Ces femmes qui préfèrent les hommes mûrs

Diktat du jeunisme dans le couple hétérosexuel

 © Crédit photo : Anthony Tran © Crédit photo : Anthony Tran

Le féminisme a su déboulonner de nombreuses inégalités, mais n’a que peu impacté la dynamique sexiste du couple hétérosexuel. L’âge en est un exemple flagrant, simple préférence pour certain.e.s, il transporte avec lui un historique d’injonctions, reflété notamment par l’écart d’âge entre les partenaires. En effet selon les chiffres de l’Insee concernant l’année 2012 :

“Dans 56 % des couples, l’homme est « plus âgé » que la femme. Dans 30 % des couples, les deux conjoints ont le même âge à un an près, et dans 14 % des couples, l’homme est le « plus jeune ». Lorsque les conjoints n’ont pas le même âge à une année près, l’homme est donc l’aîné huit fois sur dix.”

Nombreuses sont les femmes recherchant sciemment un partenaire plus âgé. Certes, même si l’amour est aveugle et n’a pas d’âge, on peut cependant s’interroger sur la réelle motivation entourant ce choix, qui camouflerait un schéma d’idées des plus archaïques.

Femmes et hommes, inégaux face à la vieillesse

La différence d’âge est révélatrice de notre rapport à la vieillesse. Pour mieux la comprendre, il est utile de se référer à ses archétypes, transportant avec eux leur lot de disparités les plus troublantes. Alors que le vieil homme symbolise la sagesse, la vieille femme revêt les traits repoussants de la sorcière.

Ce symbole est très présent dans les contes de fées, à travers les personnages des marâtres, vieilles femmes enlaidies aux vils desseins.

La Reine du Royaume, personnage sublime et charismatique, dans “Blanche-Neige”, incarne cette vision déformée de la vieillesse féminine. Rongée par la jalousie, elle contemple sa belle-fille, tel un miroir, reflet de sa jeunesse perdue.

La Reine représente l’attachement excessif au paraître d’une femme à la vie morne, souffrant de l’absence de son mari… Pour arriver à ses fins, elle se métamorphose en vieille femme repoussante et voûtée, et donne ainsi vie à sa peur inconsciente.

La pomme qu’elle empoisonne pour tuer Blanche-Neige a une signification biblique, métaphore du passage de l’enfant à l’âge adulte, un symbole ignoré par la Reine : Blanche-Neige, croquant le fruit défendu, atteint ainsi l’âge de procréer.

Dans le conte de Grimm, la pomme marque non seulement la séparation de la mère et de l’enfant, mais également la fin de la fertilité de la Reine, regrettant ses années de femme féconde.

Dans cette imagerie des plus archaïques du féminin, laideur et vieillesse sont indissociables. Et encore aujourd’hui, la peur de vieillir est une charge mentale toujours aussi pregnante dans la vie des femmes. Une angoisse des plus lucratives pour l’industrie esthétique et notamment cosmétique, cette dernière profitant de cette peur pour sans cesse inventer nouveaux sérums et crèmes anti-rides destinés à repousser les effets de l’âge. Les paliers symboliques des décennies, les fameuses crises de la quarantaine et de la cinquantaine sont des étapes hautement préjudiciables pour la vie mentale des femmes.

A l’âge d’or du patriarcat, le rôle de la femme gravitait autour de valeurs restrictives et superficielles. Beauté et fécondité furent ainsi exacerbées, boursouflées marquant la vie et la chair de milliards de femmes, ses origines se sont depuis évanouies, oubliées dans la mémoire du temps lointain.

Le regard de l’homme devenait l‘assurance de cette désirabilité, son statut était d’autant plus réducteur qu’éphémère, puisqu’il prenait fin à la ménopause. La femme a ainsi longtemps existé par et pour sa fonction de mère, le ventre féminin revêtait une valeur utilitaire. Il n’était donc pas surprenant qu’on associe la vieille femme à une vision de la déchéance.

La femme trophée

La figure de la jeune épouse est lourde de sens dans l’imaginaire masculin, elle revêt une dimension spectacle, celle de la femme trophée.

Socialement, “posséder” une femme plus jeune permettait à l’homme d’affirmer son rang social et de reproducteur.

Une corrélation entre écart d’âge et rang social a été observée dans la période du 17ème, jusqu’à la deuxième moitié du 20ème siècle : plus la classe était élevée, plus la différence d’âge entre les époux était importante.

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Selon Bonneuil, les écarts observés en France au 19ème siècle sont “élevés pour les propriétaires (6,3 ans), plus faibles pour les cultivateurs et les laboureurs (entre 3,8 et 4,5), encore plus faibles (entre 2,5 et 3,0) pour les domestiques, journaliers, maçons, manoeuvres et manouvriers indistinctement”.

Encore aujourd’hui, cette dynamique a toujours cours. Pire, elle se renforcerait avec le temps, plus les hommes se marient tard, plus l’écart avec leur épouse se creuse (Insee, 2012). De plus, ils choisiraient de préférence une partenaire plus jeune en cas de remariage…

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Le mythe de la fertilité masculine

Cette inégalité au sein du couple hétérosexuel repose sur une conception faussée de la fertilité masculine. Contrairement aux femmes, il a été longtemps considéré que l’homme possédait, tout le long de sa vie, les pleines capacités de procréer. Une vérité contestée par la science qui a depuis prouvé que le vieillissement chez l’homme entraînait une dégradation de la qualité de ses spermatozoïdes, il représenterait même un danger pour la santé du nouveau-né. La femme n’était donc, pas la seule impactée biologiquement.

Cette fausse idée de fertilité masculine a eu comme effet pervers d’accentuer l‘idée de la supériorité biologique de l’homme sur la femme. Le capital de reproducteur de l’homme demeurait inchangé au fil des années, contrairement à la femme, prisonnière du temps.

Cougars et gentlemen poivre et sel

Le célèbre premier dîner Macron-Trump à la Tour Eiffel fut la parfaite incarnation des double standards de notre époque. Ce soir-là, chaque président arborait un écart d’âge de 24 ans avec son épouse. Donald Trump, pourtant de six ans son aîné, adressa une indigeste diatribe à Brigitte Macron : ”Vous êtes en forme! Elle est en si bonne forme physique! C’est beau”. Trump résumait le caractère invincible de l’homme face aux effets du temps.

Les médias, offusqués de la différence d’âge du couple Macron, épargnèrent Donald Trump. Melania, cependant, continue d’attirer quolibets et remarques acerbes au sujet de sa relation. Il est ainsi d’usage de prêter aux épouses plus jeunes, des intentions vénales. En fiction, comme dans la réalité, la femme demeure encore et toujours l’être vil et mal intentionné des siècles derniers.

Le lexique se révèle à son tour sexiste : le terme cougar, largement utilisé désormais dans la langue francaise, ne connait ainsi pas d’équivalent masculin. Certes, il souligne l’incongruité de cette nouvelle dynamique dans le couple, cependant, à travers l’image de l’animal, on attribue aux femmes un instinct bestial et dangereux. Chasseresse et dominatrice, elle serait une prédatrice pour l’homme.

Hollywood a su créer de nombreux personnages phare, le mythe du gentleman dans la force de l’âge s’est invité sur les plateaux hollywoodiens. Incarné par George Clooney et Leonardo Di Caprio, l’homme séduisant de plus de quarante ans est devenu un nouveau fantasme.

Contrairement aux femmes, leur chevelure n’est non pas qualifiée de grisonnante mais de poivre et sel, la vieillesse de l’homme n’est pas un frein à son sex-appeal, elle est au contraire valorisée, autorisée. A l’image des dad bod, nouvelle sensation née sur le web, les poignées d’amour des pères de famille sont devenus des nouveaux critères de séduction. Le temps pour l’homme n’est donc pas un ennemi, les adjectifs mélioratifs accompagnent cette nouvelle étape de leur vie, où chaque chose semble encore possible.

Une dynamique menacée

La révolution de la place de l’enfant dans le couple hétérosexuel pourrait changer la donne. Longtemps considéré comme fin, dans l’image traditionnelle de la famille nucléaire, le rapport à la descendance est bousculé par la réappropriation des libertés individuelles. Carrières et épanouissement personnel éclipsent petit à petit rêves d’enfant et de mariage. Les problématiques environnementales jouent leur part et certain.e.s couples font le choix de ne pas procréer, c’est le cas des child free de plus en plus nombreu.x.se.s.

De plus, la réappropriation du pouvoir des femmes sur leur corps et l’acquisition de leurs droits, pourraient sévèrement changer le cours des choses. Sans l’ascendant financier de leur époux, la femme ne dépend plus de personne. Les avantages qu’elle rencontrait jadis en choisissant un partenaire plus âgé, risquent de lentement s’évanouir dans l’esprit de ces femmes embrassant petit à petit leur liberté.

Sources :

“L’écart d’âge entre conjoints” de Jean-François Mignot, dans Revue française de sociologie 2010/2 (Vol. 51), pages 281 à 320

Anatomie de la différence d’âge dans les couples”, franceinter.fr

 

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