jules44
Abonné·e de Mediapart

1 Billets

1 Éditions

Billet de blog 7 déc. 2017

jules44
Abonné·e de Mediapart

Parce que nous avons besoin d’espaces de complicité

Il y a un peu plus de deux ans je me suis installée sur la ZAD de Notre-Dame-des-Landes avec un groupe d’ami.e.s. Nous avions décidé d’entamer différents gros chantiers sur notre lieu, que nous avons choisi de mener en binôme. Très rapidement, en tant que femme, je n’ai plus réussi à trouver ma place dans la dynamique collective des chantiers.

jules44
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Il y a un peu plus de deux ans je me suis installée sur la ZAD de Notre-Dame-des-Landes avec un groupe d’ami.e.s. Groupe mixte sur le plan du genre, nous nous connaissions depuis un moment déjà et partagions des envies communes que nous avons décidé de mettre à contribution d’un projet autour de notre installation. Nous avions décidé d’entamer différents gros chantiers sur notre lieu, que nous avons choisi de mener en binôme. Très rapidement, en tant que femme, je n’ai plus réussi à trouver ma place dans la dynamique collective des chantiers.

Quitter la ville, le travail de bureau et rejoindre la campagne, la vie en collectif et son lot de travaux physiques. Changer de vêtements, porter des pantalons de chantier, des sweat-shirts, se salir. Dans les travaux physiques, en apparence, le genre s’efface assez vite. Mais, sur les chantiers, je me suis rapidement sentie en trop : nous formions des groupes mixtes, je me retrouvais souvent en binôme avec des hommes, sur des projets qui me semblaient souvent insurmontables, tant je n’avais pas la moindre idée de la façon de les mener. J’essayais d’avaler les données, de solliciter des explications techniques. Je demandais à répéter une fois, deux fois, puis à la troisième je laissais passer, un peu exaspérée de me sentir aussi inapte, exaspérée de me sentir exaspérante. Demander une explication, c’est déjà exiger une forme de pause, alors on essaie de ne pas trop la faire durer. De n’être pas un poids. On participe donc à la hauteur de ses moyens et de ses compétences, et rapidement, on se retrouve à faire de la menue besogne, avec tout du long, ce sentiment désagréable de courir derrière l’autre, qui avance avec insouciance, fort et sûr de lui.

Reconquérir le rapport à la technique. Ce que je voulais, c’était l’égalité réelle, et tout de suite, c’est-à-dire tout au long du processus. Il ne suffisait pas pour cela de me le dire à moi-même, d’enfiler des vêtements adéquats et de me sentir prête. C’était sans compter la renaissance presque instantanée d’un profond sentiment de rejet et d’humiliation, dont il fallait alors comprendre d’où il venait et comment l’entendre, pour ne pas le laisser me désarmer ni en tenir l’autre responsable, celui face à moi, qui sait et ne semble douter de rien. Évidemment, mon manque de compétences techniques n’aidait en rien, et l’ensemble n’avait pour issues que la crispation et l’immobilité. Quelque chose en moi hurlait, et se refusait à accepter de vivre encore une situation inégalitaire sans que celle-ci ne soit nommée. Avec l’expérience, j’ai remarqué que lorsque l’explication technique m’est donnée par une femme ou toute personne qui n'est pas un homme cisgenre (c'est à dire un homme qui se reconnaît dans le genre qu'on lui a assigné à la naissance), elle me semble plus accessible et moins humiliante. Est-ce parce que les hommes, méconnaissant les enjeux préalables à notre échange, m’expliquent mal, ou bien en raison de ce que ce rapport inégal me renvoie à tant d’autres expériences d’humiliation liées au sexisme ? Sans doute un peu des deux.

Exiger l’égalité réelle, c’était finalement demander la reconnaissance de l’inégalité immédiate, la compréhension partagée de l’ensemble des mécanismes qui permettent et maintiennent cette inégalité. L’issue du chantier m’importait finalement moins que cette exigence d’être entendue : j’aurais voulu qu’il en aille de même pour mes camarades socialisés en tant qu’hommes. Non pas qu’ils me donnent des explications comme on fait une politesse (certaines explications sont pires que des silences) mais qu’ils incarnent dans leurs actes la conscience de leur responsabilité à partager la puissance que donne l’accès à certaines compétences. Cependant, aussi bienveillants étaient-ils, le souci d’efficacité finissait toujours par l’emporter et je me prenais à rêver à des chantiers plus lents et patauds peut-être, mais où l’envie de faire vraiment ensemble primerait sur le reste. 

Mes amitiés féministes passées me manquaient, et avec elle la possibilité de pouvoir partager simplement des choses qui semblent si incompréhensibles aux personnes socialisées comme des hommes. J’ai fini par me rendre à une réunion en mixité choisie (trans, gouines, meufs) sur la ZAD où j’ai pu dire : « je n’y arrive pas trop, en fait plus ça va moins j’y arrive, je ne trouve plus ma place auprès des hommes de mon collectif, et j’ai vraiment besoin de sentir un peu de sororité ». La réaction a été immédiate : on m’a proposé de participer à des chantiers en mixité choisie (à l’exclusion des mecs cis hétéros), et puis surtout, des personnes que je ne connaissais pas m’ont dit « viens chez moi quand tu veux, dès que tu as besoin de parler » et des amitiés sont nées de cette première rencontre. Dans un espace mixte, dire aussi simplement cette difficulté que j’avais n’aurait pas été possible. Il aurait fallu endurer l’incompréhension ou l’irritation des hommes, une claque de plus sur une liste déjà beaucoup trop longue. Les appellations « non-mixte » ou de « mixité choisie » sont dans un sens trompeuses, en ce qu’elles peuvent laisser croire à l’apparition d’espaces « moins mixtes ». Mais, l’espace le moins mixte qui soit, c’est bien l’espace social normatif, régit par l’ensemble des rapports d’oppression. Il est le lieu où sont réduites au silence et à la répression l’ensemble des personnes aux identités sociales opprimées. Les espaces de lutte qui choisissent de renverser ce rapport à la visibilité et au pouvoir sont aussi des espaces où ces différentes identités peuvent véritablement s’exprimer, gagner en visibilité et en puissance. Ils sont l’envers puissant et affirmé de n’importe quel espace social considéré comme « normal ».

C’est ce que permettent les espaces de non-mixité, ou de mixité choisie : se retrouver entre personnes qui partagent un même vécu, pouvoir le nommer, s’en insurger, en rire aussi. Mais surtout, pouvoir parler librement sans avoir à expliquer ni à se justifier. Savoir d’expérience que les personnes socialisées comme des hommes ne comprennent pas mon vécu de personne socialisée comme une femme me permet d’accepter que je ne comprends pas moi-même, en tant que blanche, hétérosexuelle, cisgenre, personne valide, une multitude d’autres vécus. Que les personnes qui partagent ces vécus ont besoin d’espaces sans moi pour survivre à l’oppression qui leur est faite (et à laquelle je participe, que je le veuille ou non) et se constituer en force politique à même de l’affronter. Que leur complicité est une arme essentielle à leur lutte d’émancipation et que si celle-ci m’exclut, j’aurais tort de croire qu’elle se fait contre moi : elle se joue contre mes intérêts de dominante, et si j’en viens à penser qu’elle me menace et à tâcher de lui nuire, c’est sans doute que c’est avant tout à ceux-là que je refuse de renoncer. Quoique j’en dise.

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Bienvenue dans Le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — France

Affaire Pellerin : la fuite judiciaire qui menace l’Élysée et le ministère de la justice

Le député Emmanuel Pellerin, visé en septembre dernier par une enquête en lien avec sa consommation de cocaïne, a été prévenu des investigations en cours, pourtant censées rester secrètes. L’élu des Hauts-de-Seine affirme que l’information lui a été transmise par Thierry Solère qui lui aurait dit la tenir du ministère de la justice. Le conseiller politique du président de la République et Éric Dupond-Moretti démentent.

par Pascale Pascariello et Antton Rouget

Journal — France

Le député Pellerin : la cocaïne en toute impunité

Élu de la majorité présidentielle, l’avocat Emmanuel Pellerin a consommé de la cocaïne avant et après son élection en juin dernier, d’après une enquête de Mediapart. Saisie en septembre dernier, la justice n’avait pas souhaité enquêter.

par Pascale Pascariello et Antton Rouget

Journal

Présidentielle 2022 : les comptes de campagne validés, Le Pen en attente

La candidate d’extrême droite conteste les conclusions de la commission de contrôle sur le remboursement de sa campagne. Tous les autres comptes sont définitivement validés. Des irrégularités mineures ont été détectées, notamment dans la campagne d’Emmanuel Macron.

par Antton Rouget

Journal — Transparence et probité

La justice enquête sur un chantier maudit de la métropole Nice Côte d’Azur

La juridiction nationale de lutte contre la criminalité organisée (Junalco) enquête sur la Compagnie de Phalsbourg, attributaire d’un projet immobilier emblématique. Elle s’interroge notamment sur le rôle du promoteur italien Paolo Celi, qui a introduit Christian Estrosi auprès du pape François.

par Hélène Constanty

La sélection du Club

Billet de blog

SOS solidarité pour famille intégrée en péril

Le recours contre l'OQTF du 6-12-22 a été rejeté. Cette famille, avec trois jeunes enfants est menacé de mort dans son pays, risque l'expulsion. Conséquence immédiate : logés au CADA (hébergements demandeurs d'asile) de Cebazat, ils seront à la rue le 31 janvier et si le 115 ne répond pas ce jour-là ou ne propose rien... SOS solidarité rapide et concrète dans ce billet. A vous de jouer.

par Georges-André

Billet de blog

Appel contre l’immigration jetable et pour une politique migratoire d’accueil

Nous appelons à la mobilisation contre le nouveau projet de loi du gouvernement, qui s’inscrit dans une conception utilitariste et répressive des personnes étrangères en France. S'il était adopté, il accentuerait encore le fait qu'elles sont considérées comme une population privée de droits, précarisée et livrée à l’arbitraire du patronat, de l’administration et du pouvoir.

par association GISTI

Billet de blog

Nous, les banni·e·s

À travers son nouveau podcast « Nous, les banni·e·s », La Cimade a décidé de donner la parole aux personnes étrangères qui subissent une décision de bannissement. Pour illustrer la violence des interdictions de retour sur le territoire français (IRTF), 5 témoins partagent leurs histoires, de leur départ vers la France jusqu’aux difficultés d’aujourd’hui.

par La Cimade

Billet de blog

Loi sur l’immigration : la nouveauté sera de rendre la vie impossible aux immigrés

Le ministre de l’intérieur, comme ses prédécesseurs, veut sa loi sur l’immigration destinée notamment à expulser plus efficacement les étrangers faisant l’objet d’une OQTF. Mais pourquoi, une fois de plus, le gouvernement ne s’interroge-t-il jamais sur les causes profondes de cette immigration ?

par paul report