Cela fait un petit moment depuis la dernière fois que j'ai écrit. J'avais du mal, il y avait de la tristesse, de la rancune, de la douleur. Au cours de ces deux derniers mois, je ne ressentais rien qui puisse me pousser à créer quoique ce soit, quoique ce soit que j'aurais pu relire une fois le texte terminé. Mais ça y est, c'est revenu : j'ai retrouvé ma capacité à mettre, via le clavier de mon ordinateur, des mots sur mes pensées.
Aujourd'hui, une ancienne collègue a posté sur Facebook un article qui parlait de ce qu'il se passait en Russie en ce moment. Je vous donnerai le lien vers ce texte à la fin du mien. Pourquoi à la fin ? Parce que les hypothèses et les considérations que j'ai lues ce matin dans l'article en question avaient également mûri la veille dans ma tête. Formulées par les mêmes mots. Les esprits mal tournés se rencontrent et mes émotions ressemblent à celle de l'auteur. Comme se ressemblent les opinions de tous les esprits mal tournés, i.e. les gens qui pensent et qui habitent encore, on ne sait pas trop pourquoi, dans ce vaste et beau pays si biscornu.
Il y a quelques jours, à 23 heures, j'ai reçu un sms de la part de Katia, une bonne copine de Moscou qui travaille depuis quelques années au sein de l'Académie Nationale des Finances qui est adossée au Ministère de Finances du Gouvernement russe. « Quant à moi, il y a du nouveau : Koudrine a été limogé... » Mais bien sûr ! L'Académie où travaillait Katia existait sous l'égide de l'ex-Premier ministre et le ministre de finances, Alexeï Koudrine. Un jour avant cette nouvelle, nous avons passé une heure au téléphone avec Katia, en bavardant des relations entre les filles et les garçons, en parlant des hommes en général. Et tout d'un coup, je reçois son message : « Koudrine est limogé... » Son sms m'a plus touché émotionnellement que notre bavardage sur les mecs. Tiens, tiens. Sentez-vous la marque de l'époque ? Les femmes s'engagent EMOTIONNELLEMENT dans la politique. Elles ont rejoint les hommes pour qui parler politique est la norme. Mes chers amis, c'est un mauvais symptôme !
C'était comment avant ? Avant, quand il se passait quelque chose au niveau national, nous étions assez indifférents, cela ne nous concernait pas directement, ce n'était pas notre problème, on continuait à s'occuper de nos propres soucis, ceux que l'on a toujours eu jusqu'au cou : le boulot, les enfants. Poutine, Medvedev, Koudrine, Prokhorov, Navalny, ils relevaient des noms de personnages inventés. En revanche, maintenant, on voit clairement que tout cela nous concerne tous. Puisque notre psyché, et surtout la psyché féminin, s'est sacrément usée depuis les dernière 10-15 années.
Premièrement, nous avions l'impression que nous savions ce qui nous attendait. Nous avons compris par la suite que ce n'était pas le cas. Nous nous sommes tellement habitués à vivre sans penser à l'avenir. Penser à la carrière ? Arrêtez. En Russie, un citoyen lambda ne fonctionne pas avec ce mot. Pourquoi travaillons-nous ? Pourquoi bossons-nous pour peanuts, ne signons-nous pas de contrats, nous fichons-nous des documents juridiques importants ? Parce que nous sommes analphabètes ? Pas du tout. La raison est que toute initiative ici tourne en eau de boudin. Les bonnes ou les mauvaises. Il n'y a rien de stable dans notre pays. Les tâches commencées se suivent (un job change l'autre, un nouvel oukase remplace l'ancien, une règle nouvelle contredit la précédente à peine adoptée), mais les changements ne changent rien. Il est im-pos-sible d'influencer la situation d'en bas. La démocratie, ce n'est pas à propos de nous.
Deuxièmement. Nous avons pris l'habitude de tout pardonner. Regardez l'Egypte : elle était muette et tout d'un coup, elle a fait une révolution ! Chez nous, ce numéro ne se passera pas. Non pas parce que nous sommes différents, mais parce que nous n'avons pas d'expérience positive. Nous n'avons pas l'habitude d'écouter les simples citoyens, c'est comme un virus dans le sang. Nous ne croyons pas à ce que nous pouvons gagner. Et d'ailleurs, nous ne croyons personne. Nous nous sommes habitués à l'idée que nous ne pouvons faire confiance qu'à nous-mêmes. L'union, la symbiose nationale, est une utopie en Russie. Admettons que nous organisions une révolution. Une fois en place, le nouveau pouvoir s'exercera à la verticale, soit d'emblée, soit progressivement, à tous les niveaux, même rudimentaires, même au quotidien. C'est la pente propre à la Russie, tout simplement. Nous sommes un triangle des Bermudes qui engloutit toutes les bonnes intentions.
Troisièmement. L'absurde pour nous est la norme de vie. Ce n'est même plus drôle d'en parler. Sauf si l'on veut faire une espèce d'inventaire et s'impressionner sois-même. Prenons, par exemple, un événement mondialement connu. Le Premier Ministre propose officiellement au Président d'échanger sa place contre la sienne. Le Président baisse l'échine, les témoins s'unissent dans un extase politique commune. Le Président déclare publiquement à tous le pays que l'on ne peut pas avoir sa propre opinion personnelle, il fait une mine sérieuse (i.e. drôle) et, en dernier lieu, pour la route (puisque l'on lui avait donné les leviers de commande), il fait le ménage parmi ses subordonnés, en limogeant le mécontent (à propos, le mécontent a aussitôt couru « prendre conseil auprès du Premier ministre », autrement dit, se plaindre à papa Vladimir). Mais bon, c'est une partie des derniers évènements... Mais après tout, cela se passe à Moscou. Comme dit un de mes copains : dans le pays, c'est la crise, et à Moscou il est vendredi.
Et si on s'approchait de l'Oural ? On a aussi des frissons dans le dos. Par exemple, l'adjoint au maire d'Ekaterinbourg est mis en examen, il est accusé d'implication dans des meurtres. Sa culpabilité n'est pas encore prouvée, mais on ne sait pas ce qui est le plus affreux : que l'homme qui dirigeait la ville soit un meurtrier potentiel ou qu'il soit innocent et une victime d'une lutte occulte terrible. L'ancien adjoint au maire de la capitale de l'Oural est actuellement à la maison d'arrêt et s'adresse aux autorités de la ville pour que le chauffage soit mis en route au plus vite car les prisonniers gèlent. Nos média, sans un brin d'ironie, mettent cela à la une des actualités ! Un autre exemple : le parquet d'Ekaterinbourg fait une enquête sur un détournement de fonds au zoo de la ville. Au zoo ! Rappelez-vous le sketch de notre comique, Gennady Khazanov : le tigre ne reçoit pas assez de viande ! Je peux vous donner un exemple encore plus récent. Notre site Internet, consacré à la culture (http://www.chashkapetri.ru/), s'est vu refuser une accréditation à la répétition de l'avant-première de l'opéra Prince Igor donné à l'opéra d'Ekaterinbourg. Ce n'est pas parce que nous (moi) risquons d'écrire (j'écrirai) une vilenie, mais parce que le directeur de l'agence d'information (qui, par ailleurs, est en charge des relations publiques et, en particulier, de l'opéra de la ville) est directement lié à l'Office municipal de la culture, lequel, pour des raisons personnelles, règle ses comptes avec nous et, plus précisément, avec moi. Quand je lis tout cela, je ne pense qu'à une chose : c'est du pur Kafka.
Ici, nous n'avons pas d'avenir. Tout d'un coup, nous avons TOUS commencé à le réaliser. Les gens de mon âge (les 35-40 ans) sont aujourd'hui en plein malaise. La même Katia de Moscou a remarqué : « Tu sais, Julia, j'ai réalisé que je vis dans une atmosphère digne du Melancholia de Lars von Trier. Une espèce de pressentiment de fin du monde inéluctable... » « Mon Dieu, qu'est-ce qu'il t'arrive, Katia ? » - j'ai commencé à rétorquer en disant que l'espoir meurt en dernier lieu. Et moi de penser que ma génération se caractérise principalement par une vie sans espoir. Nous l'avons oublié et c'est notre état intérieur normal au quotidien. Qu'est-ce qui se dit dans nos cuisines tous les jours, dans des discussions à propos de ce qu'il se passe dans le pays ? C'est cela, vous avez deviné. En langage vulgaire cela revient à cela : « Il est temps de se barrer ». En effet, il est douloureux de l'admettre, mais il n'y a plus rien à perdre ici. Vous aurez remarqué que je ne propose pas ici de solutions aux problèmes. Parce que ce ne sont que des questions rhétoriques. Et vous savez ce qui est intéressant ? Si nous nous « barrons » tous, comment allons-nous vivre sans cette tension intérieure ? Et si, par malchance, nous retrouvons l'espoir, qu'en allons nous faire ? Nous nous sommes tant habitués vivre sans...
Quand nous avons créé le site Internet Chashka Petri, nous voulions réunir des intellectuels, des gens qui savent réfléchir, parler, avoir son opinion (apparemment, c'est très à la mode et, d'après les rumeurs, ça rapporte de l'argent). Au jour le jour, nous nous rassurons d'avoir fait le bon choix, nous récupérons nos intellos un par un et nous apprécierons chaque trouvaille. Mais, il n'y a pas longtemps, j'ai pensé que je ne connaissais pas le public de notre Chashka Petri de visu. Nos lecteurs sont virtuels. Ils sont préoccupés par mille autres soucis et du coup, sont insaisissables en réalité, ou vivent bien loin de nos contrées (les statistiques Internet le prouvent). C'est triste, mais cela me procure personnellement l'espoir indécis de rencontrer le beau. Un jour. Mais pas ici.
Ah oui, et voici le lien vers l'article en question : http://www.snob.ru/selected/entry/41259
Traduit du russe par Vera Kolessina