[Archives] A vous qui nous parlez de morale

A propos de l'abstention dans l'entre-deux tours, en 2017

 

Blanche colombe

Partout d’où les élites bien formées tiennent le pouvoir, s’élève un rugissement. Les mânes crachent sur leurs semblables, les frères défaits sont pris pour cible car tous, soudain, s’inquiètent de voir se retirer les masses et les croyances qui jusque-là les soutenaient.

Voilà soudain les tempérés, les diseurs du juste et de la vérité, ces omniprésences capables de tous les artifices et de toutes les contorsions comptables pour justifier et faire accepter la misère et la violence les plus insupportables, leurs privilèges,

Voilà ces êtres droits, soutiens de structures autoritaires, meurtrières de manifestants et de libertés, d’idéaux et des plus grands espoirs, d’un coup enfin, sembler s’indigner.

Un monstre, par de mystérieuses forces porté, serait aux portes de l’Élysée, et il faudrait se mobiliser.

Mais qui appelle à ces fins ? Quelle est cette voix qui soudain s’élève ?

Désengagés, privilégiés, protégés par une société qui enchaîne et détruit leurs Autres, ceux qui, depuis des années, sont tombés du mauvais côté, participant à la destruction méthodique du tissu social, ne luttant que contre ceux qui menaceraient leur position, les voilà, ces électeurs et politiciens, diseurs et promoteurs du néant, élites éclairées se croyant d’un coup politisées, parce qu’enfin menacées, clamant le trône d’une moralité qu’ils avaient jusque là reniée.

Partout où les élites tiennent le pouvoir, s’est ainsi levé, au soir du premier tour d’une élection présidentielle, un délétère rugissement.

Un rugissement qui n’a pas pris pour cible le spectre que tous s’attendaient à voir dénoncé.

Un rugissement qui n’a cherché qu’à dévorer.

Un rugissement craché avec une insipide et indigne violence, empli de haine et de mépris, bordé par l’inquiétude et l’angoisse, la plus dure et fondamentale des angoisses: celle qui fait craindre de ne plus être accompagné, de voir sa jouissance, sa position de domination, soudain condamnée, renversée.

Partout, un rugissement déchirant, investissant la forme de l’inanité.

Confondant les périodes et les causes, associant à une période sombre de l’Histoire – la Seconde guerre mondiale – un parti, le FN, qui doit tout à celle qui, nourrie par le socialisme de gouvernement, suivit – celle de la Guerre d’Algérie – l’élite ignare et indigente a ainsi appelé après des années de silence à un sursaut sans valeur, sans alternative ni contenu, au nom de la défense d’un Autre qu’ils n’ont jamais connu.

Eux qui n’ont, toute une campagne durant, dans le droit fil de leur vie, à aucun moment hésité à amalgamer candidats fascistes et insoumis lorsque ces derniers menaçaient leurs intérêts.

Eux qui se sont montrés, dans un geste révélant de façon terminale leur tartuffe iniquité, plus préoccupés par la montée d’une radicalité sociale et humaniste, contre laquelle ils se sont acharnés, que par la violence et le racisme.

Eux donc, qui n’ont de mot à dire à personne, disent maintenant, soudain, s’inquiéter non pour leur position, mais pour la France et l’humanité.

Pour ceux qui, fragiles, se trouveraient soudain exposés.

Eux, éclairés qui nous dirigent et au quotidien nous parlent, titulaires des mandats que leur donnent leur classe et leurs titres, se sont pris à culpabiliser ceux qu’ils ont si longtemps écrasés, méprisés. Des millions de personnes et leur chef, qui ont donné leur vote et parfois leur vie au nom de cette humanité, se trouvent soudain à leurs regards exposés.

Vilipendés.

Eux qui n’ont jamais, engoncés dans leurs privilèges, agit que pour eux.

Qui n’ont, à l’image de leur candidat, jamais marché que pour eux.

Parlent maintenant au nom de ceux qui ne leur ont rien demandé.

Sbires d’un hologramme qui, au soir d’un premier tour faisant au Spectre battre des records ; jouissait de son seul intérêt – une victoire assurée – pour multiplier sourires, clins d’œil à la foule, baisers à sa femme, avant d’énoncer mots vains et propos désarticulés, le tout recouvert d’une musique télévisuelle et d’une liesse préfabriquée,

Eux donc, crient maintenant au drame.

Pour mieux, et pour mieux seulement, leur victoire, non seulement matérielle, mais aussi morale, assurer,

Eux donc, crient maintenant au drame, après avoir ri et pleuré.

Il faudrait, nous crient-ils, maintenant, brutalement, au nom des minoritaires et étrangers, faibles et discriminés, de tous ceux auxquels ils n’ont jamais un mot adressé, voter pour cet être qui, élu par les nantis et les privilégiés, les indifférents et les fascinés, a promis d’écraser ceux qui se trouvent si mal invoqués.

Qu’importe que l’image et la parole ne s’accordent plus. Que ce soir-là, alors qu’ils montraient leur irradiant bonheur, ces Autres au nom desquels ils parlaient se voyaient déjà gravement violentés.

Ce soir-là, un certain pouvoir pensait encore tenir le sien, et s’en contentait, se disant vaguement qu’au lendemain, la morale suffirait.

Ce soir-là, le pouvoir ne pensait pas qu’un être à la voix rayée et au visage marqué par les luttes, les vraies, celles qui usent et épuisent, éreintent et détruisent, réveillerait la bête, celle du peuple, et enfin découvrirait les masques qui jusque-là protégeaient ses dominants.

Qu’il dirait : ce spectre, contre qui nous seuls nous sommes battus, sans ne jamais nous compromettre, sans ne jamais commettre la moindre faute,

Ce spectre, contre lequel nous seuls avons porté sans faillir des paroles humaines, rendant hommage aux morts et aux blessés, aux immigrés et aux déclassés, aux chômeurs et aux humiliés,

Ce spectre, contre lequel nous avons lutté jusqu’à accepter de renoncer à la victoire, à ses jouissances portant sans relâche ni compromis les paroles minoritaires, les paroles de ceux qui n’en avaient pas,

Ce spectre, contre lequel, nous nous sommes toujours refusés à céder,

Ce spectre n’est aujourd’hui plus le nôtre.

Et qu’ainsi notre lutte n’est pas là. A l’Élysée ou ailleurs, aujourd’hui ou demain, notre combat demeurera, car les nourriciers des enfers, vous, vous, êtres moraux qui hier jouissiez, resterez là.

Il n’y a dès lors, de vos mots et de leurs menaces, lieu que de se dégager. Lieu que de s’en dédire.

Demain, les législatives. Demain, de nouveaux combats. Et une seule idée : quelle que soit notre place, non pas moraliser, discourir, mais lutter.

À la Blanche colombe, nous venons. À la caste, enfin, nous nous refusons.

Ce spectre n’est pas le nôtre. Ce spectre sera le vôtre.

A nous la lutte. A vous la responsabilité.

https://www.youtube.com/watch?v=1jt7TS2z41c

Publié le 26 avril 2017

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