Turquie. Chasse aux sorcières contre les universitaires

Emmanuel Barot et Martin Noda

Une pétition initiée courant décembre signée par plus de 1100 chercheurs et universitaires, de Turquie, rendue publique le 11 janvier, dénonçait la répression et la violence d’État orchestrées par Erdogan contre le peuple et la résistance kurdes. Le 12 janvier, Erdogan répliquait en lançant une chasse aux sorcières dans un discours rapidement suivi d’effets, avec mesures disciplinaires dans un certain nombre d’universités, une série d’arrestations, et des menaces extrêmes relayées largement, extrême-droite mafieuse du pays incluse. Un mouvement de solidarité international avec les universitaires, et plus largement toutes les victimes de cette répression,doit être relayé et amplifié le plus largement possible.

Accusé de « terrorisme » pour une pétition en faveur de la paix et des libertés démocratiques

Ces derniers mois, les provinces kurdes de Turquie subissent des couvre-feux de plus en plus systématiques, des quartiers entiers sont sous le joug des forces policières et militaires, le nombre des victimes civiles augmente chaque jour, assassinats politiques à la clé naturellement. Le pouvoir d’Erdogan est véritablement prêt à tout pour museler et briser non seulement la résistance kurde, et le PKK en particulier, mais plus largement toutes les organisations militantes du mouvement ouvrier, et toute voix dissonante de la « société civile ». Des journalistes, des avocats, et tant d’autres sont ainsi, eux aussi, la cible d’une répression croissante.

Le 10 janvier, 1158 enseignants-chercheurs, universitaires et intellectuels, ont publié une pétition intitulée « Ne soyons pas complice de ce crime par notre silence ! », dénonçant ces violations répétées des droits de l’homme, et ce « massacre délibéré et planifié » qui est « une violation grave du droit international, des lois turques et des obligations qui incombent à la Turquie en vertu des traités internationaux dont elle est signataire », et appelant à ce que reprennent les négociations de paix. Entre 300 et 400 universitaires européens hors de Turquie ont déjà apporté leur soutien à cette campagne.

La traque d’Erdogan

 

La réaction d’Erdogan, dans la droite ligne de la politique de l’AK, et de ses acolytes, ne s’est pas fait attendre : le 12 janvier, il les accusait de trahison et de soutien au terrorisme, et le Conseil supérieur des Universités de Turquie (Council of Higher Education, YÖK), dont la direction est nommée par le pouvoir, a dit qu’elle « ferait le nécessaire » contre les signataires de cette « pétition soutenant le terrorisme ». Un des parrains de la mafia turque a carrément annoncé que le sang de ces signataires allait couler à flots… Il est peu de dire que les médias d’opposition sont de plus en plus affaiblis, et que les universités sont victimes de pressions de plus en plus massives. Une preuve parmi tant d’autres, les sites internets turcs qui ont publié la pétition du 10 janvier ont déjà été suspendus. Des enquêtes ont déjà été ouvertes dans un certain nombre de villes par les procureurs, avec comme mobiles supplémentaires, en plus de l’accusation de complicité avec le PKK, « insulte à l’État et aux institutions turques » et « incitation à violer la loi ». Chaque signataire risque d’un à cinq ans de prison. Une dizaine d’universités ont de leur côté déjà engagé des poursuites disciplinaires contre plus d’une soixantaine d’entre eux.

À l’heure actuelle, la chasse aux sorcières a concrètement bien commencé, la police a déjà interpellé autour d’une vingtaine d’universitaires (même s’ils semblent avoir été relâchés après auditon). Mais certains n’ont pas pu se rendre à leurs universités (des croix ont même parfois été peintes sur leurs bureaux, méthode qui rappelle de lugubres souvenirs), d’autres encore ont dû fuir leur domicile comme nous l’a rapporté Uraz Aydin, universitaire et syndicaliste : « Il y a différents réseaux et pétitions de soutiens et une formidable solidarité d’une part et une criminalisation sans précédent de l’autre. Les organisations de jeunesse de l’AKP et de l’extrême-droite distribuent des tracts avec nos noms cités comme profs terroristes. Dans de plus petites villes, des amis ont dû quitter leur maison et leur ville, sous les conseils même du rectorat de leur université (« On ne peut pas vous protéger, nous recevons beaucoup de menaces », ont-ils dit). C’est un véritable déchaînement de haine contre les kurdes, la gauche et les intellectuels. On va probablement se prendre une procédure disciplinaire au sein de l’université et un procès pour propagande d’organisation terroriste et insulte à la nation turque... La tension n’a pas baissé, le Premier ministre a demandé aux signataires de retirer leur signature du texte, en précisant que dans le cas contraire, tout propos académique venant de leur part serait marqué toute leur vie avec soupçon. C’est une menace claire et nette. »

Une campagne de soutien déjà importante dans le monde anglophone. Ou quand Chomsky décline l’invitation d’Erdogan et l’accuse de duplicité

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