Comment dit-on cuistre au féminin ?

Comment dit-on cuistre au féminin ?

C’est ce que je me suis demandé en entendant une précieuse qui n’a pas peur du ridicule déclarer à la radio : « Un droit des pauvres est un pauvre droit ».

C’était au journal de 13 h de France Inter le vendredi 17 octobre. Certes nous sommes en novembre et depuis il s’est passé deux ou trois choses en France. François Hollande continue, imperturbable, d’inquiéter ou de révolter ce qui reste de son électorat et les autres, à l’exception des élites financières qui le voient comme un grand commis qui « fait le job ».

Si je reviens sur cette intervention radiophonique, ce n’est donc pas seulement parce que j’ai l’esprit d’escalier, que je l’ai baladeur et parfois cavalier, et que mon assiduité sur l’internet est fort relative. C’est aussi parce que cette intervention est emblématique de la confusion contemporaine et de la fausse conscience débridée.

 

Une affirmation péremptoire

L’intervenante sur France Inter se nomme Anne-Cécile Mailfert. Son intervention consistait à dénoncer une des rares mesures sociales de ce pauvre gouvernement « socialiste » : la modulation des allocations familiales. La dame reprenait donc un refrain de la droite « parlementaire » et de la droite « nationale » : « Le principe d'universalité est à défendre et n'empêche en rien la justice sociale »

http://www.franceinter.fr/emission-le-journal-de-13h-inter-treize-576

Notons au passage que c’est la première fois depuis longtemps que les droites défendent un acquis de ce Conseil National de la Résistance, généralement fort décrié comme vestige d’un autre âge où les populations n’avaient pas été converties à « l’économie de marché ». Evénement remarquable, donc, puisque ces droites ont  été rejointes comme un seul homme par des leaders de la CGT, du PCF et des « frondeurs », et même par des « frondeuses ».

Ainsi cette dame osait cette assertion qu’un droit des pauvres est un pauvre droit.  Quelle audace ! Il faut dire qu’elle est porte-parole d’un lobby qui s’est baptisé en toute simplicité « Osez le féminisme ».

Audiard le disait déjà : « C’est à ça qu’on les reconnaît ». Et Alain Baschung le chantait « Osez, osez, Joséphine ».

Le motif invoqué sur les ondes, c’est que « les riches, s’ils sont privés de ce droit, ne le défendront pas ». On le sait : les riches ont leurs problèmes, mais ils savent défendre leurs intérêts. En toute logique, les pauvres devraient aider les riches. C’est d’ailleurs cette logique que suit le gouvernement de Valls, après ceux d’Ayrault et de Fillon, en lui donnant le nom très politiquement correct d’aides aux entreprises.

Sur leurs sites, ces « féministes » ont évidemment mis en ligne la prestation de leur championne, mais elles ne se sont pas arrêtées là. Elles ont trouvé un autre motif chez des « frondeurs » du Parti dit « socialiste »[i]. « Nous préférons la progressivité de l’impôt à la dégressivité des prestations sociales. La redistribution doit se faire par l’impôt. »

Cela ne manque pas d’audace non plus. Cependant cet argument avait déjà été émis avec une audace encore plus grande par les lobbies de la famille. Et, dans ce cas, l’audace est encore plus grande, car ces lobbies sont proches pour la plupart d’une droite « parlementaire » qu’on n’a pas souvent entendu professer que « la redistribution doit se faire par l’impôt ». Bien au contraire depuis longtemps, et avec une acuité plus grande depuis deux ans, cette droite ne cesse de dénoncer « l’assistanat », le « socialisme rampant » et « cette démagogie qui prétend faire payer les riches », qui, comme on sait, se sont contentés de « créer de la richesse » et n’ont « jamais rien volé à personne ».

Aussi, cette « modulation des allocations familiales » serait un pas de plus vers un égalitarisme qui mène tout droit à la Corée du Nord. N’ayons pas peur des mots. Tout cela évite d’engager un débat sur les allocations familiales qu’il ne faudrait pas se contenter de moduler ; mais de refondre peut-être, et les remplacer par des prestations sociales, par exemple. Mais passons…

 

L’emploi des mots…

L’audace véritable d’Anne-Cécile Mailfert est peut-être dans un emprunt qu’elle aurait pu faire sans vergogne à un rapport publié en novembre 2010. Ce rapport était intitulé « Droits des pauvres, Pauvres droits ?

https://www.onpes.gouv.fr/IMG/pdf/Justiciabilit_C3_A9_droits_sociaux_rapport_final.pdf

Et l’audacieuse n’a pas hésité à dépouiller le titre de son point d’interrogation et à établir un rapport d’identité entre les deux parties de la proposition.

Le rapport avait pour objet « le traitement juridique de la pauvreté », les façons dont il « est ancré dans les usages sociaux du droit ». Il rappelle que « les droits sociaux sont généralement opposés, dans la doctrine française spécialiste de droit des libertés, aux droits « historiques » de la Déclaration française de 1789 ». Il annonce d’emblée « une attention spéciale portée aux systèmes juridiques des pays émergents » car des « démocraties constitutionnelles innovantes, des nations telles que l’Inde, l’Afrique du Sud, l’Argentine ou le Brésil sont confrontées de longue date à la réalité sociale de la misère et des inégalités. »  L’introduction précise en outre que « dans la grande majorité des cas, les « droits sociaux » renvoient aux prérogatives des actionnaires dans une perspective de droits des actionnaires fort éloignée de celle de la présente étude. »

 

…et leurs employeurs.

Mais je m’égare peut-être un peu en imaginant qu’Anne-Cécile Mailfert aurait pu avoir connaissance de ce rapport ; et je me fourvoie sans doute en supposant qu’elle aurait pu le lire. Ce n’est pas un sujet pour les néo-féministes.

En revanche, la belle doit être de celles qui font exulter Eric Zemmour. Et elle ne dépare pas dans la collection des fausses rebelles comme Ludivine de la Rochère de la Manif pour tous, Béatrice Bourges du Printemps Français ou Christine Boutin d’Osez le catholicisme.

L’important, c’est d’oser user et abuser des mots de la rébellion, de la révolte, voire de l’insurrection, mais au nom du libéralisme. Et ce libéralisme est moins le libéralisme politique de la tradition française que le libéralisme économique de la tradition anglo-saxonne.

Ce « libéralisme » atteint ses limites quand les intérêts de ceux qui le professent sont en jeu. Ainsi, on a pu voir il y a quelques jours les représentants des professions « libérales »[ii]. s’indigner d’un projet de déréglementation les concernant. Les mêmes prêchent depuis quarante ans la déréglementation des services publics au nom d’une concurrence non faussée.

Généralement, dans les «  les familles politiques de droite » (surtout si elles s’affichent « libérales »), les individus assument ces contradictions dès qu’il s’agit de défendre leurs intérêts de classe, convaincus que le gouvernement de gauche cèdera à leurs injonctions, comme il s’est couché devant les pigeons, les poussins et autres vautours.

En revanche, dans «  les familles politiques de gauche », les gens ont des pudeurs de vierge effarouchée quand leurs intérêts sont en jeu (sauf bien sûr les francs-tireurs comme les Cahuzac, les Thévenoux). Ils essaient maladroitement de les faire passer pour l’intérêt général. Aussi, certains d’entre eux, prétendent avoir fait leur « aggiornamento » et affirment sans rire être les promoteurs d’un « nouveau socialisme », fondé non plus sur une fibre sociale, mais sur des innovations sociétales. Ils méritent donc de donner une nouvelle publicité à la qualité de « cuistre ».

Pour eux (et pour elles), la lutte contre les inégalités a quitté le « champ social » pour envahir le « chant  sociétal » avec ses rengaines : lutte pour l’égalité dans l’accès à la PMA et à la GPA ; lutte pour féminiser les noms de l’aliénation et de la soumission volontaires ; lutte pour l’égalité des prix des rasoirs et des raseuses…

Comment dit-on cuistre au féminin, mademoiselle…. je veux dire, Georgette ?

 


[i] Fanelie Carrey-Conte, dépitée de Paris et Christian Paul, dépité de la Nièvre

[ii] Il vrai que le génie de la langue française a fait que les professions « libérales » sont aussi les professions « réglementées ».

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