Alteo : chronique d’une faillite précipitée

Alteo Gardanne a été placée en redressement judiciaire cette semaine. 480 emplois sont menacés, des millions de tonnes de boues rouges polluent la Provence et la Méditerranée pour des centaines d’années. Le propriétaire, filiale d’un fond d’investissement américain risque bien de partir sans demander son reste (à payer).

 Ça y est nous y sommes. Le moment qu’attendaient les personnes (des générations de militants, scientifiques, riverains, pêcheurs) qui se sont battus contre cette pollution depuis si longtemps : l’usine de production d’alumine de Gardanne, connue pour ses boues rouges déversées depuis 120 ans en mer et à terre, a été mise en redressement judiciaire, préalable dans beaucoup de cas à une liquidation et à un arrêt de l’activité. Il est cependant difficile de s’en réjouir, en tous les cas pour le moment. Car en ce moment ce sont des vies qui sont en train de basculer dans l’inconnu. Celles des 480 salariés de l’usine qui n’ont aucunement été préparés à perdre leur emploi dans les prochaines semaines ou les prochains mois.

Il y a ceux qui vont s’en remettre rapidement : les cadres dirigeants et supérieurs qui se sont pour certains installés dans la région depuis peu et qui, après peut-être une courte période de chômage bien indemnisée, retrouveront un poste dans une autre usine ou profiteront d’un bilan de compétence pour changer de branche ou de métier. Leurs diplômes et réseaux sont pour eux des boucliers pour ne pas être touchés trop profondément dans leur confort et leur sécurité et passer cette épreuve sans trop de casse. Certains partiront même de Gardanne avec soulagement. Le climat délétère d’une direction d’usine avec ses manœuvres politiques pour évincer le ou la « rival(e) » au poste supérieur, les pressions du supérieur hiérarchique ou encore le management par la peur de la direction ayant peu à peu fait se développer un mal être dans leur travail. Cette fin imposée leur évite de prendre la décision difficile de démissionner.

Et il y a ceux qui entrent dans ce que le jargon des psychologues appellent pudiquement un « accident de la vie » : la perte d’un emploi auquel ils étaient attachés et qui leur permettait de subvenir à leurs besoins et à ceux de leur famille. La perspective d’une longue période de chômage avec des possibilités très limitées pour trouver un emploi équivalent dans leur région avec le même niveau de salaire et d’ « avantages » apportés par un comité d’entreprise prenant en charge une partie des vacances des enfants, des chèques cadeaux,… Même si pour les plus anciens qui ont connu la grande époque de Péchiney qui fournissait un logement, le centre de vacances, les infrastructures et les activités sportives et culturelles à l’ensemble des salariés, les chèques vacances et le colis de noël ont un arrière goût d’aumône.

C’est ces salariés qui étaient réunis devant le tribunal de Marseille jeudi dernier. Abasourdis d’avoir pris un coup aussi brutal derrière la tête, eux qui s’étaient encore rendus à l’usine mardi matin en se réjouissant de toucher bientôt leur 13e mois qui leur permettrait de couvrir les dépenses des fêtes de fin d’année et déjà projetés vers les vacances bien mérités.

Mardi, ils étaient encore les fiers salariés du n°1 mondial de l’alumine de spécialité, matériau indispensable pour la production des écrans tactiles ou encore les batteries pour les automobiles électriques et donc un acteur de la transition numérique et écologique, nouvel eldorado du progrès de nos sociétés. Enfin, c’était le message que véhiculait le service de la communication, même si la vétusté d’une usine vieille de 120 ans contrastait quand même avec l’idée qu’on pouvait se faire de l’industrie du futur.

Comment en sommes-nous arrivés là ?

Pour justifier de la demande de mise en redressement judiciaire, la direction d’Alteo a fait valoir un retournement brutal du marché de l’alumine en 2019 faisant chuter le carnet de commande jusqu’à 30% en novembre. On n’a pourtant pas entendu parlé d’une baisse de la production de smartphone ou de batteries ces derniers mois pour expliquer cette chute, mais elle ne lui permettrait plus de faire face à ses échéances de paiement auprès de ses fournisseurs et autres créanciers.

Au-delà de cette conjoncture défavorable, ce sont les investissements qui sont faits depuis ces dernières années pour se mettre en conformité avec les réglementations environnementales qui mettent, selon cette même direction, l’usine en difficulté.

Pour un chiffre d’affaires d’environ 220 millions d’euros par an, ils affirment qu’ils ont investi 40 millions d’euros en 7 ans pour se mettre en conformité avec ces réglementations. Soit un peu plus de 2,5% de CA investi par an mais qui, si l’on prend en compte les subventions publiques, se rapproche plus de 1% par an. Et c’est sans compter les 10 millions d’euros par an de « ristourne » sur la redevance de l’eau obtenu depuis 2014, couvrant davantage que lesdits investissements… où comment le pollueur-payeur devient le pollueur-payé.

Ces investissements nécessaires, mais loin d’être suffisants, faisaient suite à des décennies de manœuvres de contournement et de lobbying pour obtenir des dérogations de l’Etat et poursuivre une atteinte à l’environnement et à la santé qui durait depuis l’installation de l’usine à la fin du XIXe siècle puis l’installation de la conduite en mer à la fin des années 60. Et donc des décennies perdues pour investir dans des solutions pour stopper cette pollution.

Mais est-ce vraiment une raison suffisante pour fermer l’usine ?

Il faut certainement remonter d’un échelon au-dessus de la direction pour trouver l’explication. Depuis 2012, c’est un fond d’investissement, HIG Europe filiale d’un fond américain, qui est propriétaire de l’usine. Il l’a rachetée à l’industriel canadien Rio Tinto qui lui-même l’avait racheté à Péchiney, entreprise publique privatisée en 1996.

Après des années de déficit annoncé et après la vente de 3 usines sur les 4 que comptait l’entreprise, Alteo - comprenant l’usine de Gardanne et les bureaux commerciaux dans le monde - a publié en 2017 et 2018 des comptes bénéficiaires (respectivement 8 et 2 millions), preuve du savoir-faire des professionnels de la finance !

L’usine allait enfin générer les dividendes attendus. Vu le prix modeste qu’avait payé HIG Europe pour la racheter en 2012 (un peu plus de 35 millions d’euros net auquel s’ajouterait 25 millions de recapitalisation et annulation de dette), le retour sur investissement promettait d’être rapide même en ponctionnant l’activité pour rembourser la dette.

Mais en 2019 le retournement n’a pas eu lieu que sur le marché de l’alumine. Par deux décisions rendues en janvier et en mars, la justice a d’abord confirmé en appel la réduction de deux ans (à la fin 2019 au lieu de fin 2021) de la dérogation permettant à l’industriel de rejeter ses déchets en mer avec des seuils de pollution dépassant les normes européennes puis ouvert une enquête judiciaire pour mise en danger de la vie d’autrui et atteinte à l’environnement. Ces deux mauvaises nouvelles sur le front judiciaire s’ajoutaient à la décision du préfet des Landes de revenir sur son arrêté autorisant l’importation sur le port de Bayonne de 20 000 tonnes de « Bauxaline », les boues rouges desséchées pour « dépolluer » des sols chargés au plomb. Cette décision bloquait une des pistes de « valorisation » de l’usine pour se débarrasser de ses déchets stockés à terre à raison de 1000 tonnes par jour depuis l’interdiction de rejet de matière solide en mer. Ces montagnes de boues rouges inquiètent de plus en plus les riverains de Bouc bel air et la reconduction de l’autorisation de stockage en 2021 risque d’être compliquée à obtenir…

Entre la perspective d’une longue bataille judiciaire et ses risques, d’un bras de fer avec les riverains et les associations pour poursuivre les rejets et stockage de leurs déchets en mer et à terre pour d’hypothétiques dividendes dans un marché en crise et l’abandon d’un « actif » devenu trop encombrant, le choix semble avoir été fait par HIG Europe.

Et pour ne pas être tenus d’assumer les coûts de démantèlement de l’usine, du démontage de la conduite de 50km jusqu’aux calanques de Marseille, la dépollution et la remise en état du site ainsi que l’indemnisation et le reclassement des salariés, quoi de mieux que de se déclarer insolvable et de confier ces « contingences » à un liquidateur, au contribuable et aux salariés ?

Gageons que ses dirigeants ne prendront pas la peine de venir à Gardanne justifier leur décision aux salariés et qu’ils passeront eux de belle fêtes de fin d’année avec le sentiment du devoir accompli.

 

 

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