Le MEDEF vous souhaite une belle année

Invité à une soirée le 31 décembre, j’ai vu une convive s’exciter un peu pour le compte à rebours et se lâcher après minuit. Elle avait apporté des produits de son supermarché. Mais elle s’est crue obligée de faire quelques mises au point. Elle n’était pas cliente de ce supermarché, ni employée, ni même directrice : elle en était la propriétaire.

« Oui, bon, je ne voulais pas le dire, parce que ça m’oblige à rappeler quelques vérités. Et je ne voulais pas monopoliser la parole.

Mais faut arrêter là, avec ces campagnes de presse contre nous. Cette affaire montée en épingle de la caissière d’Auchan ! Et cette offensive d’Elice Lucet. On sait qui est derrière : le gouvernement, évidemment.

Il n’y a plus de prime au rendement pour les caissières, comme au siècle dernier. La loi interdit de passer plus de 20 articles à la minute. Faut savoir que ces caissières seraient sans emploi sans nous. Elle n’ont aucune qualification. Nous pourrions automatiser toutes les caisses. Mais le gouvernement nous l’interdit. Ce serait 150 000 chômeuses de plus, et quelques chômeurs.

Faut arrêter avec le burn-out. Il n’y en a pas parmi les caissières. Leur travail a du sens pour elles. Non, le burn-out, la souffrance au travail, c’est le lot des cadres. On leur demande de remplir des tableaux, de faire du reporting. C’est une perte du sens du travail. Je le sais : j’ai été membre d’une commission sur la souffrance au travail. Je n’hésite pas à diriger mes caissières en surpoids vers une diététicienne. Faut pas croire qu’un patron souhaite le malheur de ses employés. Bien au contraire...

Avant j’ai été salariée, moi aussi, j’ai été DRH. Mais comme j’étais toujours invitée aux réunions de direction, associée aux prises décisions, j’ai pensé : Pourquoi pas moi ? Alors j’ai acheté un supermarché.

Vous savez, nos clients aussi sont souvent issus des classes défavorisées. Elle ne pourraient pas trouver la même qualité de produit ou de service ailleurs. Prenez les bêtes de concours ! Un boucher indépendant ne peut pas avoir la trésorerie pour sortir les 150 000 euros nécessaires. Je le fais de temps en temps. Et je ne fais aucune marge dessus. Je la fais, évidemment, sur les autres viandes.

Si vous voulez acheter de la bonne viande, retenez ces trois lettres : E, U, R, comme Europe. Demandez à nos bouchers une des ces lettres. Mais n’achetez rien dans les produits préemballés.

Mais faut arrêter aussi avec ces campagnes contre la viande. Vous préférez le poisson. Il faut savoir qu’on ne trouve pas de poisson frais à un prix abordable pour les pauvres. Moi, je ne consomme que du bar de ligne.

Mais les pauvres, vous savez, ils ne veulent pas consacrer un budget suffisant pour la nourriture. Parce qu’ils veulent s’offrir des téléviseurs ou tablettes ou des Iphones. Pour participer à la communauté... pour avoir l’impression de le faire... pour nous ressembler.

Oui, je suis au MEDEF, évidemment. Mais faut arrêter de dire n’importe quoi sur les patrons.

En fait, je suis contente d’être là et de vous écouter. Venez chez moi. Vous pouvez être mes clients. Et c’est mon travail de vous écouter. Mon directeur s’occupe d’aujourd’hui. Moi, je m’occupe de demain. »

 

J’ai cité de mémoire car je ne prenais pas de notes. Si le propos peut sembler décousu, c’est que l’exposé était interrompu parfois par quelques contradictions. Raison pour laquelle l’oratrice commence par dire qu’elle ne voulait pas dire qu’elle était propriétaire d’un supermarché et « monopoliser la parole » pour ne pas assommer son auditoire ; puis elle termine en déclarant qu’elle ne fait que travailler en nous écoutant.

En fait, elle ne voulait surtout pas être prise pour une employée de ce supermarché (on a sa fierté, quoi !). Puis elle a fait ce qu’elle fait généralement lorsqu’elle « travaille » : édifier son auditoire.

La dame ne buvait pas de boissons alcoolisées. On peut donc supposer qu’elle pensait ce qu’elle disait, qu’elle maîtrisait ses propos. Bien sûr, elle tenait un discours managérial, c’est-à-dire qu’elle faisait de l’idéologie sans le savoir, mettant en avant sa bienveillance naturelle et sa sensibilité écologique. Parfois, quand même, elle flirtait avec le « complotisme ». Quel est ce gouvernement qui est derrière Elise Lucet et la pousse à faire des enquêtes à charge contre les créateurs de richesses ? Les trois derniers présidents n’ont-ils pas fait montre de leur amour pour l’entreprise ? L’un d’entre eux aurait-il démérité ?

Je ne lui ai posé aucune de ces questions. Je n’étais par là pour ça. Mais je ne regrette pas cette soirée : un aperçu de la pensée de la classe dominante (ou qui se croit dominante) quand elle se lâche, une exposition sans fard de la fausse conscience managériale.

Cet entrepreneuse fait travailler des pauvres sans qualification pour vendre à des pauvres presque sans argent. Mais elle se voit moins comme une capitaliste que comme une dame patronnesse, faisant ruisseler sur ses pauvres des tonnes de bienfaisance et de philanthropie.[1]

Pour un peu, elle pourrait offrir à sa branche d’activité une publicité si limpide : « La grande distribution règle naturellement les problèmes de redistribution ».

 

[1] En réalité, elle applique à sa façon le principe de Ford (faire construire par les ouvriers les automobiles qu’on leur vendra) et de tous les patrons paternalistes (établir près de l’usine des magasins où les ouvriers viendront dépenser leur argent).

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