini, p. 124. Levinas affirme quelques pages plus tard cette évidence pour quiconque ait été en politique : « Je peux être responsable de ce que je n’ai pas fait. »

[10] Il faut que le donneur d’ordre ait toujours été psychiquement protégé, déconscientisé et parallèlement, l’exécutant déresponsabilisé.

[11] La réalisation du pouvoir passe par son empreinte sur les corps. C’est là le prix à payer du passage de l’abstraction, de l’idée, à sa concrétisation, sa mise en mouvement, qui explique la distance systématiquement mise entre le décideur et l’exécutant, seul ce dernier ayant un rapport au réel – et quelque chose à dire – tout en étant paradoxalement le seul à ne rien savoir. C’est là aussi la raison à ce que tout rapport aux entrailles du pouvoir – aux entrailles d’un pouvoir réel, c’est à dire doté de dispositifs d’exécution – soit porteur de dégoût pour toute personne non-habituée.

[12] La Cour pénale internationale s’inscrit d’ailleurs, dans son domaine circonscrit, contre cette perspective. Elle ne vise que les actions positives. La sanction de la passivité complice, déjà imputable dans certaines conditions aux échelons nationaux, reste de l’ordre de l’utopie à l’échelon international.

[13] Ces propositions finales sont élaborées à partir de listes mixtes incluant d’un côté des hauts responsables présentant une « menace imminente» pour les intérêts des Etats-Unis (cibles des « targeted killings ») et de l’autre de militants d’importantes indéterminée, identifiés à partir des métadonnées collectées par la NSA dont il est inféré qu’ils sont des membres « probables » d’Al Qaeda pouvant être dès lors être légitimement ciblés par des « signature strikes ». Ces dernières, déterminées grâce à l’aide d’algorithmes et de données comportementales à la fiabilité très relative, ont provoqué la mort de nombreux opposants d’Al Qaeda, notamment au Yémen, ainsi que de médiateurs, confondus avec des membres de l’organisation terroriste du fait de leurs fréquentations et de leur attitudes « douteuses », c’est-à-dire politique.

[14] Qui aura dédié des centaines de réunions à l’établissement de « critères » permettant de définir bureaucratiquement ce qu’est une mort innocente acceptable, avant de, une fois l’approbation politique obtenue, d’en demander l’exécution télécommandée à un individu enfermé dans un container au milieu du désert de l’Arizona.

[15] 2500 personnes au moins, selon les calculs de la CIA, ont péri directement de cette manière, dont près d’un tiers d’enfants, auxquels il faut ajouter les nombreux blessés, dont l’importance d’apparence moindre à la lecture des courts articles de presse revêt à la lecture des rapports d’organisations locales yeux, jambes et bras d’adolescents arrachés, corps embrassés par le shrapnel et agonies prolongées pendant des mois, souvent avec mort à la clef. Selon la CIA encore, dont les sous-estimations ont été régulièrement critiquées, chaque frappe de drone implique la mort d’un civil et demi, parfois avec des massacres à la clef, dont celui d’un convoi de mariage visé par erreur et ayant tué plus de dix personnes de la même famille. Rappelons que des dizaines de victimes de ces assassinats ont été préalablement dénationalisés par les mêmes structures bureaucratiques qui proposent leur mise à mort, afin d’éviter tous les obstacles juridiques. La perspective d’empire se renforce alors que les services secrets de nombreux pays, Royaume-Uni et Egypte en tête, demandent aux États-Unis de traiter telle ou telle personne préalablement privée de sa nationalité, faisant remonter leur demande jusqu’au Président, qui décide in fine d’y accéder ou non. Rappelons également que le système repose accessoirement sur les centres de torture de la CIA et principalement sur les écoutes généralisées de la NSA, qui permet de localiser les suspects, parfois des mois après la décision de Barack Obama, souvent avec des erreurs, et d’envoyer dans la foulée, quelques heures tout au plus, un drone achever le travail, sur n’importe quel point de la planète, quelle que soit sa nationalité, y compris américaine, sans inculpation formelle, ni éléments de preuves particuliers indiquant qu’une menace réelle existerait, suivant une liste de prérequis bureaucratiques dont aucun contre-pouvoir, même au sein des services secrets, ne s’assure qu’ils sont véritablement respectés. C’est ainsi qu’un adolescent américain de 16 ans, ciblé volontairement parce que fils d’un membre présumé d’Al Qaeda deux semaines après la mort de son père, a été tué légalement sans autre forme de procès, le Président américain ayant considéré qu’il était en âge de porter les armes et dès lors responsable de ses actes, à savoir être un membre supposé de l’organisation.

[16] À l’opposé, du moins en apparence, de l’éthique levinassienne qu’il considère être un raffinement des morales religieuses et des raisons humanitaires qu’il décrie pour leur « négativité », Alain Badiou construit une « éthique de la vérité » et de la différence dans ses ouvrages Éthique et Logiques des mondes. Il affirme ainsi, dans la continuité d’Althusser, un certain antihumanisme théorique s’appuyant entre autres sur la déconstruction foucaldienne de l’Homme comme Sujet et la distinction entre le « moi » et le « sujet » de Lacan pour nier toute identité normative à l’humain. Il critique ainsi l’éthique des droits de l’homme, qu’il considère comme pouvant se résumer à un « deviens comme moi, et je respecterai ta différence », tout en postulant une naturalité humaine indissociable des autres êtres vivants : « Nous ne ferons ici aucune concession à l’en dernière analyse sur l’évidence de ce qui nuit à l’homme. Rapporté à sa simple nature, l’animal humain doit être logé à la même enseigne que ses compagnons biologiques. Ce massacreur systématique poursuit dans les fourmilières géantes qu’il a édifiées des intérêts de survie et de satisfaction ni plus ni moins estimables que ceux des taupes ou des cicindèles. Il s’est montré le plus retors des animaux, le plus patient, le plus obstinément asservi aux désirs cruels de sa propre puissance. »

[17] Ainsi la guerre que chiites et sunnites se livreraient à l’échelle du monde arabe a servi de « lecture géopolitique » univoque plusieurs mois durant – comme la dichotomie entre chrétiens et musulmans dominera la lecture de la situation centrafricaine – écrasant les conflits sous un regard creux et permettant d’invoquer une réalité pseudo-complexe et si distante des explications profanes de la situation qu’elle rendait irréaliste toute sorte d’action dans la région et illégitimes touts appels en ce sens. Dans le même temps, la propagation du discours sur le terrain syrien, évidemment fulgurante tant la séparation binaire entre l’eux et le nous est fonctionnelle en temps de crise, a nourri les comportements sectaires et participé à ce qu’une dimension mineure du conflit devienne un élément structurant de celui-ci, faisant même naître les premiers comportements de type génocidaire début mai 2013, à Badias et Banyas, avant que la réalité du pays ne reprenne ses droits – et le soufflé retombe comme il était né, laissant les exégètes de passage face à leurs simplismes.

[18] « Notre campagne clandestine », texte de Maurice Blanchot in Laruelle, F. (dir.), Textes pour Emmanuel Lévinas, Paris, Éditions Jean-Michel Place, page 87.

[19] Levinas, E., , « Mourir pour… », in Entre Nous. Essais sur le penser-à-l’autre, Paris, Le Livre de poche, 1993, page 213.

Publié le 22 septembre 2016

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.