L'écologie ne s'arrête pas au périph'!

La lutte contre le coronavirus, aussi terrible qu’en soient les conséquences, n’est qu’une répétition générale de celles que l’on devra mener contre les injustices sociales et environnementales. En France, les banlieues populaires sont délaissées. Des politiques discriminatoires successives racistes et classistes ont abouti à des écarts énormes.

Nous - l’association Saint-Denis Ville au Coeur - avons organisé un rassemblement pour le climat à Saint-Denis, le samedi 14 mars 2020, à la veille des élections municipales. La première manifestation de ce type en Seine-Saint-Denis. Pour la sécurité de tous.tes nous avons malheureusement dû l’annuler. Pourtant nos revendications et notre détermination restent inébranlables. Aujourd’hui, nous rédigeons cette tribune pour être entendu.es par la classe politique dionysienne et francilienne. Pour permettre à toutes et tous de réfléchir à notre futur dans un présent obstrué par l’épidémie à laquelle nous faisons face. Pour faire le constat amer des risques que nous encourons et des inégalités que nous subissons. Pour maintenir l’espoir que nos luttes aboutiront et qu’une société responsable puisse naître des cendres de celle que nous connaissons.

"L'écologie ne s’arrête pas au périph" était le slogan choisi par l'association pour représenter la lutte lors du rassemblement du 14 mars "L'écologie ne s’arrête pas au périph" était le slogan choisi par l'association pour représenter la lutte lors du rassemblement du 14 mars

“Nous ne sommes pas tous dans le même bateau face à la tempête écologique”

Comme rarement dans l’Histoire, nous assistons à une mobilisation globale pour combattre une menace commune. La menace écologique. La lutte contre le coronavirus, aussi terrible qu’en soient les conséquences, n’est selon Laurent Jeanpierre “qu’une répétition générale” de celles que l’on devra mener contre les injustices sociales et environnementales. Sujets que nous nous devons de traiter simultanément car leurs enjeux sont consubstantiels en Seine-Saint-Denis comme ailleurs. Et oui, contrairement au discours répandu qui explique que nous serions tous sur le même bateau face à la tempête écologique, les faits nous montrent que si le dérèglement climatique est une urgence globale, il a des conséquences complètement inégales sur les populations. Comme souvent ce sont les plus précaires qui en souffrent le plus, comme souvent ce sont les plus aisé.es qui sont à même d’influencer la trajectoire environnementale.

En France, les banlieues populaires sont délaissées une fois de plus au profit des “beaux” quartiers. Des politiques discriminatoires successives racistes et classistes ont abouti à des écarts énormes. Les problèmes sont nombreux dans l’ombre de la Ville lumière. 

 

“Non ce ne sont pas les pauvres qui polluent”

Pendant longtemps, les quartiers populaires ghettoïsés ont été ensevelis sous les usines polluantes, le béton, les axes routiers, les couloirs aériens, les incinérateurs. Résultat : nous devons supporter un environnement néfaste dû à une accumulation de pollutions (qu’elles soient de l’air, sonore ou visuelle). À ce stade nous n’avons même pas encore évoqué le manque flagrant d’espace vert ou la présence de décharges sauvages qui ne dérange apparemment pas les pouvoirs publics.

Continuons de dresser le portrait. À Saint-Denis passent deux autoroutes, sept nationales, 2 couloirs aériens (avec les aéroports de Roissy et du Bourget) et une voie ferrée reliant Paris et le nord. Nous pouvons ajouter à cela les bretelles d’autoroutes dont la construction est prévue pour les JOP 2024. Certain.es mal-intentionné.es expliquent à qui veut bien l’entendre que tout ça, c’est de notre faute. Que ce sont nos comportements qui sont à l’origine de toutes ces pollutions et qu’en somme on n’obtient que ce qu’on mérite. Argument fallacieux, facile à balayer qui, une fois de plus, tente d’expliquer des problématiques structurelles par la responsabilité individuelle. Juste sur l’autoroute A1, c’est 200 000 voitures par jour. Peu probable que les seuls 40 000 foyers de dionysien.nes soient à l’origine d’une pollution de l’air aujourd’hui bien plus élevée qu’à Paris selon les mesures d’AirParif. Non ce ne sont pas les pauvres qui polluent. Ce sont les effets d’une consommation abusive de celleux qui en ont les moyens, des grandes entreprises qui n’ont même pas la décence d’embaucher nos habitant.es. C’est un système capitaliste incapable de prendre en compte l’Environnement et l’Humain qui est à la base de la catastrophe climatique qui nous guette. C’est cela qu’il faut combattre et non pas responsabiliser des individus qui n’ont qu’un impact limité sur l’environnement.

 

“Oui, la lutte écologiste dépasse le périphérique. Non, notre voix n’est pas écoutée.”

Les pancartes qui devaient être brandies devant la mairie de Saint-Denis et lors de la marche à Paris Les pancartes qui devaient être brandies devant la mairie de Saint-Denis et lors de la marche à Paris

Fort du paradoxe suivant : nous ne sommes pas à l’origine des problématiques environnementales mais nous subissons leurs conséquences plus douloureusement que nos voisin.es aisé.es, une question demeure. Qu’en est-il de la lutte environnementale à Saint-Denis ? 

Nos territoires n’ont jamais été associés à l’écologie dans l’imaginaire collectif. Trop peu de visages ou de personnalités issues des banlieues sont mis à l’honneur dans ces luttes. Aucune manifestation pour le climat. Une thématique souvent reléguée au second plan dans les joutes politiciennes locales. Parfois faussement mise en avant pour traiter des sujets de propreté ou pour nous désigner comme responsables de la pollution (ou de tous autres maux que connaît notre société). Pourquoi ? Les raisons sont multiples. De l’urgence sociale au manque d’identification dans les discours et personnalités des principaux.ales militant.es écologistes. Ainsi, l'écueil absurde qui consiste à traiter la question climatique sans prendre en compte les contextes sociaux nous éloigne, nous banlieusard.es, de ce combat. 

Malgré tout, oui. Oui, la lutte écologiste dépasse le périphérique. Non, notre voix, la voix des banlieues n’est pas écoutée en son sein. En organisant ce rassemblement, nous voulions mettre en avant les mobilisations qui existent, donner le micro à celleux qui luttent au quotidien pour nos adelphes comme pour notre environnement. Les élections municipales, dont le second tour a été reporté, sont essentielles car le nouveau maire et son équipe auront un rôle majeur pour notre avenir. Leur responsabilité sera d’une ampleur colossale. C’est pourquoi nous affirmons que nous veillerons au grain et que nous nous mobiliserons chaque fois que cela sera nécessaire. 

Oui, des revendications nous en avons, et aujourd’hui, nous demandons à être écouté.es. Nous aspirons à transformer le territoire par l’instauration d’un système juste, écologique et solidaire qui prenne en compte les trajectoires de chacun.es. Réduire le trafic routier, avoir une urbanisation plus saine, la mise en place de l’alternative végétarienne à la cantine, moins de bétonisation, la fin des logements insalubres et énergivores et la co-construction des projets avec les habitant.es afin d’avancer ensemble sans laisser personne sur le carreau. Des solutions existent. Nous en proposons. Cela fait des années qu’un collectif Dionysien a entamé une lutte pour l’enfouissement de l’Autoroute A1 afin de préserver la santé des personnes vivant à proximité de cette source de pollutions énormes. À ce jour, aucune solution n’a encore été mise en place. Et que dire des Jeux Olympiques et Paralympiques prévus “à Paris” en 2024 ? Par souci de greenwashing on nous promet une compétition sportive “éco-responsable”. Mais qu’en est-il vraiment ? Saint-Denis servira de terrain pour le village et la piscine olympique. Mais quid de la pollution engendrée par toutes ces constructions ? Quid du trafic routier qui sera encore augmenté, du délogement, du prix du loyer ? Là aussi, des alternatives sont criées haut et fort par nos concitoyen.nes aux oreilles des décideur.euses. C’est le cas du Comité de vigilance JOP 2024, par exemple, complètement ignoré par les décisionnaires. 

Quand est-il du quartier des Francs-Moisins, concerné par un plan de rénovation urbaine ? Au menu, la destruction de nombreuses tours des cités avec le relogement des habitant.es. Mais ces nouveaux bâtiments seront-ils vraiment destinés à celleux qui auront été chassé.es des anciennes tours ? Qu’en est-il également de l’impact écologique de la démolition et de la reconstruction par rapport aux solutions de rénovations qui existent ? Il faut impérativement considérer l’avis des habitant.es, faire en sorte qu’iels aient un pouvoir décisionnaire sur ces questions.

Les candidat.es ont été alerté.es de l’urgence d’agir vite durant le prochain mandat. Un Pacte de la Transition Dionysien, co-écrit par des habitant.es de Saint-Denis, sous l’impulsion du Collectif pour une Transition Citoyenne leur a été proposé. Il contient 19 mesures afin d’encourager le maire de la prochaine décennie à mettre en oeuvre une politique résolument écologique. L’échelle locale sera aussi importante que l’échelle globale dans la lutte pour le climat. Les solutions sont là, les mesures sont à prendre très vite. 

Il est temps de mettre un terme à ce système inégal, il est temps de représenter tout le monde, toutes les luttes, et d’en finir immédiatement avec les discriminations sociales et environnementales qui touchent nos territoires. 

En ces temps troublés de pandémie, nous vous demandons humblement, si vous le pouvez, de prendre un peu de temps. Un peu de temps pour penser à un Saint-Denis, à des quartiers populaires, intégrées au sein d’une société juste, inclusive, solidaire et équitable qui fonctionne sur des bases d’épanouissement de dialogue, de compréhension et de respect. Un peu de temps pour penser une écologie sociale et des solutions qui prennent en compte les habitant.es. Un peu de temps pour prendre ou reprendre espoir pour en faire un moteur du changement.

 

L’équipe de Saint-Denis Ville au Cœur

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