CRITIQUE DE LA RELIGION ET RELIGION DE LA CRITIQUE

« Pour l’Allemagne la critique de la religion est pour l’essentiel achevée ; or la critique de la religion est le présupposé de toute critique. »

 

Karl Marx, après avoir publié cette réflexion en 1844, attendra quatre ans avant de publier avec son copain Engels le fameux Manifeste du Parti Communiste, et 1867 avant de publier le premier livre de son « Capital ».

 

Mais si le Manifeste parut en 1848, il ne fut pour rien dans la révolution française de la même année, puisque Laura Lafargue, fille de Karl, ne put traduire le texte en français avant 1885. Quant au « Capital », il fut traduit plus rapidement, de 1872 à 1875, mais après la Commune de Paris cependant.

 

Il est vrai que, de son vivant, Karl Marx ne passait pas souvent à la télé, et jamais sur l’internet.

 

Thomas Piketty, en revanche, auteur en 2013 du Capital au XXIème siècle, a aussitôt été traduit dans plusieurs langues et même en Amérique, le pays d’où nous sont venus le twist, le tweet et le management. Il est passé souventes fois à la télé et ses prestations sont reprises sur l’internet.

 

Je retiens ici trois émissions où il a été confronté à quelques  « intellectuels français » : Emmanuel Todd à la sortie de son livre, Alain Badiou un an plus tard et Frédéric Lordon en avril 2015.

https://www.youtube.com/watch?v=tLP_f_Nu9hc

 

http://www.mediapart.fr/journal/culture-idees/151014/contre-courant-le-debat-badiou-piketty

      

http://www.dailymotion.com/video/x27wf6b_contre-courant-le-debat-badiou-piketty_news

 

https://www.youtube.com/watch?v=RxDzfDoX6Tw

 

La tenue et la teneur de ces échanges n’ont pas été les mêmes. Il a rencontré dans l’ordre un historien et anthropologue, un professeur de philosophie et un économiste dissident. Piketty passait aussi pour un économiste dissident, mais depuis ses succès de librairie, certains lui contestent ce qualificatif. Lui-même préfère dire qu’il fait de l’histoire.

 

Frédéric Taddéi avait organisé les rencontres avec Todd en 2013 et avec Lordon en avril dernier. Il les avait imaginées comme des oppositions.

Raté pour le premier échange : Todd et Piketty conversèrent comme de vieux complices. Taddéi fut moins déçu avec Lordon car celui-ci venait de commettre dans le Monde Diplomatique un lourde charge contre Piketty. Cependant Lordon ne semblait pas avoir prévu d’être confronté si vite à celui qu’il avait exécuté en deux pages. Aussi était-il assez tendu et même un peu agressif et Piketty fut-il contraint de lui demander deux ou trois fois de « ne pas se tromper d’ennemi ».

Frédéric Taddéi, lui, afin de corser les choses et d’obtenir une belle confrontation, avait introduit en fin d’émission un troisième contradicteur : Guy Sorman en personne. Celui-ci, avec son air de chanoine, commença par dire qu’il n’avait « pas trop souffert » en écoutant les critiques qui venaient d’être faites au capitalisme.

En effet, si le titre du débat était « Le capitalisme mérite-t-il une bonne correction ? », Frédéric Lordon avait surtout tenté de corriger Thomas Piketty, lui reprochant son manque de « radicalité », de « marxisme », son « révisionnisme » : Proposer un impôt mondial, c’est bien gentil, mais où en sommes-nous avec l’abolition de salariat ? Tout cela avait pu faire rire, on l’imagine, le libéral Guy Sorman qui voulait bien d’ailleurs qu’on réformât le capitalisme (puisque, comme chacun sait, c’est le seul système qui se corrige lui-même), mais aurait préféré qu’on parlât d’ « économie de marché ».

 Aux deux tiers de l’émission environ, les protagonistes abordent les sujets brûlants de l’Europe, de l’euro, de la sortie de l’euro. Piketty en convient à dix minutes de la fin : « On est au cœur du débat » et Lordon cesse de vouloir le corriger.

 En revanche, Sorman, peut-être parce qu’il n’a pas voulu affronter deux adversaires à la fois, choisit de s’en prendre à Lordon. Aussi, quand les invités sont invités à conclure, avec son air patelin déclare-t’il : « Je voudrais qu’en France on ait une approche non religieuse, non théologique, des débats économiques ». Puis il conclut en reprochant à Lordon de « parler en latin », ce à quoi il lui est répondu : Amen.

 

J’ai résumé à ma façon. D’autres l’ont fait autrement.

http://www.liberation.fr/economie/2015/04/20/le-capital-un-rapport-de-domination-le-debat-entre-thomas-piketty-et-frederic-lordon_1253592

http://www.pauljorion.com/blog/2015/04/21/thomas-piketty-frederic-lordon-et-guy-sorman-a-ce-soir-ou-jamais-le-17-avril-2015-par-cedric-chevalier/

http://alternatives-economiques.fr/blogs/gadrey/2015/04/22/pikettylordon-un-debat-d%E2%80%99une-exceptionnelle-qualite/

 

La rencontre avec Badiou avait été organisée par Médiapart et diffusée dans son émission Contre-Courant présentée par Aude Lancelin[i].

En réalité, Contre-Courant semble être une émission consacrée à la gloire d’Alain Badiou où il a déjà été confronté à de nombreux « intellectuels » comme Michel Onfray, par exemple. D’ailleurs Médiapart présente les choses ainsi : « Aude Lancelin et Alain Badiou reçoivent Thomas Piketty ».

Aussi , après les présentations d’usage (Aude Ancelin, son invité ; Piketty, son livre et son rapport à Marx), dès la septième minute, le vieux professeur est-il contraint de rappeler à son visiteur le titre exact du livre de Marx qui est Critique de l’économie politique. Certes. Piketty ne juge pas nécessaire de rebondir sur cette remarque, mais avoue rapidement avoir « quand même eu du mal à lire Marx jusqu’au bout ». Pour un tel aveu, il sera considéré très suspect par certains tenants d’une gauche qui se prétend radicale. Alain Badiou est-il de ceux-là ? Pas vraiment. Il déclare (mais à qui s’adresse-t-il ?)  :

« Pour autant que je suis marxiste, je le suis, me semble-t-il, un peu comme Marx lui-même et un peu comme Thomas Piketty aussi ».

 

L’intérêt de cette rencontre, ce sont les réponses que fait Piketty aux critiques provenant généralement de la « gauche de la gauche » et de l’extrême gauche. Il y répond sobrement en pointant « une erreur de perspective de la gauche radicale qui ne prend pas suffisamment l’euro au sérieux ».

 

Aude Lancelin aurait pu mener cet entretien toute seule comme une grande. Mais l’émission étant à la gloire du mandarin Badiou, il a fallu le laisser enfiler des perles édifiantes et tout à fait révélatrices :

« Dans le marxisme que nous avons appris à l’école. »

 

« Je voudrais faire preuve d’un travers de philosophe tout de même. »

 

« Votre analyse est épique mais votre promesse est pauvre ».

 

 

Selon le point de vue où l’on se place, on aura vu en Piketty un réformiste en voie de participer au prochain congrès du PS ; et on aura vu en Badiou et en Lordon les dignes représentants d’une gauche radicale.

Mais on peut aussi voir en Piketty un stratège subtil qui présente des solutions utopiques (sur les retraites, sur les inégalités, sur l’impôt) afin de « rendre la honte plus honteuse encore en livrant à la publicité ». Dans ce cas, on ne verra dans Badiou rien d’autre qu’un vieux professeur maoïste qui ne veut pas prendre sa retraite. Quant à Lordon, qui dans la première partie de la discussion fait du Badiou en plus énervé, il prend les choses à la racine quand il dit qu’il ne faut pas « abandonner le thème de la sortie de l’euro, le laisser au Front National »[ii]. S’il semble s’être éloigné du Front de Gauche, il n’a pas encore rejoint le NPA. S’il le fait sur ses bases, il aura participé à l’amélioration des idées[iii].

 

J’ai rappelé en commençant ce billet la déclaration que Marx avait faite un peu légèrement en 1844. En effet, la seconde affirmation semble indiscutable : « la critique de la religion est le présupposé de toute critique. ».

 Mais la première est loin de l’être : la critique de la religion de la monnaie forte est-elle achevée pour l’Allemagne ?

Et la critique de la religion n’est-elle pas devenue une religion de la critique pour Badiou, pour Lordon quand il s’écoute penser, et pour tous les débris du léninisme qu’ils soient d’obédience trotskiste ou mao-stalinienne ?

 

J’ai indiqué plus haut les liens de trois comptes-rendus de l’émission qui réunissait Piketty, Lordon et Sorman.

Deux d’entre eux, pointent l’absence de la dimension écologique : Jorion[iv] et Gadrey[v]. L’occasion de rappeler une parole de 1972 : « La pollution et le prolétariat sont aujourd’hui les deux côtés concrets de la critique de l’économie politique »[vi].

 


[i] Elle vient de publier un entretien avec Emmanuel Todd : "Le 11 janvier a été une imposture".

 

[ii] « Dans le scénario d’une sortie, (…) vous déchaînez des énergies nationalistes en Europe », lui dit Piketty. Lordon lui répond : « C’est précisément d’abandonner le thème de la sortie de l’euro, de le laisser au Front National, qui nous garantit que si un jour alors la sortie la sortie de l’Euro se fera dans les pires conditions… le FN parviendrait-il au pouvoir qu’il ne ferait pas la sortie de l’euro. On ne peut abandonner au FN thème après thème (la sortie de l’euro, la lutte des classes, etc…) ». Et Piketty en convient : « Ce débat sur la sortie de l’euro est légitime ».

 

[iii] « Les idées s’améliorent. Le sens des mots y participe. » (Isidore Ducasse)

 

[iv] « Sur le fond, en conclusion. Personne n’évoque deux faits majeurs en lien avec les thèmes du débat :-crise environnementale globale ; -automatisation et robotisation et destruction technologique de l’emploi humain. » 

 

[v] « Ces deux-là ont au moins un point commun : dans cette émission comme dans leurs livres, ils se contrefichent de la crise écologique et n’établissent aucun lien, sauf allusions qui ne mangent pas de pain, entre d’un côté le capitalisme, sa crise, sa régulation ou son dépassement, et de l’autre l’environnement naturel, la crise écologique, l’épuisement des « ressources naturelles ». Ils revendiquent l’un et l’autre l’impératif de croissance, avec quelques nuances, mais bien peu. Ils ont beau être très cultivés, bien qu’avec des références très différentes, ils passent complètement à côté de cette dimension anthropologique. Ils sont très forts sur les inégalités, sur les dettes et sur la domination, mais ils ignorent les inégalités écologiques, la dette écologique, la surexploitation de la nature par les humains (y compris d’ailleurs avec sa structure « de classe »). Tout juste trouve-t-on trois pages vers la fin des 970 pages du livre de Piketty sur les investissements « climatiques », avec une préférence affichée pour des investissements publics. »

 

[vi] La véritable scission dans l’Internationale. Circulaire publique de l’Internationale situationniste.

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