Ce que les supermarchés nous cachent sur le poisson d’élevage

De plus en plus de consommateurs s'inquiètent de l'origine des produits qu'ils achètent, et en particulier quand cela concerne leur alimentation.

De plus en plus de consommateurs s'inquiètent de l'origine des produits qu'ils achètent, et en particulier quand cela concerne leur alimentation. Cependant, il n’est pas toujours facile de comprendre les impacts de nos choix alimentaires, surtout avec la mondialisation des chaînes d'approvisionnement et le manque de transparence dans le secteur de la grande distribution. La consommation des produits aquacoles (poissons et fruits de mer d’élevage, souvent présentés comme durables), nous fournit un exemple frappant de cette problématique.  De nombreuses personnes sont conscientes du pillage des mers et des océans que suppose une partie de notre consommation en poissons et fruits de mer sauvages (plus de 90% des stocks mondiaux de poissons marins sont exploités jusqu'à leurs limites ou sont victimes de la surpêche). Mais peu de gens sont conscients des dommages que la consommation de crevettes, de saumon, de bar ou de daurade et d’autres espèces d’élevage, génère dans les océans et dans les communautés d’Afrique et d’Asie.

Le rapport « Dans les mailles du filet : comment les grandes surfaces françaises font face à l'utilisation de poissons sauvages dans les chaînes d'approvisionnement aquacoles » rendu public le 12 mai, nous apporte quelques réponses et un éclairage certain. Lancé par la fondation Changing Markets, qui bénéficie d’une longue expertise dans le domaine du développement durable, ce document présente l'impact alarmant de l'industrie aquacole et de l'ensemble des chaînes d'approvisionnement - dont les enseignes de la grande distribution - sur les stocks de poissons et les écosystèmes marins.

Usine de fabrication de farine et huile de poisson de Gunjur (Gambie) © ©Changing Markets Usine de fabrication de farine et huile de poisson de Gunjur (Gambie) © ©Changing Markets

L'aquaculture est présentée à la société comme une solution à la destruction des océans car - en théorie du moins - les poissons et fruits de mer peuvent être « cultivés », sans atteindre les limites écologiques. Mais ce qui ne nous est pas dit c'est que l'industrie aquacole est elle-même une grande consommatrice de poissons pélagiques - comme les sardines, le hareng ou les anchois - puisque ceux-ci servent d’ingrédient dans les aliments aquacoles. Ces espèces prisées pour la fabrication d’huile et de farine de poisson (FMFO, acronyme anglais pour Fish Meal and Fish Oil) sont également des espèces clés dans les écosystèmes marins, fournissant de précieux nutriments aux poissons, mammifères et oiseaux de mer situés plus haut dans la chaîne alimentaire. Riches en oméga-3 grâce à leur régime alimentaire à base de plancton, ces poissons constituent également des repas très nutritifs pour les communautés côtières qui en dépendent. À peu près 20 % des débarquements mondiaux de poissons marins sont utilisés pour produire de la farine et de l'huile de poisson. 69 % de la farine de poisson et 75 % de l'huile de poisson sont utilisés pour nourrir les poissons d'élevage. Cependant, 90 % de ce poisson pourrait être utilisé directement pour nourrir l'humanité, ce qui serait beaucoup plus souhaitable et plus sain.

Pisciculteur transportant une charge de poisson Trigger dans le port de Mangalore (Inde) © ©Changing Markets Pisciculteur transportant une charge de poisson Trigger dans le port de Mangalore (Inde) © ©Changing Markets

Plus de la moitié des produits de la mer que nous consommons dans le monde provient d'installations aquacoles et l’industrie est en plein essor. L'aquaculture contribue donc grandement à la destruction des écosystèmes marins et la sécurité alimentaire de millions de personnes qui en dépendent dans des pays comme la Gambie, l’Inde, le Vietnam et le Pérou. De précédentes enquêtes de terrain menées par Changing Markets ont révélé les importants dommages sociaux et environnementaux causés dans ces pays. Le fait de détourner le poisson de la consommation humaine pour fabriquer du FMFO entraîne des situations de faim et de malnutrition.  

La France est l'un des plus grands pays consommateurs de produits de la mer dans l'Union européenne. La plupart des achats de poisson réalisés par les ménages français pour leur consommation à domicile se fait dans les grandes et moyennes surfaces. Celles-ci influencent donc fortement les options d'achat des consommateurs et ont un pouvoir considérable pour éduquer ces derniers sur l'impact des différents types de consommation. En tant qu'arbitre des règles de production alimentaire tout au long des chaînes d'approvisionnement, la grande distribution a une énorme responsabilité : faire en sorte que leurs fournisseurs s'assurent qu'une bonne gestion des océans soit le principe fondamental de leur activité.

Il existe une relation étroite entre le secteur FMFO, le secteur aquacole et la grande distribution. Les plus grands producteurs mondiaux de saumon atlantique sont les sociétés norvégiennes Mowi et Lerøy, qui fournissent tous deux les grandes surfaces françaises. Les deux sociétés s'approvisionnent en quantités importantes de FMFO à partir de sources très problématiques, telles que l'Afrique de l'Ouest et le Pérou, qui se trouvent dans des régions où de nombreux problèmes environnementaux et sociaux sont liés à la production de de celui-ci (y compris l'effondrement des populations de poissons, les pratiques de pêche illégales et le détournement de poissons propres à la consommation humaine). Enfin, l'industrie des aliments pour la production aquacole est devenue de plus en plus concentrée. Par exemple, 4 entreprises multinationales (Mowi, Skretting, EWOS / Cargill et Biomar) contrôlent l'essentiel de la production d'aliments pour saumon. 

Dans les mailles du filet dresse un tableau alarmant concernant les politiques des grandes surfaces françaises sur l’utilisation du FMFO. Sur les huit supermarchés interrogés par Changing Markets (E.Leclerc, Intermarché/Les Mousquetaires (+Netto), Système U/Enseigne U, Auchan, Carrefour, LIDL, Géant/Casino et ALDI) seulement trois d’entre elles envisagent d’en réduire l’utilisation (Auchan, Carrefour, Système U) et une seule (Auchan) aurait pour objectif de l'éliminer à terme sans toutefois définir d’échéance. 

Les enseignes ne prennent pas non plus en compte les méthodes d’élevage et d’abattage cruelles qui sont couramment utilisées dans les exploitations aquacoles et qui résultent dans des taux de mortalité élevés. 

Quatre des huit supermarchés analysés obtiennent un score inférieur à 5%, Casino termine en bas de la liste avec 2,10%, Intermarché obtient seulement 14,60 % et seul Auchan a un score supérieur à 30 %. 

Classement des supermarchés © ©Changing Markets Classement des supermarchés © ©Changing Markets

En comparant le classement réalisé dans les différents pays (mêmes indicateurs et même méthodologie), il est surprenant que les enseignes aient des politiques si différentes et que les résultats soient si décevants en France, alors qu'au Royaume-Uni par exemple, la grande majorité dépasse les 20 % d’efficacité,  et trois sont à plus de 30 %, dont Tesco (60 %) et Marks & Spencer (44 %). Quant à l'Allemagne, les résultats sont meilleurs qu'en France aussi : plus de la moitié dépasse les 20 %, dont Kaufland (48 %) et LIDL (38 %).

Dans le contexte de la crise sanitaire du Covid-19, il n'est pas surprenant que beaucoup d'entre nous se penchent sérieusement sur la question de nos systèmes alimentaires : comment faire en sorte que chaque membre de la société ait accès à une alimentation saine et suffisante d’un côté tout en s’assurant de l’origine de ce que nous mangeons de l’autre.

La production et l'exportation de FMFO pour nourrir des poissons d'élevage et d'autres animaux, plutôt que des personnes, est l'exemple parfait d'un système alimentaire défaillant. Il est temps que les supermarchés se mettent au diapason et répondent à l’appétit croissant des consommateurs pour les produits de la mer issus de l'élevage durable. En tant qu'acteurs clés du système alimentaire moderne, ils ont le pouvoir d’améliorer les choses et de persuader les géants de l'alimentation et de l'élevage tels que Mowi et Lerøy de cesser d'utiliser du poisson sauvage dans l'alimentation des poissons d’élevage. Pour que leur position soit claire, ils doivent s'engager publiquement à éliminer l'utilisation de poissons sauvages dans l'alimentation animale et à respecter cet engagement tout au long de leur chaîne d'approvisionnement.

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Infographie - Nourrir l'aquaculture © ©Changing Markets Infographie - Nourrir l'aquaculture © ©Changing Markets

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