L’explosion à venir ? Dix ans après la révolte des banlieues

Des charognards. C’est sur la mémoire de Zyed et Bouna que Hollande et Valls tentent de se refaire une santé. Alors que Sarkozy ne pourra plus jamais se rendre sur la « dalle d’Argenteuil », Hollande fait, lui, le déplacement dans le 93.Il essuie des sifflets à La Courneuve, certes, mais le chahut n’est pas assez fort pour démonter l’opération de com’ : le gouvernement socialiste est « moins pire » que celui d’avant. Hollande en a même profité pour dénoncer (bien tardivement) cet état d’urgence proclamé par Dominique de Villepin en 2005, Sarkozy étant alors ministre de l’Intérieur. En se gardant bien de signaler qu’à l’époque le PS n’avait rien trouvé à redire contre ce même état d’urgence. Valls, lui, s’est rendu aux Mureaux, dans le 78, avec dix-sept de ses ministres, de façon à faire le point sur ses promesses de mars 2011, lorsqu’il avait dénoncé l’apartheid social et ethnique dont sont victimes les quartiers. Mais en réalité, depuis 2005, rien n’a changé, si ce n’est en pire. L’explosion, elle, reste à venir. Celle de 2005, ce grand embrasement qui a secoué l’Hexagone pendant plusieurs semaines, n’était qu’un avant-goût dont nous décrivons, dans un article publié il y a dix ans, les grandes lignes.

Jean-Patrick Clech

Les banlieues ont encore une fois implosé, mais cette fois-ci c’est pour de bon [1] . L’implosion a été généralisée et s’est étendue à tout l’Hexagone. Elle a été d’une violence sans pareil par rapport aux autres types d’émeutes qui ont émaillé, au cours des deux dernières décennies, l’histoire des quartiers populaires et ouvriers périphériques des grandes villes. La violence de la révolte des jeunes de ces quartiers est plus que légitime, cela va de soi. Elle est l’expression logique de la situation sociale de relégation systématique de ces populations ouvrières et au chômage, sans autre avenir et horizon que celui du contrôle d’identité au faciès et de la discrimination à l’embauche, lorsque entretien il y a. Cette révolte est aussi à l’image de cette situation : radicale et désespérée, ce qui n’en fait pas moins un mouvement aux implications très politiques.

Les causes des violences de ces dernières semaines, au-delà de la mort violente de Zyed Benna et Bouna Traoré fuyant un contrôle policier qui promettait d’être musclé, et du gazage de la mosquée de Clichy-sous-Bois, sont connues et partagées par la plupart des sociologues, spécialistes des politiques de la ville et autres politologues organiques de la bourgeoisie, des partis politiques de gauche comme de droite et des directions syndicales : chômage [2], précarité des emplois, bas salaires, dégradation constante des conditions de vie, exiguïté et insalubrité des logements… L’extrême droite, la droite et même parfois la gauche rajoutent à cette liste de causes structurelles le problème de l’immigration et de l’intégration, comme le font les parlementaires et ministres se succédant à la tribune du Palais Bourbon depuis plusieurs semaines pour appeler au rétablissement de l’ordre républicain. Certains sur un registre ouvertement pétainiste, d’autres sur un ton plus politiquement correct, mais pas moins raciste et réactionnaire.

Immigration et intégration ?

Parlons plutôt du racisme systématique dont sont l’objet ces populations, dans leur grande majorité originaires depuis une ou plusieurs générations des anciennes ou actuelles colonies de l’impérialisme français. La République y mène depuis toujours une politique génocidaire en règle, tant du point de vue humain, économique que culturel. Parlons de ce racisme que secrète tous les pores de l’Etat et ses rouages, à commencer par ses forces de répression mais également toutes les autres institutions dépendant de l’Etat. Il s’exprime à différents niveaux au sein de ces institutions, le lien avec le passé colonial et le présent raciste et chauvin étant plus ou moins occulte ou manifeste.

Intégration disent ces messieurs ? Mais à quoi doivent s’intégrer ces jeunes lycéens, étudiants, chômeurs ou précaires dans la mesure où ils sont pour la plupart Français, même s’ils sont traités comme des Français de cinquième zone ? Pour les autres, ceux qui galèrent de carte de séjour en queue interminables à l’aube devant les préfectures pour être insultés aux guichets, ceux qui sont en France de manière soi-disant irrégulière, ce ne sont que les enfants ou plutôt les orphelins de la mise en coupe réglée par l’impérialisme français et ses multinationales de son pré-carré semi-colonial et dont la seule perspective pour les moins chanceux reste les clôtures barbelées de Ceuta et Melilla ou pour ceux et celles qui les ont franchies les chambres d’hôtel meublé, les logements délabrés des marchands de sommeil, les contrats au noir et la peur constante des rafles policières.

La lutte héroïque des marins de la SNCM puis des traminots de la RTM tout comme l’implosion des banlieues mettent en crise le bien mal nommé « modèle social français ». Cependant, les organisations ouvrières et de salariés, à commencer par les grandes centrales syndicales, le PC ainsi que l’extrême gauche, loin de tirer profit de cette situation pour la transformer en point de départ de la nécessaire riposte ouvrière et populaire dont nous avons tant besoin ont laissé un boulevard au virage bonapartiste du gouvernement après plus de trois semaines d’émeutes des banlieues et d’inaction de leur part. En laissant seuls les marins de la SNCM, isolés les traminots marseillais, et en restant à l’extérieur du tête à tête entre les matraques, les grenades lacrymogènes et les lois d’exceptions et les populations et les jeunes de banlieue, ces organisations, notamment les plus importantes, compromettent ainsi très sérieusement les chances d’une contre-offensive sociale contre toutes les attaques que le gouvernement Villepin a démultiplié depuis le 29 mai.

En considérant, sous couvert d’un discours plus ou moins ouvertement raciste et néocolonial, ou à l’inverse paternaliste et ouvrièriste, les événements de novembre 2005 comme un trop plein de violence stérile, les analystes de gauche comme de droite ne poursuivaient qu’un seul but, nier leur caractère éminemment politique – au-delà du niveau de conscience réel des jeunes émeutiers et des méthodes par eux employées. Ce faisant, la gauche mais aussi une partie de l’extrême gauche se dédouanaient à bon compte de toute politique active de solidarité avec les banlieues dès le début. Ils refusaient également de voir en creux dans la réponse politique du gouvernement la riposte qui aurait dû être celle du mouvement ouvrier dans son ensemble. L’occupation militaire des quartiers par les flics et les gendarmes – c’est-à-dire l’armée – puis le décret de l’état d’urgence n’étaient que la réponse militaire « de basse intensité » inscrite dans la logique politique du gouvernement Villepin : criminalisation du mouvement social face aux réactions légitimes générées par la politique anti-ouvrière et anti-populaire de Chirac/Villepin/Sarkozy et tous leurs prédécesseurs.

Nous répondrons cependant d’entrée de jeu à une objection que l’extrême gauche ne manquera pas de faire. Insister comme nous le ferons dans l’analyse des causes et des racines du mouvement de novembre sur les discriminations structurelles qui visent les travailleurs et les jeunes d’origine – parfois lointaine – étrangère, insister sur le racisme ordinaire et institutionnel qui frappe ces mêmes populations, ce n’est pas ethniciser la révolte, en gommer le caractère de classe, ni faire la part belle à toutes les réponses réformistes, populistes, tiers-mondistes ou religieuses qui ne manqueront pas d’émerger. Bien au contraire. Insister sur les seules racines sociales de la révolte, c’est comprendre son extension à des quartiers de l’Hexagone où les populations laborieuses « françaises de souche » sont majoritaires [3]. En revanche, n’insister que de manière mécanique sur ces seules causes sans s’en référer aux premières, c’est faire abstraction à bon compte sous couvert « d’orthodoxie marxiste » du racisme structurel que tous les rouages du capitalisme français et les institutions qui lui sont plus ou moins intégrées font peser sur les millions de jeunes, travailleurs, chômeurs, femmes et hommes issus ou originaires du pré-carré semi-colonial de l’impérialisme français et qui constituent dans l’Hexagone une sorte de semi-colonie interne. Faire abstraction de ce racisme structurel, héritage du passé colonial et du pillage impérialiste actuel, revient à refuser de proposer un programme réellement révolutionnaire et transitoire qui réponde aux intérêts de toute la classe. Un programme qui ne soit pas que l’expression d’un marxisme mécanique collant de prés, version gauchie, aux orientations de la bureaucratie syndicale et du PCF.

Non, le problème n’est pas seulement le logement, l’emploi et le manque de moyens pour les services publics dans les quartiers. Le problème c’est les contrôles au faciès, les fouilles au corps humiliantes et systématiques, le racisme de tous les jours, partout et tout le temps, même lorsqu’il n’est pas manifeste. Le problème c’est ce legs pourri plongeant au plus profond du capitalisme français, de son passé colonial et de son présent impérialiste, toute cette mémoire sombre que le capitalisme français a mis un point d’honneur à faire oublier. Pourtant, ce passé continue de perdurer aujourd’hui sous une autre forme non seulement dans ses dominions mais également ici en France où les fil-le-s de Sétif et d’ailleurs constituent une sorte de semi-colonie interne de citoyen-ne-s de seconde catégorie. L’oppression dont elles et ils souffrent n’est pas simplement double, en tant que prolétaires, avec ou sans travail, et d’étrangers, mais triple, en tant que prolétaires, étrangers ou d’origine étrangère mais de surcroît issus de cet Empire où le capitalisme français a plongé ces racines, tiré le sang qui en a fait et continue à en faire une puissance impérialiste. Ces populations dont la jeunesse vient de se lever ne sont pas simplement ceux que les recruteurs de Citroën ou de Peugeot ont transféré de gré ou de force des villages les plus reculés de l’Atlas vers les bidonvilles puis les HLM des banlieues française pour les faire suer et vieillir avant l’âge sur les chaînes de productions ou les chantiers. Elles ne sont pas que le flux nécessaire au capitalisme français pour s’assurer d’une main d’œuvre à bon marché. Elles sont également l’expression du pillage systématique dont sont l’objet leurs pays d’origine, pillage, vol et viol savamment orchestré économiquement et militairement par l’impérialisme français en défense de ses intérêts capitalistes.

Dénoncer et lutter contre cet état de fait c’est le seul moyen de briser le stigmate « ethniste » qui frappe le mouvement et y répondre en dressant réellement la perspective du « tous ensemble », en comblant le gouffre existant entre les luttes ouvrières qui ont secoué la France et le mouvement des jeunes des banlieues, double expression de la crise du capitalisme français.

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