« Chaque résistance compte : le pouvoir ne s’y trompe pas, et pour les écraser, sort l’artillerie lourde ». Entretien avec Bernard Mezzadri

Jeudi 28 janvier, le Tribunal correctionnel d’Avignon a requis une peine de 1000 euros d’amende (et non 2000 comme nous l’indiquions dans notre précédent article intitulé « Le procès de l’ironie ») avec sursis à l’encontre de Bernard Mezzadri, au motif que ce dernier aurait « provoqué à la discrimination, à la haine ou à la violence à l’égard d’une personne ou d’un groupe de personnes à raison de leur origine ou de leur appartenance ou de leur non-appartenance à une ethnie, une nation, une race ou une religion déterminée », au travers d’un mail envoyé sur une liste professionnelle interne, où il faisait, en réalité, ironiquement référence aux propos bien connus de Valls sur les « blancos » au marché d’Evry en 2009.
Bernard Mezzadri est revenu il y a peu dans une tribune du Nouvel Observateur du 27 janvier sur le détail et les étapes de cette affaire. Dans la foulée de son procès du 28 janvier, il répond ici aux questions de Révolution Permanente.

Révolution Permanente : Vous concluez votre intervention dans le Nouvel Observateur du 27 janvier en disant « Si je suis condamné demain, ce sera, selon moi, la preuve qu’en 2016, en France, on ne peut plus s’exprimer librement sans risquer des représailles. » Le jugement sera rendu le 10 février. Jugez-vous que le réquisitoire, qui demande 1000 euros d’amende avec sursis, constitue à lui seul une telle preuve ?

Bernard Mezzadri : L’audience a été révélatrice et le plaidoyer d’Henri Braun impeccable. La stratégie du procureur a consisté à isoler la première phrase de son contexte (qui rend manifeste son caractère ironique) pour maintenir à tout prix son chef d’inculpation. Il a requis une sanction relativement modeste au regard de celui-ci (une amende avec sursis), mais évidemment elle est pour nous totalement inacceptable.

Le caractère aberrant de l’accusation imposait la relaxe. Le procureur se serait grandi s’il avait eu le courage de le reconnaître, au lieu de s’acharner. Si les juges prononcent une condamnation, fût-elle symbolique, je ferai donc appel, car d’une part il s’agit d’une question de principe sur laquelle on ne peut pas transiger, et d’autre part le mécanisme même du sursis (qui peut a priori sembler une atténuation de la sanction) est très problématique en l’occurrence : il repose sur la dissuasion, l’intimidation (il vise à éviter la « récidive ») ; dissuasion de quoi en l’espèce ? De m’exprimer librement !

L’acharnement du procureur est la preuve que l’enjeu dépasse largement mon cas : si l’université d’Avignon réussissait à instrumentaliser jusqu’au bout la justice pour faire sanctionner un délit d’opinion (avoir stigmatisé la xénophobie flagrante d’un ministre), c’en est fini des libertés académiques, et tous les tyrans aux petits pieds promus par la LRU s’engouffreront dans la brèche.

Si en revanche nous réussissons à donner un coup d’arrêt à cette grossière tentative de censure, les dénonciateurs y réfléchiront à deux fois. Car la surprise du jour, c’est que l’université (qui avait affirmé par la voix de son président qu’elle n’interviendrait pas dans ce qu’elle considérait comme une affaire personnelle) a finalement envoyé un avocat et s’est constituée partie civile à l’audience. Cela signifie – et c’est évidemment d’une extraordinaire gravité – que non seulement l’UAPV estime que mon message méritait d’être « signalé » (ce que nous savions déjà), mais qu’elle est solidaire désormais du chef d’inculpation retenu par le procureur : provocation à la haine raciale ; le président Philippe Ellerkamp et sa nouvelle équipe me poursuivent donc pour... racisme !

Je pense que la dimension exemplaire de ce dossier devient ainsi de plus en plus patente. Sans parler des possibles irrégularités juridiques susceptibles d’entacher l’intervention de l’université, la bassesse morale de cette démarche est flagrante, car personne n’est dupe ; l’UPAV, elle, avait très bien compris le sens du message : la preuve, dans son courrier de signalement, l’université suggérait de me poursuivre pour... outrage à personne dépositaire de l’autorité publique ! L’avocat de l’université a cherché à noyer le caractère politique des enjeux dans des considérations psychologiques à la petite semaine, arguant que j’avais voulu m’ériger, en publiant ce message, en martyr de la « cause universitaire avignonnaise » (sic) ; ce qui ferait de moi, par la même occasion, un devin puisqu’il m’aurait fallu prévoir que ce message d’humeur ferait l’objet d’un signalement (auprès du recteur, de deux préfets et du procureur), puis que je serais ensuite trainé en justice ; le mot « martyr » vient du grec, où il signifie témoin – témoin, je le veux bien, des évolutions fort inquiétantes de l’université française...

RP : Y avait-il une atmosphère particulière lors du procès ?

BM : Les débats ont été sereins. Le caractère totalement déconnecté de la réalité du réquisitoire du procureur a laissé l’auditoire pantois. Le plaidoyer de l’avocat de l’université a soulevé d’emblée l’indignation, quand il a laissé entendre que le contrat signé ce jour-là apportait d’importants moyens à l’université, et que cet argent aurait dû faire taire tout scrupule moral... Un cynisme bien connu des diplomates de la patrie des droits de l’homme, mais que Maître Gontard étalait en l’occurrence au nom de l’université, censée, par tradition, défendre des valeurs humanistes ! Un renversement significatif, là encore.

Le plaidoyer d’Henri Braun a placé le débat à un tout autre niveau, celui de ses véritables enjeux : la défense de la liberté d’expression et la lutte contre la xénophobie (car en cherchant à réduire au silence ceux qui dénoncent le racisme, on conforte évidemment ceux qui prônent la xénophobie et peuvent, eux, continuer à pérorer tranquillement).

RP : L’ironie de l’email incriminé est d’une telle évidence pour tout le monde que seule une immense mauvaise foi, parée d’un exercice totalement formaliste du droit, semble pouvoir autoriser un tel réquisitoire. D’un certain côté cela confine à l’absurdité. Diriez-vous que celui-ci a illustré l’un des visages de l’arbitraire du pouvoir ?

BM : On reste en effet perplexe, et l’on pourrait hésiter entre deux interprétations de ce réquisitoire. La première est assez triviale : peu importe, au fond, le chef d’inculpation pourvu que l’on fasse taire un gêneur ; dans ce cas, lui imputer ce qui lui répugne est encore le meilleur choix, et le pouvoir montrera d’autant mieux sa force qu’il réussira à imposer un motif plus absurde. Isoler la première phrase du contexte qui rend son ironie évidente (annonce de la visite de Manuel Valls – dont les propos sur le marché d’Évry sont bien connus –, seconde partie du message mettant vigoureusement les points sur les i) devient alors un stratagème pour tenter de justifier l’injustifiable. Ainsi l’université qui avait d’abord suggéré à la justice de me poursuivre pour outrage, est finalement venue corroborer le chef d’inculpation de provocation à la haine raciale…

Mais il y a peut-être plus grave intellectuellement : en refusant de prendre en compte le contexte dans lequel les propos incriminés ont été formulés, le procureur a laissé entendre, si je l’ai bien compris, que leur simple énonciation, même distanciée, pouvait être constitutive d’un délit (en d’autres termes, que mon message pourrait être délictueux même s’il est reconnu comme ironique) ; en poussant cette logique jusqu’au bout, on ne pourrait donc plus citer des propos racistes sans devenir soi-même raciste. Pour reprendre l’exemple frappant d’un collègue, quiconque citera Mein Kampf, fût-ce dans un article scientifique, devra être ipso facto considéré comme un émule d’Hitler. Davantage : condamner explicitement le racisme serait déjà être raciste (par exemple employer le mot « antisémite » pour dénoncer les antisémites serait déjà du racisme parce que cela suppose que l’on envisage la possibilité de faire une différence entre les Juifs et les autres) ; on plonge là dans des abîmes d’obscurantisme et de confusionnisme. Pratiquement, la seule solution serait en effet de ne rien dire du tout. Alors que je tiens, bien sûr, que le combat contre ces idées nauséeuses doit d’abord se mener avec des mots, comme Pierre Vidal-Naquet en a fait la magistrale démonstration dans Les Assassins de la mémoire, en démolissant méthodiquement les thèses négationnistes. Dans la logique paradoxale de mon accusateur, son ouvrage pourrait être lui-même taxé de négationnisme !

RP : Vous avez dit avoir été stupéfait par ces poursuites. Elles sont effectivement inédites dans l’université où l’exercice libre de la pensée et de la parole n’était pas seulement un droit ou un principe, mais même, officiellement du moins, ce qu’un enseignant avait le devoir de transmettre à son auditoire, y compris au moyen de l’ironie, qui est l’un de ces registres de discours qu’on enseigne aux éléments de collège et de lycée en cours de français. Mais en même temps, nombre de travailleurs de l’université subissent la répression, directe ou larvée, en particulier les personnels biatoss, ou encore les syndicalistes, et ce n’est pas nouveau. Quelle est la nature du cap qui, selon vous, vient d’être franchi ?

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