Quand le FN veut s’installer à Sciences Po

Le Front National vient d’annoncer qu’il souhaite faire son entrée à Sciences-po et se constituer en tant qu’association étudiante. Mais pourquoi s’implanter à Science-po quand on se prétend anti-élite ?

Le Front National vient d’annoncer qu’il souhaite faire son entrée à Sciences-po et se constituer en tant qu’association étudiante. Mais pourquoi s’implanter à Science-po quand on se prétend anti-élite ? Il y a là un symbole du cours suivi par le FN... et du concours que lui apporte une bonne partie de l’establishment des classes dominantes.

 

 © Anthony Liam © Anthony Liam

Quand le carriérisme s’embrunit

Tout a commencé en octobre 2014, lorsque Aymeric Merlaud, militant FN et ancien candidat aux départementales en Maine-et-Loire, rencontre Marine Le Pen et lui annonce sa volonté de monter une section FN au sein de Sciences-po. Le feu vert reçue de sa cheffe, il dit avoir « commencé un travail en sous-marin pour [s]e rapprocher de certains militants désabusés. Tout un programme, qui en dit long sur la crise de reproduction que traverse l’élite politique – la fidélité au bipartisme républicain n’assurant manifestement plus autant qu’avant les belles carrières politiciennes qu’ambitionne un secteur des étudiant-e-s de la rue Saint-Guillaume.

L’opération a été réussie : Aymeric Merlaud a recruté quatre militants, dont trois proviennent d’autres partis (le PS, le PG et les Républicains - ex-UMP). Le Front de Gauche Sciences-po y a ainsi perdu un de ses cadres, Davy Rodriguez, dont les premières ambitions personnelles se sont heurtées à l’essoufflement du phénomène Mélenchon. Si cette association voit le jour, le FN aura le droit de réserver des salles, de diffuser des tracts dans l’établissement et même de demander des subventions. Mais, au-delà de cette nouvelle liberté d’action, il s’agit surtout pour le parti xénophobe d’afficher sa normalisation, et de se servir de l’institution d’élite comme une nouvelle (et classieuse) tribune pour diffuser ses idées.

Qui va résister ?

Ce projet n’est pas gagné d’avance car, à Science-po, toutes les associations désireuses de se faire reconnaître doivent passer par une procédure de validation par vote électronique et recueillir le soutien de 120 étudiants sur 10.000. Reste néanmoins que cette procédure anonyme ne devrait pas être une grande difficulté pour le FN : l’organisation étudiante de droite extrême et élitiste UNI abrite depuis des années des sympathisants frontistes dans les rangs de ses militant-e-s à l’IEP Paris, et un courant de soutien aux idées du FN existe déjà au sein de l’école. Une implantation préalable qui n’empêche pas Sciences-po d’avoir aussi été, et de longue date, le siège d’un mouvement étudiant qui a su s’opposer à l’implantation du Front et des petits groupes d’extrême-droite. Dans les années 1980, le Scalp s’y affrontait au GUD, empêchant ce dernier de passer les portes de la rue Saint-Guillaume. Par la suite, en 2012, Marine Le Pen avait été généreusement chahutée lors de sa venue dans le cadre de la campagne présidentielle, au moins autant que son père en 2007, exfiltré par des gardes du corps nostalgiques de l’OAS.

Le FN, incompatible avec les valeurs de Sciences-po ?

Un article du Parisien paru le 28 août dernier synthétise de manière particulièrement révélatrice une idée qu’il serait bon de remiser au musée des illusions, en écrivant que « les étudiants de Sciences-po pourraient bien assister cette année à l’effondrement d’un pilier existentiel de la grande école des élites politiques, avec l’arrivée probable d’une nouvelle association d’étudiants : le Front national ! ». Le quotidien reprend ici une vision idéalisée de ce qu’est le mécanisme de formation des élites politiques, s’appuyant sur la manière habituelle dont on nous vend Science-po : une école formant des hommes et femmes d’États éclairés, ayant incorporé les valeurs des Lumières, et donc aptes à mener le peuple vers le progrès. Comme si l’Etat contemporain, instrument politique de la minorité capitaliste, n’était qu’une sorte de philosophe-roi platonicien, poursuivant un objectif de justice grâce à la formation humaniste de ses cadres. A d’autres ! C’est bien cet Etat-là qui ferme les frontières et réprime les migrant-e-s, en plus de garantir au quotidien la légalisation des mécanismes d’exploitation et d’oppression. Si Marine Le Pen ne convainc pas encore les banquiers, il n’y a cependant aucune différence de nature entre la classe politique actuelle et le personnel du FN, ni aucun antagonisme insolvable entre les intérêts défendus par les uns et les autres.

Le FN anti élite ?

Que le FN ne s’embarrasse d’aucune contradiction n’est pas un scoop. En 2013, Marine Le Pen affirmait encore que Sciences-po faisait parti du système des « élites autoproclamées » qui « défend les intérêts financiers, [...] mais va à l’encontre de l’intérêt du peuple français ». C’est que la stratégie de dédiabolisation poursuivie par le Front s’accommode mal désormais de sa marginalité au sein des cercles de pouvoir. En ce qui concerne le système éducatif et le monde intellectuel, le FN s’est doté depuis 18 mois de collectifs – Racine, Marianne, etc. – visant à rassembler les étudiants et enseignants proches de lui.

Mais, au delà de ce cours plus récent, le populisme frontiste n’a jamais correspondu à une quelconque défense des intérêts des classes populaires. C’est frappant quand on s’intéresse à ce qu’il défend réellement vis à vis du système éducatif, preuve que les propos anti-élite ont toujours été pour lui purement démagogiques. Le FN revendique en réalité la méritocratie, c’est à dire ce mécanisme de légitimation de l’exclusion des classes populaires des études supérieures. Il défend aussi une sélection accrue et extrêmement précoce, notamment par son projet de mettre fin au collège unique. Il ne prône pas non plus la fin des grandes écoles en tant qu’instrument de limitation de l’accès au savoir des classes populaires. Pour ce qui est de Sciences-po, le parti de Le Pen s’oppose à la discrimination positive (qui permet à une infime secteur issu des zones d’éducation prioritaires d’y accéder) sous prétexte que cela biaiserait la méritocratie et ferait baisser le niveau. En un mot, les frontistes défendent la méritocratie la plus libérale qui soit, on pourrait dire une méritocratie « libre et non faussée »... sauf par le prisme xénophobe et anti-populaire qui amène les maires frontistes à supprimer les menus halal des cantines ou à limiter l’accès de ces dernières aux enfants de couples chômeurs. Aymeric Merlaud est d’ailleurs très clair dans ses propos au sujet de ses nouvelles recrues : « Ce ne sont pas du tout des profils d’étudiants de Sciences-Po classiques assis sur un balai mais des purs produits de la méritocratie républicaine ». Vous avez dit « anti-système » ?

Former des politiciens capables d’assurer l’entrée dans les institutions

Depuis l’arrivée de Marine Le Pen à la tête du FN, celle-ci tente de le dédiaboliser afin qu’il apparaisse comme un parti capable de gérer les institutions de l’État. L’exemple le plus récent : l’exclusion (mouvementée) de Jean-Marie Le Pen qui marque la rupture avec l’arrière-garde frontiste. Cette nouvelle image a d’ailleurs été utile à son implantation rue Saint-Guillaume, comme le montrent les propos d’ Antoine Chudzik, lui aussi nouveau militant frontiste : « le fait que Marine Le Pen se soit très clairement démarquée de toute provocation antisémite me rassure ». En fait, il s’agit pour le plus grand parti raciste de France d’assurer la formation de cadres capables de porter son insertion dans les institutions, après des épisodes électoraux réussis aux municipales et aux départementales, et alors que viennent les régionales à la fin de cette année.

Le FN cherche donc, à Sciences-po, à se légitimer aux yeux de la classe dominante pour entrer dans les institutions. Il s’agit aussi de se mettre plus en mesure de jouer un rôle dans les recompositions à droite de l’échiquier politique, en profitant à plein de la crise du bipartisme cinquième-républicain. Face à ce projet, il ne peut s’agir de serrer les rangs autour des mensonges dominants, qui visent à faire de Sciences-po le lieu de formation d’une élite humaniste et démocratique – comme le fait malheureusement l’Unef locale dans un communiqué du 28 aout. Car, pour résister sérieusement au péril que constitue la montée frontiste, il faut faire acte d’indépendance totale vis-à-vis de la caste politique « républicaine », de droite comme de gauche, celle-là même qui défend sans relâche les intérêts des patrons et prépare ainsi le terreau de l’idéologie xénophobe du Front. Rappelons nous, d’ailleurs, que c’est en réaction à la Commune de Paris, juste après la semaine sanglante et ses trente mille parisien-ne-s assassinés par la contre-révolution, que la bourgeoisie française décida de se doter de « l’école libre des sciences politiques », aujourd’hui Sciences-po, pour former une élite capable de tenir tête aussi bien à sa rivale allemande... qu’au prolétariat hexagonal.

Source :http://www.revolutionpermanente.fr/Le-FN-veut-passer-Sciences-po-Quand-l-ambition-pue-plus-que-d-habitude

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