Exploitation salariale et sexuelle dans la récolte des fraises en Andalousie

Pour protéger les saisonnières marocaines, il faudrait assurer leur égalité de droit avec le reste des travailleurs et travailleuses et c’est justement ce que le programme de migration temporaire empêche, en articulant intentionnellement les rapports de sexe, les asymétries de classe, et la précarisation juridique des étrangers.

 © Jean-François Hellio © Jean-François Hellio
Les impasses générées par l’actuel système agroalimentaire sont multiples. On évoque généralement son impact environnemental, ses effets nocifs sur la santé ou la destruction des productions et des modes de vie paysans entraînées par ce modèle agricole. Les violences structurelles exercées sur la main-d’œuvre qui travaille en condition de grande précarité dans les champs de l’agriculture globalisée restent, en revanche, peu documentées et invisibilisées.

Ces dernières semaines, la loi du silence qui pèse habituellement sur les conditions de vie et de travail des saisonnières étrangères employées dans la récolte de fraise en Espagne a été levée. La publication fin avril 2018 d’un reportage dénonçant les viols et abus sexuels de travailleuses marocaines dans la province de Huelva a mis en question le système de migrations sous contrat (Contratación en origen) promu durant des années par les institutions espagnoles, marocaines et européennes. Un mois plus tard, une centaine de saisonnières marocaines travaillant dans une entreprise d’Almonte se mobilisent. Soutenues par le SOC-SAT, syndicat des ouvriers agricoles et travailleurs andalous, elles protestent contre le non-respect du contrat et dénoncent pour certaines des abus sexuels. Deux jours plus tard,  l’employeur organise leur retour précipité au Maroc, alors que leur contrat n’est pas encore terminé, afin d’éviter le dépôt de plainte prévue le lundi suivant à l’Inspection du travail. Une partie importante des travailleuses refuse d’embarquer dans les bus, les réseaux sociaux et médias locaux retransmettent l’événement et elles parviennent à empêcher le départ forcé. Cette situation de renvoi des travailleuses au Maroc, en cas de problème ou de résistance, illustre particulièrement bien la tendance autoritaire du marché du travail dans la culture de fraise et celle du système de recrutement sous contrat qui l’organise.

Devant ces plaintes et ces mobilisations, comme à chaque fois que la monoculture de la province et son marché du travail font l’objet de critiques[1], les organisations patronales dénoncent une campagne de diffamation, minimisent les faits dénoncés, appellent à ne pas généraliser à l’ensemble du secteur les pratiques de quelques agriculteurs isolés et vont même jusqu’à rejeter la responsabilité de cette situation sur les ouvrières concernées, les accusant de mentir ou d’exercer la prostitution[2]. Dans ces serres fertiles pour les stéréotypes sexistes et racistes (Martín Díaz 2002[3]), nous souhaitons souligner qu’il ne s’agit pas de faits isolés ou fortuits. Le programme de migration sous contrat saisonnier développé pour répondre aux besoins de la monoculture de fraise, est la cause principale de la vulnérabilité des saisonnières face à tous les abus. C’est le régime migratoire, mis au service du capitalisme agroalimentaire global, et son alliance avec le patriarcat et le racisme, qui explique la situation des journalières marocaines dans l’agriculture de la province.

La province de Huelva est la principale zone de production de fraise primeur en Europe. Sa vocation exportatrice et l’utilisation de nombreux intrants (variétés brevetées, plastique pour les serres, produits phytosanitaires,...) placent le secteur dans une situation de subordination au sein d’une chaîne agroalimentaire dominée par les grandes entreprises transnationales. Qu’elles produisent les intrants ou contrôlent la distribution des fruits dans les marchés européens, ces dernières accumulent la majeure partie des bénéfices. La dépendance des producteurs agricoles face à ces acteurs globaux, et la grande quantité de main-d’œuvre nécessaire pour la récolte, font du maintien du coût du travail au plus bas une stratégie centrale des producteurs pour assurer la rentabilité de la monoculture.

La recherche par le secteur d’une main-d’œuvre flexible, bon marché et qui ne s’organise pas pour réclamer ses droits, entraîne à partir de 2000 l’instauration d’un système de migration temporaire sous contrat totalement féminisé. A partir de 2006, le programme de recrutement se tourne vers le Maroc, financé par de nombreuses subventions de l’Union européenne et ceci malgré sa dimension utilitariste, la précarité professionnelle et juridique qu’il impose aux travailleuses et le caractère sexiste de la sélection.[4] En effet, pour assurer le retour des ouvrières à la fin de la récolte, des critères de recrutement discriminatoires établissent la sélection de femmes pauvres ayant des enfants de moins de 14 ans à leur charge. A ce premier levier de contrôle, le système des contrats ajoute une captivité juridique et matérielle. D’abord parce que les permis de résidence et de travail des saisonnière les limitent à un territoire, un secteur d’activité et un employeur concret ce qui implique qu’elles n’ont pas le droit de changer de ferme, leur retour la saison suivante dépendant de la bonne volonté de l’employeur. Cela institue une dépendance forte des travailleuses et réduit énormément leur possibilité de négocier les conditions de travail ou de dénoncer d’éventuels abus. Si elles perdent ou renoncent à leur emploi – qui représentent pour elles une véritable opportunité vu le différentiel de salaire entre l’Espagne et le Maroc[5] - elles perdent en conséquence leur droit à travailler légalement dans l’Etat espagnol. Les alternatives pour celles qui n’acceptent pas les conditions offertes sont peu alléchantes : rester de manière irrégulière en Espagne ou rentrer au Maroc sans possibilité d’accéder de nouveau à un contrat.

En second lieu, parce que les saisonnières résident dans les exploitations, ce qui permet d’exercer un contrôle sur leur vie privée comme en témoigne le fait que leurs sorties nocturnes sont souvent limitées à des fins de rendement, ou que leur passeport soit parfois retenu par l’employeur pour éviter les « fugues », c'est-à-dire l’abandon du programme. Le logement sur les fermes rend par ailleurs plus difficile le contact avec la population locale et l’apprentissage de l’espagnol, conditions requises pour faire valoir leurs droits. Ce système s’avère en revanche d’une grande utilité pour les producteurs puisqu’il leur permet de disposer dans les fermes d’une main-d’œuvre « en stock » et d’ajuster au jour le jour la taille de leur équipe aux besoins de la culture ou du marché.

Pour protéger ces femmes, il faudrait assurer leur égalité de droit avec le reste des travailleurs et travailleuses et c’est justement ce que le programme de recrutement sous contrat empêche, en articulant intentionnellement les rapports de sexe, les asymétries de classe, et la précarisation juridique des étrangers. L’accès à des conditions de vie et de travail décentes en Espagne passe surtout par le questionnement de la production et la consommation de la fraise à l’année. Dans ce modèle productif, les ouvrières finissent par subir et endurer toutes les violences induites par une production prédatrice des terres et des corps. La fraisiculture andalouse est en ce sens paradigmatique du capitalisme globalisé et de ses alliances avec le patriarcat, le régime frontalier et le racisme qui bénéficient aux multinationales de l’agro-alimentaire et de la grande distribution.

 Sur le même sujet, voir aussi : "Les fruits de la frontière" (https://www.cairn.info/revue-plein-droit-2018-1-page-31.htm)

[1]                     Dès 2010, des saisonnières ont dénoncé devant les tribunaux les abus sexuels dont elles étaient victimes de la part d’employeurs. Cette année-là, un agriculteur et ses deux fils ont été mis en examen à la suite de la séquestration de 24 saisonnières Marocaines, Polonaises et Roumaines pour des délits d'imposition coercitive de conditions de travail, de harcèlement moral, quatre délits d'abus sexuels, et des délits de maltraitance et de menaces de mort. Cf : Jerónimo Andreu, Lidia Giménez, « Victimas del oro rojo », El País, 13 de junio 2010.

[2]                     Cf « Este año nos han traído a los campos de Huelva a las putas de Marruecos. », El Español, 7 de junio 2018.

[3]                     Martín Díaz E. (2002), « Cultivando la ilegalidad: mercados de trabajos e inmigración en las agriculturas andaluzas. », in De sur a Sur. Análisis Multidisciplinar del Fenómeno Migratorio en España., Universidad de Sevilla., pp. 117–144.

[4]                      La promotion des migrations temporaires de travail est un aspect moins connu et moins dénoncé de la politique migratoire européenne que  son volet de fermeture des frontières. Elle fait pourtant partie d’une même « approche globale des migrations » qui se caractérise, qu’il s’agisse d’empêcher les flux ou de les canaliser, par une précarisation juridique des immigrants les rendant vulnérables à tous types d’abus. Dans les deux cas, on observe une externalisation du contrôle aux pays qui bordent la frontière sud de l’Union dans le cadre de marchandages migratoires asymétriques.

[5]                     6,3 euros par journée de travail au Maroc pour 38 euros selon la convention collective de la province de Huelva

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.