Les héros sont fatigants

« Notre société a besoin de récits collectifs, de rêves, d’héroïsme, afin que certains ne trouvent pas l’absolu dans les fanatismes ou la pulsion de mort. »

Emmanuel Macron, Le Point, 30 août 2017

 

« Les patrons sont les héros du pays. Emmanuel Macron fait de la pédagogie. »

Pierre Gattaz, le 20 janvier 2016

http://www.rtl.fr/actu/politique/pierre-gattaz-les-patrons-sont-les-heros-du-pays-emmanuel-macron-fait-de-la-pedagogie-7781470626

 

Emmanuel le grand, le fondateur de la droite moderne, n’est pas du genre à avoir des regrets quand les gueux et les gueuses s’offusquent de ses propos.[i] Simplement, dit-il, sa pensée complexe peut parfois être mal comprise par des esprits qui n’ont pas été formés à la bonne école. Et sur la question des héros et de l’héroïsme, il n’est pas exagéré de dire qu’il est un véritable expert.

En 2016, l’un de ses mentors, Pierre Gattaz, ne faisait que renchérir sur les propos édifiants de celui qui n’était encore que ministre de l’Economie : « La vie d'un entrepreneur, elle est bien souvent plus dure que celle d'un salarié. Il ne faut jamais l’oublier. Il peut tout perdre, lui, et il a moins de garanties. »

Fin août 2017, il théorisait sa pensée devant ses courtisans du Point.[ii]  En décembre, il suggérait : « Johnny fait partie des héros français. Hommage sera rendu. Fin janvier 2018, il recevait à l’Elysée « 800 héros de 2017 ».[iii]

http://www.lejdd.fr/politique/emmanuel-macron-recoit-les-heros-de-2017-3560705

https://www.huffingtonpost.fr/2018/01/30/qui-sont-les-heros-de-2017-quemmanuel-macron-va-honorer-ce-mardi_a_23347597/

https://www.lexpress.fr/actualite/politique/ces-heros-de-2017-auxquels-emmanuel-macron-veut-rendre-hommage_1980375.html

Bon. Certains commentateurs osaient conclure que cette initiative ressemblait à celle développée en juillet 2017 par Donald Trump : la « semaine des héros américains ».

Pour faire bonne mesure, donc, quelques jours avant la mort d’Arnaud Beltrame, il saluait « ces héros bien particuliers qu'on appelle les profs de français ».

 http://www.lepoint.fr/politique/macron-celebre-les-profs-de-francais-ces-heros-et-parle-programme-20-03-2018-2204170_20.php

Mais Emmanuel n’a jamais pratiqué l’économie des mots, même si, parvenu au sommet de l’Etat, il prétend priver de ses confidences une presse généralement servile. De ce mot si lourd de sens et de dérives, « héros », il a fait un usage si abondant qu’il en devenait un galvaudage. Jusqu’au « sacrifice » d’Arnaud Beltrame, on aurait pu croire qu’il était dans sa bouche un synonyme pour « premier de cordée ». Mais la prise de risque du gendarme était d’une autre nature que celle d’un entrepreneur. Et dans l’immédiat il sera difficile de parler, à l’occasion d’un conflit social, de « terroristes », d’« otages », voire de « forcenés » et d’« extrémistes ».

 

 

Dur d’être un héros de ce côté-ci d’la planète

https://www.youtube.com/watch?v=GGBAaW-uzJ4

« le lieutenant-colonel Beltrame est un héros de la condition humaine. »

Jean-Luc Mélenchon, le 27 mars 2018

 

Et je dis à cette jeunesse de France, qui cherche sa voie et sa place, qui redoute l’avenir, et se désespère de trouver en notre temps de quoi rassasier la faim d’absolu, qui est celle de toute jeunesse : l’absolu est là, devant nous.

Mais il n’est pas dans les errances fanatiques, où veulent vous entraîner des adeptes du néant, il n’est pas dans le relativisme morne que certains autres proposent.

Emmanuel Macron, le 28 mars 2018

 

Le « sacrifice » d’Arnaud Beltrame a mis un terme provisoire à ce galvaudage organisé. Cependant, il serait illusoire de prétendre expliquer les décisions qui ont précédé sa mort : la première, qui est certaine, est celle qu’il a prise de prendre la place d’une otage ; l’autre est sans doute d’avoir tenter de maîtriser le terroriste.

Sa famille a voulu souligner la place de la foi chrétienne dans sa vie ; ses frères maçons, son engagement maçonnique. La plupart des dirigeants politiques ont préféré mettre l’accent sur l’unité nationale, certains dénonçant le danger « islamiste ».

Dans son discours du 28 mars, le président de la République l’a fait trois fois et a fait un développement sur le « Le camp de la liberté, celui de la France (...)confronté aujourd’hui à un obscurantisme barbare (...) niant « la valeur que nous donnons à la vie. Valeur niée par le terroriste de Trèbes. Valeur niée par le meurtrier de Mireille KNOLL »[iv]

Etait-il utile d’amalgamer les deux meurtres, l’un terroriste, l’autre crapuleux ? Si le parquet a retenu pour l’heure la caractère antisémite du second, il est clair qu’il n’est pas islamiste. https://www.francetvinfo.fr/faits-divers/meurtres/meurtre-de-mireille-knoll/recit-comment-le-meurtre-de-mireille-knoll-a-ete-erige-en-symbole-politique-a-peine-l-enquete-debutee_2680000.html

Cependant, les deux meurtres avaient eu lieu le même jour, le 23 mars. Est-ce pour cette raison que, le 28 mars, furent organisés l’hommage national aux Invalides et la marche blanche qu’a prétendu encadrer le CRIF ?

https://www.boursorama.com/actualite-economique/actualites/marche-contre-l-antisemitisme-rugy-condamne-les-violences-envers-des-deputes-8ba033370f4e205e5275ab7b99b94334

https://actu.orange.fr/france/hommage-a-arnaud-beltrame-comment-macron-a-orchestre-l-evenement-magic-CNT0000010YdTy.html

La concomitance des dates pouvait sembler symbolique : montrer une volonté d’unité et d’union nationale. On sait ce qu’il advint de la marche blanche.

Mais la séquence est cruelle pur celui qui se voudrait se maître des horloges. Deux jours plus tard, le Moyen Orient faisait un retour prévisible dans la l’actualité. Emmanuel 1er venait de recevoir à l’Elysée, la veille, une délégation FDS[v] et avait « souhaité qu’un dialogue puisse s’établir » avec la Turquie qui venait de déloger les Kurdes d’une partie de la Syrie. Et le 30 mars, le président turc lui répondait vertement : «Nous n’avons pas besoin de médiation. Depuis quand la Turquie veut-elle s’asseoir à la table d’une organisation terroriste ?

http://www.liberation.fr/planete/2018/03/30/macron-tend-la-main-aux-kurdes-syriens-erdogan-tape-du-poing_1640070

Le site kurde Rojinfo rapportera des propos plus explicites que Libération : « Après avoir agi de la sorte, la France n’a plus le droit de se plaindre d’une quelconque organisation terroriste, d’un terroriste ou d’un attentat terroriste. (...)Nous espérons que la France ne demandera pas l’aide de la Turquie lorsque, encouragés par sa politique, les terroristes fuyant la Syrie et l’Irak trouveront refuge chez elle. »

https://rojinfo.com/erdogan-menace-ouvertement-la-france/

Le jour même où ces propos étaient tenus, les forces israéliennes repoussaient violemment une « marche du retour » de gazaouis à leur frontières, faisant 17 morts de nombreux blessés. Cette journée a été, selon le journal Le Monde, « la plus meurtrière depuis la guerre en 2014 entre Israël et le mouvement islamiste Hamas, qui gouverne Gaza ».

Ces événements résonnent furieusement et curieusement en France. Les autorités israéliennes et turques dénoncent d’une même voix les « terroristes » à leur frontières, tandis que les Kurdes et les Palestiniens voient en ceux-ci des « héros » et des « martyrs ». En France, les gouvernements sont certes restés, jusqu’à présent, plus mesurés dans la répression des désordre. Mais ils ne le sont pas toujours plus dans la qualification de « terrorisme », puisque c’est sous ce chef d’inculpation que la justice française a prétendu pendant longtemps instruire le « dossier de Tarnac ».

Malheureux le pays qui a besoin d’un héros

Dans sa Vie de Galilée, Bertolt Brecht imagine un dialogue entre Galilée et son élève. A celui ci qui déclare « Malheureux le pays qui n’a pas de héros ! », Galilée répond : « Non. Malheureux le pays qui a besoin de héros ». Mais il ne faudrait pas en conclure que le culte des héros est le propre d’une jeunesse. Certes les « hashshashins »[vi] contemporains, qui renouent sans le savoir avec une tradition chiite, seront considérés comme des « martyrs » et des « héros » par une jeunesse perdue qui se vautre dans un djihad sunnite et suicidaire. Aussi, mettre en avant la foi chrétienne d’Arnaud Beltrame sera perçu par nombre de ces décervelés comme la preuve qu’une « croisade » est en marche contre le « monde musulman ». Mettre en avant sa fibre patriotique sera à peine plus « productif » puisque cette jeunesse-là n’a plus, ou n’a jamais eu, le sentiment d’appartenir à la communauté nationale.

Le « monde musulman » est entré dans l’année 1439 de son ère. Il est donc entré plus précocement que le « monde chrétien » dans les turbulences des « guerres de religion ». Il semble même revivre en accéléré l’histoire meurtrière de l’Occident qui avait inauguré le XXème siècle avec les massacres de masse de la Première Guerre mondiale, puis avec les totalitarismes qui en ont été les conséquences. La guerre Iran-Irak, quoique locale, a duré 8 ans.

Et si l’on peut rapprocher l’« islamisme » du « fascisme », ce n’est pas pour le stigmatiser ou le diffamer : c’est pour constater la résurgence d’un phénomène historique qu’avait analysé Wilhelm Reich en 1933 dans Psychologie de masse du fascisme. On pourrait dire aussi, en croisant les analyses de Wilhelm Reich avec celles  ’Emmanuel Todd, que la psychologie de masse de ce nouveau fascisme, c’est « la peste émotionnelle réactivée », fondée sur la défense du système endogame ébranlé par l’alphabétisation et le contrôle des naissances.

Mais le culte des héros n’est pas le propre de la jeunesse. Ce sont de vieilles badernes qui ont cultivé, en Allemagne et en France, le culte des héros après la Première Guerre mondiale et ont ainsi tracé la route à la Deuxième.

Aujourd’hui, la France et l’Allemagne sont réconciliées et ont fondé l’Union Européenne. Cependant, cette Europe n’a pas su empêcher la guerre en ex-Yougoslavie et certains de ses membres n’ont pas hésité à intervenir en Irak ou en Libye pour « exporter la démocratie. » Mais l’on s’en va répétant que l’Europe, c’est soixante-dix ans de paix sur le continent. En même temps, à chaque attentat ou presque on entend dire que nous sommes en guerre. Il faudrait dire alors avec qui nous serions en guerre, avec l’« hydre islamique », comme la désigne Macron dans son hommage à Beltrame, ou avec la Russie, pourquoi pas, puisque les « soviets » semblent toujours menacer « la démocratie occidentale ». Certes, si l’influence de la France n’est plus ce qu’elle était en Europe centrale, et en Pologne en particulier, un chant patriotique français pourrait y faire fureur :

Mourir pour la Patrie

C’est le sort le plus beau, le plus digne d’envie

 

Les massacres de masse de la Première Guerre mondiale ont eu leurs cortèges de héros, mais ils ont eu aussi leurs sacrifiés. Les uns ont été régulièrement honorés. Il semble difficile à nos gouvernants de rendre leur honneur aux seconds

https://www.youtube.com/watch?v=z-yRaEYQNQs

Ce texte était une contribution à un ouvrage toujours en cours d’écriture : Les mots et leurs employeurs.

 

[i] Ce n’est pas le cas la jeune Eugénie Bastié qui gazouilla le 23 mars 2018 « Ne jugeons pas trop vite cet homme en héros, il a peut-être mis des mains aux fesses à Saint-Cyr » Evidemment, elle s’est vite repentie d’avoir voulu jouer la fausse ingénue. Le second degré n’est pas toujours bien compris dans cette droite traditionnaliste dont elle se voudrait l’égérie

http://www.bvoltaire.com/eugenie-bastie-cabale-imbeciles/

https://www.lematin.ch/faits-divers/Le-gendarme-a-peutetre-mis-des-mains-aux-fesses/story/18068863

[ii] « Notre société a besoin de récits collectifs, de rêves, d’héroïsme, afin que certains ne trouvent pas l’absolu dans les fanatismes ou la pulsion de mort. (...)  Nous devons redevenir un pays fier. Il faut expliquer qu’il y a des héros en France, des génies et des gens qui s’engagent au quotidien. ».

[iii] « La volonté, c'est d'avoir des héros ancrés dans le quotidien et qui n'ont pas forcément été décorés: il y a de l'héroïsme dans l'engagement, dans l'exemplarité, dans l'innovation. ».

[iv] Le camp de la liberté, celui de la France, est confronté aujourd’hui à un obscurantisme barbare, qui n’a pour programme que l’élimination de nos libertés et de nos solidarités. Les atours religieux dont il se pare ne sont que le dévoiement de toute spiritualité, et la négation même de l’esprit. Car il nie la valeur que nous donnons à la vie. Valeur niée par le terroriste de Trèbes. Valeur niée par le meurtrier de Mireille KNOLL, qui a assassiné une femme innocente et vulnérable parce qu’elle était juive, et qui ainsi a profané nos valeurs sacrées et notre mémoire.

[v] Dominés par les Kurdes

[vi] « Membres d'une secte musulmane, célèbre par la manière dont elle se faisait un devoir sacré de mettre à mort les ennemis de la Vérité. Les assassins recherchaient, croit-on, l'extase dans la drogue, ce pourquoi on les appelle en arabe hashshashin ou hashishiyya, nom qui est communément rapporté au mot hashish : herbe séchée, hachisch. (...)  Au début du XIIe siècle, les assassins s'étendirent d'Iran en Syrie et furent en rapport avec les croisés»  Roger ARNALDEZ. Encyclopædia Universalis.

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