François Fillon: une vision du monde façonnée par un prisme colonial et confessionnel

La déconstruction du discours de François Fillon, nouveau héraut de la droite française, est un exercice indispensable. Par-delà l'apparence placide et posé du personnage, elle révèle une idéologie mortifère fondée sur deux piliers (colonialisme et suprématisme chrétien) qui tolère toutes les dérives et toutes les violences.

 

Depuis qu’il s’est lancé dans la campagne des primaires de la droite et du centre, François Fillon a déployé dans ses différentes interventions un discours qui permet d’identifier les lignes de force qui sous-tendent sa vision du monde. C’est d’ailleurs un élément qui différencie François Fillon de certains autres candidats : dans un univers en convulsions, il offre aux électeurs une grille d’analyse et d’interprétation. Il s’efforce d’articuler cette vision du monde dans un discours posé et raisonné ; mais en réalité, il n’assume cette grille d’analyse que jusqu’à un certain point. Dès lors, pour analyser le rapport au monde de François Fillon, il faut à la fois écouter les mots qu’il emploie, le raisonnement qu’il déroule mais aussi identifier les moments où le raisonnement cède la place au raccourci ou à l’imprécation.

François Fillon a exposé sa vision du monde au cours d’une multitude d’interventions dans des formats et devant des publics très divers (débats télévisés, émissions long-format, discours de candidature à la Présidence de la République en août 2016, discours de soutien aux Chrétiens d’Orient en juin 2015). Nous avons fait le choix ici de nous concentrer sur deux aspects-clés qui émergeaient de son propos et nous semblaient profondément imbriqués : son rapport à l’histoire coloniale et son rapport à la crise syrienne.

François Fillon revendique un rapport décisif à l’histoire : dans son discours de Sablé-sur-Sarthe du 28 août 2016, il affirme se distinguer d’autres responsables français qui « ignorent l’histoire de France » ; il affirme avoir puisé dans l’histoire millénaire de la France et dans sa grandeur, la première raison de sa candidature à la Présidence de la République. Pourtant, son rapport à l’histoire coloniale de la France est édifiant : c’est une béance, un gouffre, un impensé. Les termes « colonialisme », ou « colonial » sont en tant que tels absents de ce discours ; le phénomène colonial n’est évoqué qu’indirectement au travers de la phrase désormais célèbre : « Non, La France n'est pas coupable d'avoir voulu faire partager sa culture aux peuples d'Afrique, d'Asie et d'Amérique du Nord ».  Cette déclaration, assénée dès les premières minutes de son discours, est frappante à plusieurs titres :

  • C’est une affirmation profondément négationniste puisqu’elle nie la réalité du fait colonial, fait l’impasse sur les conquêtes, les crimes, les politiques de ségrégation (Code de l’Indigénat, etc.) et opère un travestissement sémantique complet en désignant la colonisation comme une volonté de partage culturel. L’objectif est clair : il faut dépolitiser les réalités politico-historiques trop dérangeantes.
  • L’idée d’un « partage culturel » initié par la « plus vieille nation d’Europe » dont François Fillon venait de rappeler la grandeur et l’histoire millénaire quelques instants plus tôt n’est pas sans faire écho au « fardeau de l’homme blanc » de Rudyard Kipling ou au « devoir de civilisation des races inférieures » proclamé par Jules Ferry. Car que nous dit en réalité François Fillon ? Il nous explique que la France a unilatéralement entrepris cette démarche généreuse visant à faire partager sa culture exceptionnelle aux peuples du monde qui n’avaient pas cette chance. La formulation retenue par François Fillon va donc au-delà du négationnisme puisqu’elle vise à opérer un renversement éthique complet. Elle est également très symptomatique de la vision du monde de François Fillon : une vision fondée sur un rapport hiérarchique entre les civilisations avec (nous le verrons plus bas) à son sommet l’Occident chrétien dont la supériorité intrinsèque autoriserait quelques errements.
  • Enfin, la désignation des « bénéficiaires » de ce partage culturel n’est pas anodine. François Fillon y inclut les peuples d’Amérique du Nord avec lesquelles le processus colonial est très différent en termes de temporalité et de modalités de mise en œuvre du phénomène observé au Maghreb, en Afrique et en Asie au 19ème siècle. A contrario, la colonisation du Maghreb par la France est habilement englobée dans l’expression « peuples d’Afrique », comme si les enjeux mémoriels n’étaient pas particulièrement sensibles avec les pays du sud de la Méditerranée (en raison de leur proximité géographique, du poids des communautés d’origine maghrébine en France et de processus de décolonisation douloureux). Cet écrasement de la perspective historique est politiquement signifiant : en mettant implicitement sur le même plan la présence française au Québec de 1608 à 1763 et celle en Algérie de 1830 à 1962, François Fillon dilue la problématique de la responsabilité coloniale de la France au 19ème et 20ème siècles. Le message que nous adresse de manière subliminale François Fillon est simple : « le partage culturel voulu par la France a plutôt bien fonctionné au Québec … sans doute moins en Algérie. Y sommes-nous vraiment pour quelque chose ? »

Certes, lors de l’Emission Politique sur France 2 le 27/10/2016, François Fillon s’est efforcé de corriger le tir : il n’a en rien renié son discours de Sablé-sur-Sarthe mais il a accepté de qualifier la colonisation de « crime, aujourd’hui avec les critères qui sont les nôtres ». Mais cette concession étant faite, il s’est employé immédiatement à faire disparaitre la problématique de la reconnaissance de crimes coloniaux en utilisant deux contre-feux assez classiques dans le discours de négation de la problématique coloniale : le refus de la repentance[1] et l’irresponsabilité individuelle des ancêtres du locuteur dans la colonisation (ici dans le cas de François Fillon, des paysans basques et vendéens). Le même responsable politique qui déclarait à Sablé-sur-Sarthe que « la France, c’est 15 siècles d’histoire » et que « être Français, c’est se sentir chez soi dans une épopée où tout s’enchaine » détricote soudain l’histoire et la nation française pour la séquencer en une multitude de parcours individuels. Les aïeux basques ou vendéens de François Fillon auraient une responsabilité dans la Renaissance humaniste ou la Révolution citoyenne[2] mais pas dans les enfumades de Bugeaud ou dans les dispositifs opérationnels de protection de Salan ! Le procédé est rhétoriquement plaisant mais il est intellectuellement inepte et surtout politiquement dangereux,d car il contribue à renforcer une lecture à géométrie variable de l’histoire de France.

 

Mais comprendre la vision du monde de François Fillon et singulièrement son rapport aux enjeux géopolitiques du Moyen-Orient et de l’Afrique est impossible sans analyser la référence culturelle fondamentale qu’il brandit quasiment à chacune de ses interventions : les Chrétiens d’Orient. Lorsque François Fillon est interpellé le 13 octobre 2016 lors du premier débat des primaires sur les bombardements russes à Alep, sa réponse fuse : « C’est la guerre ! C’est la guerre au Yémen ! C’est la guerre quand les Chrétiens d’Orient ont été massacrés dans le silence général …. » De même, lorsque le 27 octobre dernier, la journaliste Léa Salamé l’interroge sur le chaos syrien, il rétorque : « On avait juste oublié un détail, c’est qu’il y a plusieurs communautés en Syrie, que Bachar al-Assad est soutenu, malgré tout, par sa communauté, les Alaouites … et par les Chrétiens. » La communication non verbale vient ici en appui au discours : la main droite de François Fillon se lève et son index se déploie lorsqu’il mentionne le soutien dont bénéficie Bachar al-Assad de la part de nombreux chrétiens en Syrie, car c’est pour lui un critère majeur pour étayer son argumentaire.

Force est de constater que depuis plusieurs années, François Fillon s’est intensément mobilisé en faveur des Chrétiens d’Orient : voyages au Liban et en Irak, nombreuses prises de parole, organisation d’une vaste réunion publique le 23 juin 2015 réunissant plus de 1.600 personnes au Cirque d’Hiver. C’est à cette occasion qu’il prononce un discours éloquent qui permet de mieux saisir la vision mythifiée des Chrétiens d’Orient qui l’habite.

A ses yeux, les communautés chrétiennes d’Orient incarnent à la fois une forme d’excellence civilisationnelle (« civilisations les plus brillantes ») et le vecteur d’une présence culturelle française au Moyen-Orient qui n’est pas sans faire écho à cette notion de « partage culturel » promue à Sablé-sur-Sarthe. Pour ces raisons, les Chrétiens d’Orient sont dans l’imaginaire filloniste la victime à la fois principale et innocente de ce qu’il désignait en 2015 comme l’Etat Islamique et qu’il désigne désormais par un concept plus large de « totalitarisme islamique »[3]. Il est difficile d’imaginer un responsable politique articuler une vision plus dépolitisée, plus naïve et, disons-le, plus idéologique d’une communauté d’individus : les Chrétiens d’Orient sont de modestes « commerçants, professeurs d’école ou paysans », « coupables de rien, simplement d’être chrétiens et fidèles à leur foi ». Ils sont la « première cible d’une épuration culturelle, spirituelle et humaine », car « leurs coutumes, leur foi, et le message bienveillant du Christ, doivent faire place nette au drapeau noir ».

Il ne s’agit en rien ici de nier les crimes, les exactions et les massacres dont ont été victimes certaines communautés chrétiennes de Syrie et d’Irak, en raison de leur appartenance confessionnelle, notamment lors de l’expansion territoriale de Daesh en 2013-15. Il ne s’agit pas non plus de nier les angoisses légitimes qu’expriment les communautés chrétiennes au Liban ou en Egypte face à la montée des tensions et des violences. Mais ces communautés ne représentent qu’une infime partie du puzzle politique régional ; leur poids démographique est faible et déclinant : 5-10% en Syrie, 1% en Irak. L’ensemble géographique Liban/ Syrie/ Irak/ Jordanie/ Palestine/ Israël regroupe environ 75m d’habitants ; même s’il n’existe pas de recensement confessionnel précis dans ces pays, les estimations convergent pour y dénombrer moins de 5m de Chrétiens. Que le sort et la destinée politico-économique d’une minorité démographique représentant moins de 7% de la population régionale soient aussi décisifs et structurants dans l’analyse géopolitique d’un prétendant crédible à la Présidence de la République Française est préoccupant.

Car, si l’enjeu est humanitaire et s’il s’agit d’invoquer une obligation de protéger des populations menacées de massacres, alors nous ferons tous bloc derrière François Fillon. Mais décliner un principe éthique sur la base de critères exclusivement confessionnels est la négation-même de l’humanisme. Or, a-t-on entendu François Fillon appeler à une mobilisation internationale pour sauver Douma ou Madaya encerclées par les armées d’Assad et les milices du Hizbollah ? Pourquoi un orateur aussi éloquent se fait-il si discret alors qu’Alep est assiégée et bombardée avec méthode et acharnement par l’aviation de son ami Vladimir Poutine ? Le discours de François Fillon sur la défense des populations massacrées en Syrie et en Irak est en réalité perclus de duplicité.

Et par-delà, les situations d’urgence humanitaire, ajuster la diplomatie française au Moyen-Orient en fonction de l’agenda politique d’une communauté démographiquement très minoritaire est dangereux et fondamentalement contraire à l’intérêt national. Il est certes vrai que c’est une pratique que les administrations françaises ont manié avec une grande dextérité pendant la période coloniale pour asseoir leur contrôle sur les populations (et notamment au Levant pendant la période du mandat). Répliquer en 2016 un tel modus operandi est-il un gage de paix et de sécurité collective pour les pays du pourtour méditerranéen ? On peut légitimement en douter. Mais, à nouveau, le référentiel politique de François Fillon est évident : c’est celui de la période coloniale. François Fillon est bien incapable de porter un jugement critique sur le fait colonial car c’est cette référence historique qui, en 2016, continue de nourrir son imaginaire et de dicter ses analyses géopolitiques.

François Fillon ignore les agendas politiques des acteurs locaux, il ensevelit toute conflictualité sous une étiquette confessionnelle, il évacue les enjeux sociaux et de partage des richesses pourtant si prégnants dans ces pays. Et naturellement, il passe sous silence tout le processus historique qui a placé les communautés chrétiennes d’Orient dans une position fragile et ambigüe et permis à certains dignitaires religieux chrétiens de nouer des relations étroites avec des dictateurs meurtriers et kleptocrates.

La traduction concrète de ce biais analytique est implacable. Elle se déploie sous nos yeux chaque jour : dans l’esprit de François Fillon, le maintien au pouvoir de Bachar al-Assad par les moyens les plus barbares est justifié, puisque de nombreux Chrétiens d’Orient (pas tous, comme le rappelait justement Léa Salamé le 27 octobre dernier) sont inquiets par la perspective d’une alternance politique à Damas. Peu importent les aspirations politiques (au demeurant très diverses) des 70% d’Arabes sunnites ; elles ne valent rien aux yeux de François Fillon en comparaison de celles d’une partie d’une communauté très minoritaire mais chrétienne. Peu importent les crimes de guerre perpétrés à Alep ou à Idlib, les famines organisées à Madaya ou dans la Ghouta, peu importent les dizaines de milliers de Syriens torturés dans les prisons du régime d’Assad. Mieux vaut un statu quo criminel (mais qui rassure à court terme de nombreux Chrétiens syriens) à toute autre scénario politique.

Dès lors, nul ne sera surpris de constater que les réseaux fillonistes sont à l’avant-garde du lobbying pro-Assad à l’Assemblée Nationale ou auprès de l’opinion publique :

  •  Parmi les députés qui se sont rendus à Damas pour y rencontrer Bachar al-Assad au cours des dernières années la surreprésentation de soutiens de François Fillon est patente : Thierry Mariani, député des Français de l’étranger, Valérie Boyer, députée des Bouches-du-Rhône, Nicolas Dhuicq, député de l’Aube, Xavier Breton, député de l’Ain.
  • Un quart des députés signataires de la résolution n°3493 déposée à l’Assemblée Nationale en février 2016 pour obtenir « la levée des mesures restrictives imposées à la Syrie » sont des élus proches de François Fillon (Thierry Mariani, Nicolas Dhuicq, Jean-Marie Sermier, député du Jura, Guy Teissier, député des Bouches-du-Rhône, Guy Geoffroy, député de Seine-et-Marne).
  • Lorsque des zélateurs du régime d’Assad tentent d’organiser une conférence dans un lieu aussi symbolique que le Mémorial de Caen, ils obtiennent que leur conférence soit parrainée et introduite par le maire de la ville, Joël Bruneau, soutien déclaré de François Fillon.
  • Lors de ses interventions médiatiques récentes, François Fillon lui-même est en pointe dans l’énoncé d’un discours négationniste à propos des massacres commis à Alep ou à Idlib. Qu’importent les rapports des Nations-Unies évoquant la commission à Alep en octobre 2016 « de crimes de guerre d’une ampleur historique », François Fillon « ne sait pas car il n’est pas sur place » avant d’enchaîner, comme poursuivi par ses obsessions « Il doit y avoir des enquêtes. J’avais par exemple réclamé qu’on saisisse la CPI pour les massacres des Chrétiens d’Orient. Est-ce qu’on l’a fait ? Non, pas du tout, ça n’a même pas été tenté ! ». Est-il besoin de décoder le sous-entendu abject derrière cette phrase ?

La déconstruction du discours de François Fillon est un exercice effrayant. Car cet homme qui se présente comme placide, pragmatique et féru de culture historique est en réalité un idéologue enfermé dans ses propres certitudes et qui nourrit une détestation profonde pour la science historique (ce qui explique d’ailleurs sa volonté s’il est élu de procéder à un travail de réécriture des programmes scolaires afin de les expurger de la dénonciation du fait colonial).

L’idéologie filloniste repose sur deux piliers : le colonialisme et une forme de suprématisme chrétien (Cque de nombreux Chrétiens considèreraient d’ailleurs comme antinomique de l’humanisme porté par le message du Christ). Ces deux piliers en alimentent mécaniquement un troisième : celle du conflit des civilisations. « Le choc de civilisations est en germe », déclarait-il à Famille Chrétienne le 7 juin 2016. La référence civilisationnelle était déjà brandie à cinq reprises par François Fillon dans son discours de juin 2015 au Cirque d’Hiver. Force est de constater qu’il utilise plus volontiers ce terme auprès de publics spécifiques que lors de ses interventions dans des médias nationaux.

Dans son discours de Sablé-sur-Sarthe, François Fillon s’est défini comme un homme « sûr de ses convictions ». Donnons-lui crédit de cette affirmation. Le nouveau champion de la droite française est un homme de convictions : ses convictions sont celles d’un idéologue dont l’imaginaire politique est celui du 19ème siècle et dont la vision politique d’essence coloniale est inégalitaire et très permissive à la violence d’état. Son accession au pouvoir serait une funeste nouvelle pour la paix en Europe et autour du bassin méditerranéen.

Un ultime avertissement s’impose. Ne nous leurrons pas : une défaite de François Fillon aux primaires ne serait qu’une mince victoire, car le travail de construction et de promotion de son idéologie mortifère ne s’arrêterait pas le 27 novembre prochain. Le combat devra être mené pied à pied ; trop de terrain idéologique a été abandonné depuis de nombreuses années.

 


[1] Terme d’origine religieuse, employé 46 fois dans les discours de campagne de Nicolas Sarkozy en 2007 (source : les Détricoteuses par Laurence De Cock et Mathilde Larrere : https://www.mediapart.fr/journal/france/161116/les-detricoteuses-au-temps-beni-des-colonies?onglet=full)

[2] Exemples cités par François Fillon dans son discours de Sablé-sur-Sarthe

[3] « Vaincre le totalitarisme islamique », François Fillon (Editions Albin Michel)

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