Soutien à la sociologue Carine Clément, interdite d'entrée en Russie

La chercheuse française, qui a vécu plus de vingt ans en Russie et a une fille de nationalité russe, devait participer à une conférence vendredi à Moscou. Elle vient d'être interdite d'entrée à la frontière aujourd'hui et se voit officiellement bannie du territoire russe pour 10 ans.

Carine Clément © FB Carine Clément © FB

Le motif invoqué par le FSB : Carine Clément poserait un "problème de sécurité nationale" à la Russie. Une accusation évidemment délirante alors que la sociologue, qui a vécu plus de 20 ans en Russie, était l'une des invitées d'une table ronde au Centre culturel Voznessensky à Moscou vendredi. Son intervention devait porter sur le mouvement des "Gilets jaunes" en France, un thème que la chercheuse rentrée dans l'hexagone en 2017 et désormais associée à l'EHESS (Paris) étudie depuis un an. 

Une sanction d'autant plus brutale qu'une partie de la vie de Carine Clément est en Russie, sa fille étant citoyenne russe et son mari, le militant et responsable syndicaliste Andreï Demidov, vivant sur place. L'universitaire était arrivée dans le pays comme étudiante de thèse en 1994 après la chute de l'Union soviétique, et était restée vivre en Russie. Elle y passa plus de 20 ans, partageant plusieurs années la vie du député de centre-gauche à la Douma russe Oleg Cheïne

Elle fut membre du Centre Andrew Gagarine d’étude de la société civile et des droits de l’homme au sein de l'Université d'Etat de Saint-Pétersbourg. Un temps correspondante spéciale de L'Humanité, elle a aussi été pendant tout son parcours en Russie une militante de terrain infatigable, active sur le plan civique en Russie - dans un pays où cela peut être risqué -, tentant de fédérer les mouvements sociaux, que ce soit aux côtés de salariés en lutte ou dans des cortèges demandant plus de justice sociale. En 2004, elle créa l'Institut des actions collectives, un organisme de soutien aux mouvements associatifs.

Un engagement qu'elle avait déjà payé par une grosse frayeur en 2008, lorsqu'elle fut agressée dans la rue à Moscou par deux hommes, à l'aide d'une seringue, fort heureusement sans danger. C'était alors qu'elle se rendait, déjà, à une conférence en compagnie d'intellectuels de gauche. Elle fut victime de deux autres agressions et tentatives d'intimidation la même année.

De retour en France, Carine Clément était restée fidèle à ses engagements en continuant de pointer le manque de justice sociale en Russie et la politique libérale pilotée par Vladimir Poutine. Par exemple dans cet article paru dans le Monde Diplomatique, ou cet entretien accordé à Là-bas si j'y suis.

Comble de l'ironie, la sociologue venait de participer il y a quelques semaines à un (très bon) débat sur les manifestations moscovites de cet été en compagnie de l'universitaire Jean-Robert Raviot et du pour le moins russophile Jacques Sapir, sur le média... Sputnik France, financé par l'Etat russe !

Cette décision absurde des autorités et services russes ne fait donc que peu de sens - si ce n'est faire payer à la chercheuse son passé de militante associative de gauche en Russie et ses critiques du pouvoir (lire cette excellente d'analyse de ce que pourrait être le "poutinisme").

De nombreux commentaires sur le site du quotidien Kommersant qui a relayé l'affaire tendent à penser que le "ban" de 10 ans ne sera pas maintenu. Espérons-le. Mais cette interdiction d'entrée sur le territoire, sanction brutale et inique, doit être dénoncée.

Soutien total à Carine Clément. Certains de ses autres articles et travaux sont trouvables ici, ou encore ici.

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