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Billet de blog 18 mai 2020

Cessez d’utiliser le mot “fou”

Dans les médias, et dans la vraie vie, abondent les termes psychophobes, un désastre pour les malades constamment stigmatisé.e.s. Les conséquences pèsent lourd sur le moral des personnes touchées et sur l'aspect vital de la santé mentale. Il est aujourd'hui urgent de rétablir la vérité sur les préjugés.

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Mon regard s’est récemment attardé sur le titre fumeux d’un papier de Brain Magazine : “Folie, violence et vanité : Ruby Nikara, la fossoyeur de la télé-réalité”. Sujet du jour : la toute nouvelle starlette des réseaux sociaux, phénomène grandissant attirant des dizaines de milliers de spectateurs sur ses lives instagram. Au menu de ces “prestations” : discours incompréhensibles, joutes verbales et insultes, avec d’autres instagrammeu.r.se.s en direct. Une recette qui l’a rendu bankable, la jeune femme est devenue une véritable plus value pour les influenceu.rses en quête de visibilité, qui se l’arrachent, en l’invitant à tour de rôle sur leur live.

Et pour cause, l’effet Ruby est quasi immédiat. Dès son arrivée, les audiences explosent, et les réactions fusent. Les insultes s’entrechoquent dans des échanges inextinguibles entre la jeune femme et s.on.a hôte.sse instagrammeu.r.se. On est témoin, dans une mise en scène intolérable, d’un acharnement public d’une violence extrême. Les commentaires, à la vue de tou.s.te.s, s’agglutinent à grande vitesse, et tournent principalement autour de termes psychiatrisants. Ruby serait “bonne qu’à enfermer”, “un cas psychiatrique”. Elle est la victime, le déversoir d’une haine, la cible d’un public en soif d’excitation, de provocation, et d’adrénaline. Dans ces combats d’arène, le public acclame, avec une jouissance affichée, l’achèvement de la victime.

Dans ces directs entre act.eur.rice.s des réseaux sociaux, la frontière est floue entre réalité et fiction. Selon ce même article, la comédienne “serait atteinte de troubles mentaux”, et bien évidemment qui, hormis un.e thérapeute avisé.e ou Ruby, serait capable de le prouver? Le papier la décrit comme “folle”, un terme jeté sur le papier sans aucune distance empathique. Le sujet Ruby est étudié et déshumanisé. Cette observation est la mise en abîme de la principale problématique de la psychophobie, et l’urgence actuelle de redéfinir les troubles mentaux.

Un dangereux amalgame

Cette vindicte publique a démontré que le terme “folie ”n’avait pas bougé d’un iotat dans l’inconscient collectif. Au début de l’étude de la pensée humaine, tout.e patient.e souffrant de troubles mentaux, de névroses, dans son prisme aussi étendu qu’il existe d’individus sur terre, fut officiellement labellisé.e.s, étiquetté.s., sous l’adjectif “fou”, iels ont malgré e.ll.eux été victimes d’un dangereux amalgame. Névroses, pathologies légères ou non…. se confondirent en un seul terme.

Un amalgame qui a jeté l’opprobre sur les malades, une véritable condamnation. Au cours des siècles, un mur opaque s’est ainsi dressé entre le monde réel, le monde des gens “bien”, des “sain.e.s d’esprit”, et de l’autre côté, celui de celleux atteint.e.s de troubles mentaux. Cette stigmatisation a provoqué un sentiment de honte dévastateur, maladie sociale plus dévorante que le poison. A l’image d’un serpent qui se mord la queue, ce sentiment a provoqué une aggravation des souffrances, face à ce tabou dévorant, les malades sont devenu.e.s silencieu.x.ses.

Une représentation faussée dans la culture

Le cinéma a sévèrement impacté nos représentations de la santé mentale. Elle est longtemps apparue dans des contextes très stéréotypés, films policiers, ou d’horreur à travers les personnages des meurtri.erère.s, des criminel.le.s, atteint.e.s de très sévères pathologies.

“Split” de M. Night Shyamalan, illustre cette vision excessive, vision boursouflée des maladies malades qui va jusqu’à les faire basculer dans le registre fantastique. Le personnage principal campé par James McAvoy se transforme en bête surpuissante et destructrice. La médiatisation du film a révélé la grave méconnaissance des troubles mentaux, ainsi dans les résumés sur le net, on décrit le personnage principal comme étant atteint de schizophrénie. Or celui-ci souffre d’un trouble dissociatif de la personnalité.

La notion de diversité des pathologies mentales a ainsi été omise, au profit des pathologies très lourdes. Les personnages sont soit des criminel.le.s soit des êtres maléfiques, on est toujours dans l’excès. Un raccourci qui a vivement aggravé la perception des pathologies mentales.

En effet, la stigmatisation apparaît à l’écran : dans ces fictions, impossible de s’identifier au personnage, ses émotions sont inconnues, iel semble ainsi cloisonné.e, sépar.é. du spectateur, et crée une impossibilité d’empathie. Ce choix scénaristique entraîne par extension, un sentiment de déshumanisation chez les personnages.

Encore aujourd’hui, on représente encore et toujours dans les films les hôpitaux psychiatriques et asiles de l’époque de Freud, mouroirs, où les patients déambulent le regard vide.

La peur de la “folie”

La “folie” est une notion conceptualisée par l’humain de manière émotionnelle et non rationnelle, son sens très flou, n’a pu être digéré dans nos consciences. L’émotion a ainsi pris le pas sur la raison et a nourri avec force notre perception actuelle, notamment par le biais de la honte qui a de manière dramatique engendré le sentiment de peur, voir la terreur, de devenir “fou”.

Touchant malades et non souffrants, cette peur est particulièrement prépondérante dans nos sociétés et constitue l’élément fondamental de la psychophobie.

“La peur de la folie” reflète l’angoisse de la différence, de toute pensée, ou réflexion nouvelle ne correspondant pas à l’idée de normalité dans un environnement choisi. Les altérités dans la société ont été vivement combattues en vue de maintenir un système enraciné sur les valeurs d’image et de réputation. Accepter des comportements différents serait un danger, une menace à la survie d’un système.

C’est la raison pour laquelle, l’apparition du féminisme a provoqué des réactions de haine épidermique et disproportionnées, la peur de l’éclatement du système et le questionnement d’idées, sont pour beaucoup, intolérables. Et plus ces idées sont anciennes, plus la violence des réactions se fait ressentir.

L’utilité d’un terme galvaudé dans la société

La raison principale de la survie de ce terme est son intérêt trop grand dans l’organisation de la société. “La possibilité de la folie” rassure, car elle illustre l’idée de limite à ne pas dépasser, le juste milieu entre les valeurs morales du bien et du mal. “Le danger de la folie” représenterait alors un système de protection bien ancré de la société.

Elle s’est même révélée être un puissant instrument des régimes totalitaires : pour se débarasser de leurs opposants, certain.e.s dirigeant.e.s envoyaient leurs ennemi.e.s dans des hôpitaux psychiatriques. Le but ici était de maintenir un système menacé par une parole dissidente.

La mort sociale

La perspective de la “folie” s’est ainsi glissée insidieusement dans l’inconscient, aussi menaçante qu’une épée de Damoclès. Pour les membres constituants de la société, la “folie” incarne la mort sociale : l’annihilation de l’image, et de la réputation. La perspective de la mort sociale est parfois même plus profondément ressentie que la mort physique.

La “folie” est donc une construction sociale, qui, à partir des émotions de honte et de peur, est parvenue à museler la société et empêcher les dissensions.

Pour beaucoup, la société est considérée comme un élément fondamental de l’identité. Il est ainsi impossible de la briser ni de la questionner. Il n’est donc pas surprenant que la perspective de suivre une thérapie éveille chez certains.e.s des résistances ou des réactions excessives. Toute remise en question des mécanismes de pensée équivaudrait à leur propre destruction.

L’évolution du concept de “folie” a été un désastre et un enfermement pour certain.e.s. Encore aujourd’hui, nombre de malades ne consultent pas, terrorisé.e.s par “le grand secret de la santé mentale”, tabou tant mystifié au fil des siècles. En France tout particulièrement, pays le plus consommateur de psychotropes, la stigmatisation de la santé mentale reste pregnante, nourrie par les méconnaissances et l’usage à tout va des termes psychiatrisants, toujours utilisés de manière négative voir injurieuse.

Il est à présent temps de reconnaître publiquement la pluralité des troubles mentaux. Leur surutilisation dans des contextes sans lien avec la santé mentale doit cesser impérativement, pour enfin la défaire de ses préjugés sans âge et destructeurs pour les malades. Ce passage devra passer par la communication et la fin de la silenciation des concerné.e.s, subissant le poids de la honte et de la peur datant des siècles derniers.

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