[Archives] Sur le nouveau palais de justice de Batignolles

Le nouveau « palais » de justice sis à Batignolles, dessiné par Renzo Piano et construit par une filiale de Bouygues, peut inquiéter quiconque tiendrait encore à l’architecture, et en particulier celle des lieux de l’État, comme à un vecteur et non simplement à une fonctionnalité. S’inscrivant dans la droite lignée d’une esthétique moderniste rendant indifférenciables les bâtiments selon leur fonction et leur portée, cette construction participe d’une désincarnation dangereuse de nos espaces publics, et de notre capacité à faire société.

Désincarné et désincarnant, l’édifice l’est non seulement du fait de sa localisation ni des raisons qui ont amené à sa construction (achat de la « paix sociale » avec Martin Bouygues par M. Sarkozy après plusieurs déconvenues, par le truchement d’un PPP rapidement dénoncé), mais de sa structure même, qui se refuse à la moindre spécificité qui en soulignerait la fonction, et permettrait à quiconque d’immédiatement identifier le rôle qui lui est attribué. De la même façon que son extérieur a été volontairement abstrait de la moindre spécificité, son intérieur, et en particulier ses salles d’audience, se calque sur un modèle minimaliste popularisé par de nombreux ensembles commerciaux, accumulant luminaires et blocs de blancheur faisant face à des bois condensés, espaces vitrés et jeux de symétrie qui font primer les notions de confort et de fluidité sur une quelconque aspiration à l’historicité. Délibérément rejetés, les symboles apparaissent singulièrement inexistants – au point où l’une des rares caractéristiques architecturales propres au bâtiment, ses puits de lumière, ait été dénommé « Marylin », en rapport à la robe de l’actrice bien connue. La majesté, la capacité d’imposition, le travail de la matière, qui ont en tous temps fait des palais de la République des points d’ancrage de l’État dans la société, sont introuvables. Lieux de signification, les « lieux d’État », par la spécificité de leur esthétique, se sont traditionnellement faits porteurs d’un sens explicite, nourrissant le sentiment d’appartenance, la compréhension même par des voies non écrites, symboliques et donc accessibles à tous, des valeurs et hiérarchies portées par le régime les ayant construit, afin de faciliter et notre sentiment d’appartenance à une communauté. Les voici ici significativement absents. Confié à un grand cabinet d’architectes internationaux, le bâtiment ainsi construit, qui viendra remplacer un lieu situé au cœur de la cité, où se rendait justice depuis près de deux millénaires sans discontinuer, se montre au contraire délié de tout rapport aux enjeux politiques et souverains du faire justice. Faisant comme si la société était un dû, l’autorité un fait, déliables tous deux des ancrages physiques, urbains ou géographiques, il se nourrit d’une vision standardisée, où la pure performativité s’impose, faisant perdre tout rapport du bâti au politique, au profit de visions esthétiques ou fonctionnelles « pures » interchangeables selon les pays.

S’il y avait subversion à Pompidou, également dessiné par M. Piano, il y a soumission ici, quarante ans plus tard, à la « modernité marchande » mondialisée dans sa plus pure expression, au cœur même du lieu où l’attribution fondatrice de l’État, la capacité à juger et à dire le droit, se donnera. Il ne s’agit pas ici de juger le bâtiment au titre d’un « goût » quelconque, notion liée au particulier, mais au contraire à partir de sa capacité à la généralité, c’est à dire au faire société. La « laideur » apparente du lieu – qui n’est a priori pas objectivable en soi – n’est que la conséquence de son inexistence symbolique, défendue par son architecte dans le cadre d’un argumentaire stéréotypé, applicable à chacune de ses constructions, comme s’il s’agissait d’un ensemble de bureaux quelconque, et qui réduit dès lors le bâtiment, malgré l’appréciation qui aurait pu en termes purement architecturaux lui être vouée, à l’écrasante banalité à laquelle son auteur l’a condamné.

La question est bien celle qui nous a amené à accepter la construction d’un bâtiment  où l’enjeu esthétique ou architectural se sont imposés au sens et à notre volonté d’incarner. La sidérante acceptation par notre société de ce qui apparaît comme le fruit d’une absence délibérée de pensée, doit troubler. Quelle pérennité peut-on attendre de bâtiments défaits de toute (em)prise, complètement désaffectés, incapacités à accueillir nos projections, pulsions, angoisses, parce que purifiés, « lissés » au profit d’un goût absolu, déterritorialisé et défait des spécificités de notre société, au titre d’une supposée modernité ? Que penser d’une civilisation incapable d’inscrire ses valeurs dans son bâti, inquiète à l’idée de susciter l’admiration ou la crainte, l’imposition par le symbole, et qui semble, au profit d’une forme de performativité, avoir abandonné toute aspiration à l’historicité ? L’obsession de la transparence et de la lumière portée par M. Piano au sujet de son bâtiment est à ce titre significative, tout autant que celle visant à ne « pas faire monter d’imposants escaliers » – remplacés par des escalators et des espaces communs propres aux galeries marchandes – aux citoyens. Le confort et le design, le standing se sont imposés au cœur même de ce qui devrait faire autorité – sans que pour autant cela n’interdise à ses concepteurs d’imposer d’humiliantes toilettes à la turque aux détenus qui par-là passeront. Derrière les abords d’une humanisation chloroformée, entre la Cour d’assises et l’Apple Store du Louvre, bientôt, l’indistinction s’imposera. Et de s’interroger : a-t-on à ce point perdu tout sens de qui fut jadis dit souveraineté ?

 

Publié le 14 avril 2018

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