Marseille: un été presque comme les autres à Félix-Pyat

Située dans le troisième arrondissement de Marseille, où plus de 55% des habitants vivent en dessous du seuil de pauvreté, la cité Bellevue, dite «Félix-Pyat», abrite quelques 3 000 habitants sur les hauteurs de la ville. Je suis partie à la rencontre de certains d'entre eux les 31 juillet et 1er août dernier.

Depuis le très cosmopolite quartier de Noailles dans l'hypercentre de Marseille, il faut d'abord rejoindre l'Église Saint Lazare. Puis remonter durant plusieurs dizaines de minutes l'avenue Roger Salengro qui débouche sur le métro National, point de desserte principal du quartier Saint-Mauront. Autrefois investi par les immigrés italiens, il est aujourd'hui l'un des bastions de la communauté comorienne, qui représenterait 10 à 12% de la population phocéenne. Quelques mètres plus au nord, au 143 de la rue Félix Pyat, le Parc Bellevue, dit "Félix-Pyat", une vaste cité de 3 000 habitants, surplombe le commissariat de police du 3ème arrondissement. "Le plus pauvre de France", aime à rappeler la presse. 

Félix-Pyat © Julie Déléant Félix-Pyat © Julie Déléant

La chaleur est écrasante en cette fin de mois de juillet. Le mercure frôle les 35 degrés à l'ombre. Un groupe de jeunes tue le temps sur un vieux canapé en cuir brun. "Les grands sont au terrain de football", indique l'un d'eux. À la fin de l'après-midi, ils cèdent leur place aux "anciens", qui profitent de la brise à peine naissante pour discuter au pied des tours. De loin, Félix-Pyat ressemble à n'importe quel autre ensemble d'immeubles français avec ses tours délabrées, son linge multicolore aux fenêtres et son silence de plomb entrecoupé de rires diffus qui s'échappent des trottoirs. De Félix-Pyat, on sait en réalité peu de choses. Cette année, la presse fait écho d'un entrepôt ravagé par un incendie, d'une école menacée par l'amiante, d'un homme abattu suite à un règlement de comptes ou d'interpellations diverses. Une initiative de ramassage de déchets, également. Une cité de plus dans la chaîne de ces forteresses de béton imprenables, où pauvreté systémique va irrémédiablement de pair avec insécurité. 

Le temps suspendu 

À la fin du mois de mars, en pleine épidémie de Covid-19, le Dr. Slim Hadiji, médecin généraliste et urgentiste à l'hôpital Nord, sonnait l'alerte dans un message au ton péremptoire : dans plusieurs hôpitaux de la ville, plus de 70% des patients hospitalisés en réanimation seraient des patients d'origine comorienne. Il invitait la communauté à mettre un terme aux fêtes et rassemblements religieux. En réaction, le député LREM Said Ahamada avait invité à faire preuve de discernement : "oui à la sensibilisation, non à la stigmatisation". Snoop, figure de la cité, est plus nuancé. "C'est vrai qu'il y en a eu, des fêtes. Les familles avaient acheté plein de nourriture qui aurait été perdue, mais là c'était la santé le plus important. Ça n'a pas duré bien longtemps parce que tout le monde a vite compris, mais il a fallu un peu de temps. C'est comme ça." 

L'été au balcon. © Julie Déléant L'été au balcon. © Julie Déléant

On apprendra vite que c'est toujours un peu "comme ça" à Bellevue. Jimmy*, grande gueule et sourire vainqueur, profite de sa liberté retrouvée après un bref passage en prison. Je lui demande pourquoi il n'en profite pas pour chercher un boulot. "Si tu étais moi, tu saurais à quel point ça sert à rien de chercher." C'est comme ça. 

Deux mois après la fin du confinement, la vie a repris son cours à Bellevue. Sans salle de sport ni gymnase à proximité, les plus jeunes s'occupent comme ils peuvent. Le fantasque Guy, prof de tennis et ancien animateur social, organise ce vendredi un grand tournoi de football. Il vient de proposer à Zak, un "grand" de la cité, de devenir président d'une autre compétition. Il est venu l'annoncer aux autres, qui le félicitent. Sur l'esplanade qui surplombe le stade, un homme d'une quarantaine d'années tente d'échanger un vieux parasol volé contre quelques cigarettes. Après une course poursuite entre les blocs, quelques gouttes de sueurs et une bonne tranche de rigolade, il récupère son précieux gadget et disparait sous le soleil de plomb. L'été les journées sont longues, alors entre deux clients on se chambre, on refait le monde. Un monde dont le confinement n'aura pas eu le mérite d'élargir les frontières.

Guy, professeur de tennis et "papa poule" © Julie Déléant Guy, professeur de tennis et "papa poule" © Julie Déléant

La main posée sur sa canne, Saïd Ali toise l'horizon. "On devait partir aux Comores cet été, mais pas possible avec le virus, alors on reste là." C'est comme ça.

Plus proche, il y a bien les Calanques, parades de criques turquoises qui s'étendent sur plus de vingt kilomètres le long des côtes méditerranéennes. Mais là-bas comme sur les plages du centre-ville, pas grand monde n'y met les pieds. "Parfois le dimanche. Mais pas beaucoup...", répond son ami en haussant les épaules. Chacun son Parc. En guise d'exotisme, les habitants de Bellevue ont leur "Miami", une résidence d'un blanc immaculé située à deux encablures des anciens bâtiments dont ils ne côtoient pas les habitants, malgré leur évidente proximité. Bac S en poche depuis deux ans, H* passe lui aussi son été à Félix-Pyat. Il passe ses journées avec Redouane et Karim, 17 et 21 ans, tout deux originaires de la banlieue parisienne et venus faire "la saison" à Bellevue. À la rentrée, Karim reprendra son activité dans l'électroménager. Redouane sa routine, et reviendra peut-être l'été prochain.  

Deux générations au pied des tours de Félix-Pyat. Sur la droite, "Miami". © Julie Déléant Deux générations au pied des tours de Félix-Pyat. Sur la droite, "Miami". © Julie Déléant

 

Et les mistrals gagnants...

Le lendemain, le soleil brûle toujours le bitume mais le mistral a gagné la colline. "C'est une journée bizarre", commente Redouane. Irritée par les rafales, je lui fais part de mon agacement. "Oui, mais tant mieux pour nous, car on crève de chaud à bosser toute la journée." Chacun ses priorités. Sans m'en apercevoir, en une remarque, je viens de perdre l'illusoire ascendant conféré par mon statut de journaliste. Désormais, ce ne sera plus uniquement à moi de poser les questions. Je me remémore la défiance de Snoop, qui m'a interpellée la veille au sujet du droit à l'image lorsque je prenais un balcon en photo sur lequel deux de ses amis discutaient. "Les journalistes nous prennent pour des imbéciles. Ils nous posent des questions jusqu'à ce que l'on leur réponde quelque chose dont ils ont besoin pour leur sujet, et ils ne gardent que ça. En fait, personne n'est vraiment intéressé par ce qu'on dit." 

Un ami de Redouane interrompt mes pensées, me demande pourquoi j'ai choisi ce métier. Je lui dit que je ne sais rien faire d'autre. Pourquoi je suis venue jusque Félix-Pyat. Pour déconstruire les représentations. Il me demande si j'ai vu "La Cité de Dieu" et "Les Misérables". Ma réponse négative le déconcerte. "Mais tu es journaliste". Voilà, nous y sommes.

Puis Jimmy revient, accompagné d'un ami qui souhaite me parler. Très rapidement, nous évoquons la relation qu'entretiennent les jeunes du quartier avec la police. À ma surprise, elle ne s'articule pas autour de la haine mais de la crainte. Chaque récit, s'il est impossible d'en assurer la véracité, permet au moins de rendre compte du rapport de verticalité qui caractérise la nature des relations entre les jeunes et les forces de l'ordre. S*, qui refuse que je prenne ses claquettes en photo pour ne pas être reconnu, me demande de photographier son mollet droit, marqué par une cicatrice de plusieurs centimètres. Il aurait été plaqué violemment contre une baie vitrée au cours d'un simple contrôle. "Dès qu'on les voit, on court. On préfère mourir que se faire attraper par eux." Certains soirs, les brigadiers de la BST, qui "ont leur têtes", descendraient au quartier éméchés pour "tabasser".   

Les molets d'un jeune résident de Felix-Pyat, blessé au cours d'une interpellation policière © Julie Déléant Les molets d'un jeune résident de Felix-Pyat, blessé au cours d'une interpellation policière © Julie Déléant

Au loin, un petit groupe de sexagénaires assiste à la conversation, en silence. Derrière leur apparente discrétion se dessine une réalité glaçante. "Ils ne parlent pas très bien le français, confie S*. Comme 95% des mères dans ces immeubles." Les policiers n'hésiteraient pas à réquisitionner leurs appartements sans mandats pour y effectuer des planques, bafouant, si l'information se révélait exacte, des droits dont elles n'ont pas connaissance. 

En partant, je leur demande ce qui les lie tant au quartier. Personne ne sait vraiment. Il faut regarder, ressentir. La chape de plomb prend alors la dimension d'un autre univers dont les contours s'étendent non plus au coeur de la ville, mais bien au coeur de l'homme.

Après un long silence, le visage de Jimmy s'anime brièvement. "Ici c'est la misère, mais on a la vie. Cet endroit, c'est ce que je connais qui est le plus proche de la vie."

 

 

*Certains prénoms ont été changés

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