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Billet de blog 7 déc. 2017

Parce que nous avons besoin d’espaces de complicité

Il y a un peu plus de deux ans je me suis installée sur la ZAD de Notre-Dame-des-Landes avec un groupe d’ami.e.s. Nous avions décidé d’entamer différents gros chantiers sur notre lieu, que nous avons choisi de mener en binôme. Très rapidement, en tant que femme, je n’ai plus réussi à trouver ma place dans la dynamique collective des chantiers.

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Il y a un peu plus de deux ans je me suis installée sur la ZAD de Notre-Dame-des-Landes avec un groupe d’ami.e.s. Groupe mixte sur le plan du genre, nous nous connaissions depuis un moment déjà et partagions des envies communes que nous avons décidé de mettre à contribution d’un projet autour de notre installation. Nous avions décidé d’entamer différents gros chantiers sur notre lieu, que nous avons choisi de mener en binôme. Très rapidement, en tant que femme, je n’ai plus réussi à trouver ma place dans la dynamique collective des chantiers.

Quitter la ville, le travail de bureau et rejoindre la campagne, la vie en collectif et son lot de travaux physiques. Changer de vêtements, porter des pantalons de chantier, des sweat-shirts, se salir. Dans les travaux physiques, en apparence, le genre s’efface assez vite. Mais, sur les chantiers, je me suis rapidement sentie en trop : nous formions des groupes mixtes, je me retrouvais souvent en binôme avec des hommes, sur des projets qui me semblaient souvent insurmontables, tant je n’avais pas la moindre idée de la façon de les mener. J’essayais d’avaler les données, de solliciter des explications techniques. Je demandais à répéter une fois, deux fois, puis à la troisième je laissais passer, un peu exaspérée de me sentir aussi inapte, exaspérée de me sentir exaspérante. Demander une explication, c’est déjà exiger une forme de pause, alors on essaie de ne pas trop la faire durer. De n’être pas un poids. On participe donc à la hauteur de ses moyens et de ses compétences, et rapidement, on se retrouve à faire de la menue besogne, avec tout du long, ce sentiment désagréable de courir derrière l’autre, qui avance avec insouciance, fort et sûr de lui.

Reconquérir le rapport à la technique. Ce que je voulais, c’était l’égalité réelle, et tout de suite, c’est-à-dire tout au long du processus. Il ne suffisait pas pour cela de me le dire à moi-même, d’enfiler des vêtements adéquats et de me sentir prête. C’était sans compter la renaissance presque instantanée d’un profond sentiment de rejet et d’humiliation, dont il fallait alors comprendre d’où il venait et comment l’entendre, pour ne pas le laisser me désarmer ni en tenir l’autre responsable, celui face à moi, qui sait et ne semble douter de rien. Évidemment, mon manque de compétences techniques n’aidait en rien, et l’ensemble n’avait pour issues que la crispation et l’immobilité. Quelque chose en moi hurlait, et se refusait à accepter de vivre encore une situation inégalitaire sans que celle-ci ne soit nommée. Avec l’expérience, j’ai remarqué que lorsque l’explication technique m’est donnée par une femme ou toute personne qui n'est pas un homme cisgenre (c'est à dire un homme qui se reconnaît dans le genre qu'on lui a assigné à la naissance), elle me semble plus accessible et moins humiliante. Est-ce parce que les hommes, méconnaissant les enjeux préalables à notre échange, m’expliquent mal, ou bien en raison de ce que ce rapport inégal me renvoie à tant d’autres expériences d’humiliation liées au sexisme ? Sans doute un peu des deux.

Exiger l’égalité réelle, c’était finalement demander la reconnaissance de l’inégalité immédiate, la compréhension partagée de l’ensemble des mécanismes qui permettent et maintiennent cette inégalité. L’issue du chantier m’importait finalement moins que cette exigence d’être entendue : j’aurais voulu qu’il en aille de même pour mes camarades socialisés en tant qu’hommes. Non pas qu’ils me donnent des explications comme on fait une politesse (certaines explications sont pires que des silences) mais qu’ils incarnent dans leurs actes la conscience de leur responsabilité à partager la puissance que donne l’accès à certaines compétences. Cependant, aussi bienveillants étaient-ils, le souci d’efficacité finissait toujours par l’emporter et je me prenais à rêver à des chantiers plus lents et patauds peut-être, mais où l’envie de faire vraiment ensemble primerait sur le reste. 

Mes amitiés féministes passées me manquaient, et avec elle la possibilité de pouvoir partager simplement des choses qui semblent si incompréhensibles aux personnes socialisées comme des hommes. J’ai fini par me rendre à une réunion en mixité choisie (trans, gouines, meufs) sur la ZAD où j’ai pu dire : « je n’y arrive pas trop, en fait plus ça va moins j’y arrive, je ne trouve plus ma place auprès des hommes de mon collectif, et j’ai vraiment besoin de sentir un peu de sororité ». La réaction a été immédiate : on m’a proposé de participer à des chantiers en mixité choisie (à l’exclusion des mecs cis hétéros), et puis surtout, des personnes que je ne connaissais pas m’ont dit « viens chez moi quand tu veux, dès que tu as besoin de parler » et des amitiés sont nées de cette première rencontre. Dans un espace mixte, dire aussi simplement cette difficulté que j’avais n’aurait pas été possible. Il aurait fallu endurer l’incompréhension ou l’irritation des hommes, une claque de plus sur une liste déjà beaucoup trop longue. Les appellations « non-mixte » ou de « mixité choisie » sont dans un sens trompeuses, en ce qu’elles peuvent laisser croire à l’apparition d’espaces « moins mixtes ». Mais, l’espace le moins mixte qui soit, c’est bien l’espace social normatif, régit par l’ensemble des rapports d’oppression. Il est le lieu où sont réduites au silence et à la répression l’ensemble des personnes aux identités sociales opprimées. Les espaces de lutte qui choisissent de renverser ce rapport à la visibilité et au pouvoir sont aussi des espaces où ces différentes identités peuvent véritablement s’exprimer, gagner en visibilité et en puissance. Ils sont l’envers puissant et affirmé de n’importe quel espace social considéré comme « normal ».

C’est ce que permettent les espaces de non-mixité, ou de mixité choisie : se retrouver entre personnes qui partagent un même vécu, pouvoir le nommer, s’en insurger, en rire aussi. Mais surtout, pouvoir parler librement sans avoir à expliquer ni à se justifier. Savoir d’expérience que les personnes socialisées comme des hommes ne comprennent pas mon vécu de personne socialisée comme une femme me permet d’accepter que je ne comprends pas moi-même, en tant que blanche, hétérosexuelle, cisgenre, personne valide, une multitude d’autres vécus. Que les personnes qui partagent ces vécus ont besoin d’espaces sans moi pour survivre à l’oppression qui leur est faite (et à laquelle je participe, que je le veuille ou non) et se constituer en force politique à même de l’affronter. Que leur complicité est une arme essentielle à leur lutte d’émancipation et que si celle-ci m’exclut, j’aurais tort de croire qu’elle se fait contre moi : elle se joue contre mes intérêts de dominante, et si j’en viens à penser qu’elle me menace et à tâcher de lui nuire, c’est sans doute que c’est avant tout à ceux-là que je refuse de renoncer. Quoique j’en dise.

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