« Tous les universalismes n’atteignent pas le même degré de formalisation idéologique. La Révolution française, qui spécule consciemment sur la notion d’homme universel, représente du point de vue théorique un sommet difficilement dépassable. L’assimilationnisme chinois constitue peut-être le pôle opposé d’une expression idéologique minimale, au point que l’on doit parler d’un universalisme implicite. L’histoire révèle cependant qu’un peuple donné peut passer de l’universalisme implicite à 1 ’universalisme explicite et réciproquement. Le cas du peuple russe est actuellement 1 ’un des plus intéressants. Entre le xve et le XIXe siècle, l’universalisme russe fonctionne de manière implicite : l’expansion de la Moscovie puis de l’empire, vers la Baltique, la Caspienne, la mer Noire et au-delà de l’Oural, combine colonisation par des paysans russes et assimilation de groupes finno-ougriens et turco-mongols. Toutes les populations fmnoises ou tatares ne sont pas digérées, mais jamais la conception russe de l’ethnicité n’interdit la russification de populations asiatiques. Le contraste avec l’expansion des États-Unis à travers l’Amérique du Nord est ici total. Au contraire des Iroquois, des Apaches ou des Cheyennes, les Mordves, les Vogouls ou les Bouriates sont considérés comme assimilables, même si tous ne sont pas assimilés puisqu’il subsiste encore sur le territoire de la Russie des populations enclavées porteuses de ces noms anciens. Le communisme mène l’universalisme russe au stade explicite de l’internationalisme prolétarien. Vers 1990, l’effondrement de l’idéologie communiste fait repasser l’universalisme russe sur le mode implicite. Le peuple russe ne porte plus un modèle pour l’humanité, mais les populations russes dispersées sur les marges de l’empire croient tellement à 1’homme universel qu’elles semblent un instant prêtes à devenir estoniennes, lettones, ukrainiennes ou tatares lorsque l’Estonie, la Lettonie, l’Ukraine ou le Tatarstan réclament leur indépendance. On peut parler d’assirnilationnisme inversé puisqu’il s’agit alors pour des populations de langue russe de se fondre dans d’autres groupes. La puissance de la civilisation russe rend en pratique cet assimilationnisme inversé peu réaliste. Mais le vote de nombreux Russes pour l’indépendance des républiques périphériques où ils se trouvaient au moment de l’éclatement de l’empire est bien une manifestation spectaculaire d’universalisme, d’un refus de croire en une différence essentielle entre Russes et non-Russes.”
Ces lignes sont extraites d’un livre d’Emmanual Todd paru il y a vingt ans sous le titre Le destin des immigrés. Il était sous-titré Assimilation et ségrégation dans les démocraties occidentales.