« REFAIRE LE MATCH »

C’est devenu un élément de langage pour stigmatiser Mélenchon. Il est vrai qu’il avait cru à son accession au second tour et qu’il montra même une certaine difficulté à accepter sa défaite. Cependant une défaite à près de 20%, qui l’aurait imaginée deux mois plus tôt ?

Il n’est pas exagéré de dire que l’élection de Macron n’a pas réconcilié les Français. Ses partisans proclament qu’il a été élu avec le score de 66%, quand des opposants font remarquer que, 25% des inscrits s’étant abstenus et 9% ayant voté blanc, il n’a été élu que par 44% de ces inscrits.

http://www.francetvinfo.fr/elections/presidentielle/quatre-chiffres-qui-montrent-que-l-election-d-emmanuel-macron-n-est-pas-si-ecrasante_2180067.html

Ajoutons que cette victoire a été obtenue contre une candidate dont la présence au second tour avait été ardemment souhaitée par la majorité de la presse et les partis de gouvernement, mais qu’il n’avait jamais été question qu’elle parvienne au pouvoir.

Dès lors les partisans du nouveau souverain tiennent à mettre l’accent sur la « légitimité républicaine » de son élection et en concluent sans complexes qu’il est parfaitement légitime pour appliquer son programme. En revanche, ses opposants, dont certains ont voté pour lui pour faire barrage au « danger fasciste », réduisent sa légitimité à ses 24% du 1er tour. En conséquence, les premiers reprochent au seconds de vouloir « refaire le match ».

 

 

L’emploi de cette formule empruntée au journalisme sportif mériterait d’être analysée. Ce sera pour une autre fois. Ici, quelques uchronies, quelques réalités alternatives seront évoquées.

Quatre candidats étaient en passe d’accéder au second tour. Six affiches étaient donc envisageables. Cinq restent à imaginer. La moins probable avait été évoquée bruyamment avant le premier tour :

Le Pen-Mélenchon : c’eût été choisir entre « la peste ou le choléra », comme le disait Juppé le 19 avril. La presse, dans sa majorité, aurait entonné la ritournelle dès le soir du 1er tour et n’aurait pas stigmatisé l’abstention ou le vote blanc.

https://blogs.mediapart.fr/jules-elysard/blog/080517/le-viol-des-foules-suite-et-pas-fin

Certains journaux et le « PS » auraient peut-être appelé à faire barrage au « danger fasciste ». Auraient-ils été jusqu’à soutenir Mélenchon, à prononcer son nom sans avoir des pudeurs de gazelles ? L’insoumis aurait sans doute dominé sa rivale dans le débat, mais aurait-il été élu pour autant ? Si l’avait été, avec une forte abstention et sans doute un écart de quelques points seulement, la presse aurait aussitôt relativisé sa « légitimité républicaine », et aurait évidemment mis en cause sa légitimité à appliquer son programme. La France Insoumise aurait-elle alors connu un triomphe dans les élections législatives ? La « droite républicaine » serait-elle descendue dans la rue pour s’opposer au populisme et aux soviets ?

 

Fillon-Mélenchon : le débat aurait été équilibré et la victoire serrée. En cas de victoire de Fillon, c’était le front social, la résistance au coup d’Etat social, et la « droite républicaine » se serait indignée comme aujourd’hui la République en Marche. En cas de victoire de Mélenchon, comme convenu dans son ADN, elle serait descendue dans la rue pour s’opposer au populisme et aux soviets.

 

Macron-Mélenchon : Mélenchon aurait sans doute dominé le débat, mais aurait perdu l’élection. La droite aurait voté en masse pour Macron. Le PS se serait encore divisé (Mélenchon, Fillon ou abstention républicaine ?) La France Insoumise, forte de la présence de son candidat au second tour de la présidentielle, aurait sans doute obtenu un score plus important aux législatives. La force d’opposition qu’elle présente aujourd’hui aurait été décuplée à l’assemblée. C’eût été la situation d’aujourd’hui, mais avec des rapports de force plus équilibrés.

 

Fillon-Macron : Fillon aurait peut-être dominé le débat, mais aurait perdu l’élection. Les deux étant les représentants des possédants, la faveur serait allée au plus jeune et au plus habile, d’autant qu’il avait déjà le soutien de la presse d’opinion (à part Valeurs Actuelles et peut-être le Figaro) et de la presse d’information (Le Canard Enchaîné, Médiapart). Le PS et la « belle Alliance » auraient appelé à voter Macron, évidemment ; les « centristes » se seraient divisés, mais beaucoup, sans s’en vanter, auraient voté Macron. Sarkozy, aussi.

 

Le Pen-Fillon : C’eût été la répétition du 21 avril 2002 en farce. Qui aurait pu imaginer Fillon comme un rempart contre les identitaires du Front National ? L’éternel second aurait sans doute dominé le débat. Macron aurait appelé à voter pour lui comme un seul homme, mais il aurait été bien seul dans la mouvance issue du PS à oser le faire. Le résultat aurait été serré, l’abstention et le vote blanc énormes, et l’issue incertaine.

 

« J’crois que vraiment... Macron a été élu par hasard... c’est-à-dire que la tradition, c’est qu’on avait un candidat inacceptable euh Marine Le Pen, le Front National et puis euh que des candidats de gauche et de droite considérés comme républicains acceptables. A la dernière élection présidentielle, on n’avait plus que des candidats inacceptables... Inacceptables au sens : par l’ensemble de la population et donc euh.. On a vu Fillon ne pas se rendre compte et son parti avec lui que c’était pas bien de taper dans la caisse. On a vu le parti socialiste avec Hamon se faire plaisir avec un programme du style « On rase gratis ». Mélenchon... moi, j’ai voté Mélenchon... donc si je dis Mélenchon est inacceptable, c’est pas à mes propres yeux, c’est Mélenchon est inacceptable aux yeux de la majorité du corps électoral... Et Macron est inacceptable pour la majorité du corps électoral... Mais y en a un qu’arrive un peu en tête par effet de surprise au premier tour et là on a l’absolument inacceptable Marine Le Pen et puis le... l’ inacceptable avec examen de rattrapage qui est Macron. Et maintenant ce qu’on mesure c’est que ... Je pense que le problème c’est que c’est pas tellement Mélenchon... Mélenchon, il représente une force de contestation. Son électorat réconcilie les catégories éduquées, non éduquées et... Y a de tout chez lui et la France Insoumise a un grand avenir. (...) Je pense que si Mélenchon était arrivé en tête au premier tour, on serait tout de suite entré en crise... parce qu’il a cette image de gauchiste »

Emmanuel Todd

https://www.youtube.com/watch?v=YrlN8q5RyjA

 

Je partage ces réflexions d’Emmanuel Todd, à l’exception de la première : Emmanuel Macron n’a pas été élu par hasard. Les quatre premiers candidats (pour ne rien dire des autres) étaient bien « inacceptables » «par l’ensemble de la population » , pour la majorité du corps électoral. Mais seulement deux d’entre eux étaient acceptables pour l’oligarchie mondialisée et les classes dominantes : Fillon et Macron. Le premier s’étant mis maladroitement dans une situation inconfortable, le second devenait le seul candidat acceptable par l’opinion dominante organisée par la police de la pensée, la majorité de la presse et les « instituts » de sondages.

Cette police de la pensée qui reproche aujourd’hui à Mélenchon de vouloir « refaire le match » lui reprochait déjà cette faute originelle de n’avoir pas appelé à voter Macron dès le soir du 1er tour.

Cette « faute », on peut dire que Mélenchon s’y s’est laissé enfermer ensuite en disant seulement : « Pas une voix pour le Front National ». Et qu’il ne parviendra pas à s’en sortir en revenant encore sur ce score du 1er tour qui le laissait au pied du podium. Mais ce dont il est question ici n’est que le mauvais caractère du père Mélenchon. On a vu depuis celui, si bienveillant, du petit Macron.

Mais cette « faute » n’en est une pour la majorité des électeurs de Mélenchon. Si la moitié ont voté Macron, il resterait à déterminer, cinq mois plus tard, si les déçus de Mélenchon sont plus nombreux que les déçus de Macron.

https://www.marianne.net/politique/finalement-les-electeurs-de-melenchon-ont-majoritairement-vote-macron-au-second-tour

Peu de déçus, en revanche, parmi les électeurs de Mélenchon qui n’ont pas voté Macron. Certains auraient compris qu’il appelle clairement à voter Macron, d’autres, non. Mais l’injonction de la bienpensance était telle alors qu’il fallait oser dire comme  Emmanuel Todd: « Voter Macron, c’est l’acceptation de la servitude »

https://www.youtube.com/watch?v=3rCeBG0CJuI

J’ai voté Mélenchon en avril sans imaginer sérieusement qu’il pourrait gagner cette élection, parce que :

d’une part, la « droite » représente toujours les deux tiers des votants en France. (La République En Marche est aujourd’hui le premier parti de droite) ;

d’autre part, la « gauche » en viendrait-elle à dépasser la moitié des votants, l’oligarchie mondialisée et les classes dominantes sauraient empêcher son accession au pouvoir, ou s’en accommoder grâce à ses moyens de nuisances.

En dépit de ses provocations et de ses allures de sans-culotte, Mélenchon est un réformiste de gauche. Le programme de la France Insoumise est un programme réformiste fondé sur des évidences : l’urgence démocratique, l’urgence sociale et l’urgence écologique. C’est la raison pour laquelle tant de gens éduqués, peu politisés, mais raisonnables, se sont ralliés à ce programme.

 

 

La démocratie représentative est une bien belle chose. Elle serait née en Grèce une première fois, avant de renaître en Angleterre, puis dans ses colonies américaines et en France. La révolution française a certes ajouté au principe de liberté celui d’égalité, ce que des Anglais ont trouvé fort choquant. Mais ces trois démocraties ont connu une évolution assez semblable, accordant difficilement le droit de vote à l’ensemble de la population[1].

Le droit fondé sur la propriété est resté dans l’histoire sous le nom de vote censitaire. Il a disparu en droit, certes, mais peut-on dire qu’il a disparu en réalité lorsque, dans « la première démocratie du monde », la moitié de la population, la moins éduquée et la moins aisée, a renoncé depuis longtemps à exercer son droit de vote ?

Sur ce point, la France est en marche pour rattraper les Etats-Unis.

L’acceptation de la servitude a triomphé et il était nécessaire qu’elle triomphe du point de vue des maîtres du monde.

 

[1] Certaines populations se voyaient privées de ce droit, parfois des minorités visibles comme les Noirs aux Etats-Unis, parfois des populations fort nombreuses comme les femmes ou encore plus nombreuses comme les non-possédants. Certes, le droit de vote fondé sur la race ou le sexe a progressivement disparu (en France, il fut accordé aux femmes après la seconde guerre mondiale).

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