Internats d’excellence, la promotion d’une égalité des chances soumise à condition

Par son annonce du renforcement des internats d’excellence, le gouvernement affiche une promesse pour l'égalité des chances, alors même qu’en défendant une conception de l’égalité de chances dépendante du mérite, il promeut un dispositif dont le recrutement réduit les chances de la majorité de ceux qui devraient légitimement bénéficier de politiques pour l’égalité des chances.

Le 8 septembre dernier, à Clermont-Ferrand, Emmanuel Macron annonçait vouloir promouvoir l’égalité des chances en renforçant notamment l’offre d’internats d’excellence. Objectif : un internat d’excellence par département d’ici 2022, la fin de son mandat. La promotion de ce dispositif dans l’argumentation sur l’égalité des chances du gouvernement français doit interroger. Ce dispositif dévoie le sens de « l’égalité des chances », comprise comme un droit de tous les élèves, en incluant une dimension de mérite dans l’accès aux dispositifs d’égalité des chances.

Les internats d’excellence sont des établissements scolaires, collège-lycée, ayant pour objectif de favoriser l’égalité des chances. Ils offrent à leurs élèves, par le biais d’un accompagnement renforcé et de partenariats, « un accès […] à l’excellence. Au fond, à ce que la République offre de mieux. » déclarait le Président de la République le 8 septembre dernier. Ces internats proposent le meilleur à des élèves « qui ne dispose[nt] pas dans [leur] environnement quotidien d'un contexte favorable pour étudier » (circulaire du 28/05/2009). Jean-Michel Blanquer, recteur de l’académie de Créteil lors de la création du dispositif en 2009, parmi les premiers à s’emparer de ce dispositif, souhaite aujourd’hui le renforcer.

Si l’on peut s’interroger sur l’évaluation des bienfaits pour les élèves accédant à ces internats, il ne faut pas passer à côté de ce que révèle ce nouveau renforcement de l’idée de mérite, apposée au principe d’égalité des chances. La question, pourtant éclipsée, que pose ce renforcement est celle des conséquences pour tous les autres élèves ne disposant ni « d’un contexte favorable pour étudier », ni de ce dispositif. C’est sur leurs chances à eux que devrait se recentrer le débat sur l’égalité des chances.

 

Les conséquences du recrutement et de l’existence des internats pour les établissements défavorisés

L’existence de ces établissements témoigne au mieux d’un manque d’ambition, au pire d’une politique volontairement élitiste de la part du gouvernement vis-à-vis des politiques d’égalité des chances du système scolaire français. Le gouvernement, regrettant que l’égalité des chances ne puisse être garantie, propose d’offrir des chances renforcées à une petite minorité des élèves qui pourraient y prétendre. Le gouvernement veut s’afficher à la pointe de la lutte pour garantir l’égalité des chances, quand en réalité, il la compromet en certifiant une politique d’apparence ambitieuse, en réalité minimaliste, qui n’accompagnera qu’une minorité des élèves qui devraient bénéficier de politiques garantissant réellement l’égalité des chances. Pire encore, il compromet l’égalité des chances car le mode de recrutement élitiste des internats renforce les difficultés des établissements les plus défavorisés, et par extension réduit les chances des élèves de ces établissements.

Le mode de recrutement des internats d’excellence constitue une exception à la règle pour des établissements publics. Leur recrutement s’apparente à celui des établissements privés, puisque ces internats n’ont pas de secteur scolaire propre comme les établissements publics, ils scolarisent les élèves qu’ils choisissent à partir des dossiers de candidature reçus. Dans ce recrutement, sont considérés prioritaires les élèves de milieux défavorisés résidant dans des quartiers relevant des quartiers politiques de la ville ou scolarisés dans des établissements estampillés « éducation prioritaire », ou des élèves domiciliés dans des territoires ruraux isolés et/ou en difficulté. La sélection sur dossier permet aux internats de recruter les élèves de meilleur niveau scolaire, ce qui par ailleurs joue en leur faveur pour présenter des résultats exemplaires aux épreuves nationales. Les établissements de secteur, souvent REP ou REP+, se retrouvent orphelins de potentiels élèves de très bon niveau scolaire[1], les « têtes de classes ». Cette forme de fuite se combine aux autres formes d’évitements (recours au privé et dérogations vers un établissement public) connues par les collèges. Les élèves de meilleur niveau scolaire se retrouvent donc sous-représentés dans ces collèges. Le recrutement des internats baisse donc le niveau scolaire moyen d’établissements qui peuvent être fragilisés par ailleurs. Ce recrutement participe à enrichir d’une ligne la liste des points sur lesquels les collèges défavorisés sont discriminés.

 

Une conception méritocratique de l’égalité des chances

Les internats d’excellence, comme d’autres dispositifs telles les cordées de la réussite, illustrent une lecture individualiste de l’égalité des chances. Jean-Michel Blanquer déclarait dans Quelle école voulons-nous ?[2] : « je pense que l’on arrive à l’égalité concrète par le mérite. » (p. 101), avant d’affirmer que s’en prendre aux internats d’excellence revenait à décrier tous les élèves qui y étaient passés. Il oubliait alors tous les élèves n’ayant pas la chance de profiter d’un tel dispositif malgré leur droit identique à l’égalité.

En fin de compte, la conception de l’égalité des chances de Jean-Michel Blanquer et d’Emmanuel Macron, est soumise à une condition, celle de mériter. L’égalité n’est alors plus un droit pour chacun et un devoir pour le système éducatif français. Désormais, l’égalité se mérite. Cette conception reconnait insidieusement l’échec du système scolaire français à garantir l’égalité des chances pour de nombreux autres élèves, et le refus de mettre en place une politique ambitieuse pour eux.

 

Jules Bodet, Doctorant à l'Institut Français de Géopolitique

 

[1] BODET J. « La ségrégation scolaire : un enjeu géopolitique » dans Hérodote, 2018/3

[2] BLANQUER J.-M. et MORIN E. Quelle école voulons-nous ?, Sciences Humaines Editions, 2020

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