Notre-Dame-des-Landes: Monsieur le Premier Ministre, regardez l’avenir en face!

Tribune collective. Nous appelons tou-te-s les militant-e-s socialistes et au delà, tou-te-s ceux-celles qui demeurent attaché-e-s à la lutte contre les inégalités et à la rénovation démocratique à rejoindre l’opposition à ce projet. Nous les appelons à être modernes et à tourner le dos à un projet du passé, démesuré et inégalitaire.

Monsieur le Premier Ministre,

Vous aimez rappeler, inlassablement, que la ZAD (Zone à défendre)de Notre-Dame-des-Landes sera évacuée manu militari, afin de lancer la construction d’un nouvel aéroport – jugé par des experts du Ministère de l’Environnement comme étant "démesuré" - sur une zone humide dont la destruction ne pourra pas être compensée. Il en va selon vous de "l’autorité" de l’Etat et du respect de la "démocratie". Que le parti socialiste et que l’un des tenants de la "gauche moderne" soutiennent corps et âme un projet inégalitaire : cela interroge. Si la lutte contre les inégalités et l’inclusion démocratique comptent encore à vos yeux, il serait temps de s’interroger sur ce projet profondément inégalitaire et passéiste.

Un aéroport pour tou-te-s ?

A qui s’adresse ce nouvel équipement prétendument indispensable ? Comme le souligne l’enquête nationale transports et déplacements (2008), 50 % de la population ne prend presque jamais l’avion pour se déplacer et près de 50 % des trajets sont effectués par les 10 % les plus riches. Présenter l'aéroport comme un équipement au service de tou-te-s, c'est vendre un mirage. La création d’un aéroport ne fait pas disparaître d’un coup de bétonneuse les inégalités sociales. L’argent du contribuable est donc utilisé pour construire un projet qui tourne le dos à la moitié de la population.

La "démocratisation de l’avion" nous direz vous, progresse ces dernières années. Regardons plutôt la réalité en face : cette démocratisation grâce aux offres à bas prix est payée au prix fort par les salarié-e-s des compagnies low-cost - dont les horaires et conditions de travail sont désastreuses - et in fine par les citoyen-ne-s. Les compagnies aériennes sont exonérées de la taxe TICPE sur le kérosène, alors que les vols sur territoire français contribuent aux émissions nationales de gaz à effet de serreà hauteur de 4 à 5 %[1] et les billets domestiques bénéficient d’un taux de TVA réduit. Manque à gagner pour l’Etat : 1,2 milliard d’euros. L’Etat et les collectivités locales n’hésitent par ailleurs pas à subventionner abondamment les compagnies low-cost pour maintenir leur présence et la rentabilité des équipements aéroportuaires sur leurs territoires (à hauteur de 10 milliards d’euros entre 2010 et 2013[2]). A ce compte-là, les citoyen-ne-s non seulement sont victimes de ces effets - inégalités territoriales et atteintes à l’environnement - mais, par le biais de l’impôt et des subventions publiques, ils les encouragent.

Sans planète, pas d'emplois !

Le projet de Notre-Dame-des-Landes, vieux de 40 ans mais qui se revendique "moderne" détruit une zone humide irremplaçable au regard de sa superficie et des fonctions qu’elle remplit, notamment en tant que puits de carbone. Cela est d'autant plus aberrant que la surface prévue est supérieure à celle d'aéroports de dimension internationale pourtant capables d'accueillir bien plus de passagers, alors même que la surface de l'aéroport actuel Nantes-Atlantique (4 millions de passagers par an) est déjà plus grande que celle de l'aéroport de San Diego (18 millions de passagers par an) ou proche de celle de Genève (14 millions de passagers par an). Construire un tel aéroport n’est pas assurer l’avenir des jeunes générations : non seulement les projections ne prévoient, à l’ouverture, pas de créations d’emplois supplémentaires, mais le projet détruit l’environnement. Il génère donc aussi des inégalités intergénérationnelles. Rappelons un principe de base, que certain-e-s, qui ne se privent pourtant pas de s’attribuer le résultat de la COP21, ne semblent pas maîtriser : sans planète, pas d’emplois ! Les changements climatiques et la dégradation de l’environnement ne sont pas des variables à équilibrer : ce sont des contraintes physiques avec lesquelles il faut compter et face auxquelles il faut s'adapter.

Ainsi, plutôt que d’investir dans ce projet "surdimensionné"[3], utilisons autrement les ressources publiques pour lutter contre les inégalités territoriales. Cela peut se traduire par le maintien de liaisons ferroviaires cruciales pour certaines communes rurales, par une meilleure desserte de l’aéroport actuel, par une révision du Plan de gêne sonore pour permettre aux populations touchées par les nuisances sonores d’accéder à des aides financières pour l'insonorisation et plus généralement par le soutien à un meilleur maillage du territoire qui optimise les équipements existants.

Ce projet vaut mieux qu'un simulacre de démocratie

Enfin, qualifier ce projet de projet "démocratique" comme le font certain-e-s responsables socialistes locaux-les et comme vous le faites est une gageure. Non, la démocratie n’est pas simplement l’affirmation de l’autorité de l’Etat et l’autorité de l’Etat ne saurait être confondue avec l’autoritarisme de quelques un-e-s. La condition de l’autorité, c’est la légitimité. Vous décrivez les opposant-e-s comme des êtres violents et agressifs[4]. Ce sont pourtant majoritairement des paysan-ne-s, des militant-e-s pacifistes, des citoyen-ne-s de tous âges et de tous horizons qui travaillent depuis des années à obtenir des informations transparentes et des études indépendantes. Ils et elles ne sont pas dupes : en appeler avec grandiloquence "au peuple", "peuple" soigneusement choisi puisque le périmètre de retenu fut celui d’un département qui ne finance le projet d’aéroport "du Grand Ouest" qu’à hauteur de 4,1 %, cela ne suffit pas pour faire la démocratie. Un peu de cohérence et de courage : la démocratie ne doit pas fonctionner par intermittence. Si ce projet est si important, s’il vaut toute l’attention d’un gouvernement et la mobilisation massive de forces policières, il mérite alors d’abord plus qu’une consultation organisée unilatéralement et à la va-vite, sans information indépendante et préalable des électeurs, sans étude sérieuse des alternatives possibles. Sortir du conflit c'est d'abord être capable de mettre toutes les parties autour de la table et de les inviter à participer à la définition des moyens de résoudre ce dit-conflit : pas imposer sans discussion une question et un mode de consultation.

Nous appelons tou-te-s les militant-e-s socialistes, et au delà, tou-te-s ceux-celles qui demeurent attaché-e-s à la lutte contre les inégalités et à la rénovation démocratique à rejoindre l’opposition à ce projet. Nous les appelons à être modernes : le temps des barons locaux mégalomanes, de leur clientélisme et de leurs fantasmes de grands projets bétonneurs est terminé ! Notre système politique est en crise. La démocratie ne saurait être figée : elle doit plus que jamais innover pour lutter ceux et celles qui l’attaquent réellement. Ce ne sont pas les occupant-e-s de la ZAD. Ce sont les lobbys financiers, les populistes et ceux et celles qui trafiquent l'intérêt général.

Regardons l'avenir en face !

Monsieur Valls, vous disiez devant l’Assemblée nationale que ce projet devait se faire "parce que c’est ainsi qu’on regarde l’avenir en face". Regarder l’avenir en face, c’est d’abord reconnaître que la crise écologique génère plus d’inégalités, qu’elle exige de nouvelles formes de décision, de nouvelles formes de solidarité, une transparence et une responsabilité accrues des représentant-e-s politiques. C’est refuser le populisme, l’autoritarisme et l’attachement personnel à des projets inutiles. C'est accepter et encourager la démocratie et l'expression plurielle de ses formes, c’est innover pour la rénover. Regarder l’avenir en face, c’est être capable d’admettre que ce vieux projet est une erreur économique et écologique. C’est reconnaître que son abandon serait une victoire contre les inégalités, pour l’environnement et pour la démocratie.

Un collectif d'étudiant-e-s et d'ancien-ne-s étudiant-e-s de SciencesPo Paris
Membres ou anciens membres de l'association PAVéS


[1] D’après les chiffres du rapport sur les émissions gazeuses du secteur aérien en France en 2012, vols nationaux et internationaux.

[2] D’après un rapport commandé par le Réseau Action Climat France à CE DELFT, publié en juin 2015

[3] C’est un rapport commandé par la Ministre de l’Environnement, Ségolène Royal, remis en mars 2016 qui le dit.

[4]une minorité davantage rompue à combattre toute forme d’autorité” qui “s’oppose par la force et menace de mort des élus et des journalistes”Questions au gouvernement à l’Assemblée nationale, le 25 octobre 2016

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