Dans la Nièvre, pas touchés mais confinés

En Bourgogne-Franche-Comté, le département de La Nièvre est le seul où le virus ne circule pas activement. Alors que le pic épidémique est attendu en début de mois prochain sur l'ensemble du territoire français, ici les communes, entre précautions et incertitudes, naviguent à vue.

"La plus grande crise sanitaire qu'ait connu la France depuis un siècle" épargnera-t-elle les quelques 200 000 irréductibles Nivernais ? Si aucun décompte officiel n'existe à l'échelle départementale, les cas relayés par la presse locale dans le département se comptent sur les doigts d'une main : deux personnes ayant contracté le virus en Italie, un employé de la centrale nucléaire de Belleville-sur-Loire (18), une ouvrière de Jacquet2000

Ici comme ailleurs, les résidences secondaires ont pourtant été investies dès l'annonce de la mesure de confinement. La région viticole, qui jouit d'une excellente réputation grâce notamment aux domaines de Sancerre et Pouilly-sur-Loire, est située à seulement deux heures de Paris. "C’est simple, la moitié des gens au marché, je ne connais pas leur tête", témoigne un habitant de Cosne-Cours-sur-Loire, la seconde ville la plus peuplée du département. Au supermarché de Donzy, le printemps a un avant-goût d'été. "Les clients que j'ai l'habitude de voir durant la période estivale sont déjà là », dit une employée. Bien identifiés par les riverains, ces "étrangers", venus grossir les rangs des villes et villages il y a quelques semaines, cristallisent les premières tensions. "Je suis stupéfaite du manque de civisme des Parisiens. Ils achètent des quantités de nourriture astronomiques et ne laissent rien pour les autres. Chez nous, le panier moyen est passé de 30 à 60 euros par client, et certains locaux commencent à en avoir vraiment marre", s’agace Mélodie, une responsable de caisse, tout en concédant que les Parisiens, qui « font survivre le magasin », ne sont pas indésirables pour autant. "C'est simplement leur attitude qui pose problème".

Un militant associatif installe une protection en Plexiglas dans une boulangerie à Cosne-Cours-sur-Loire (58) © Julie Déléant Un militant associatif installe une protection en Plexiglas dans une boulangerie à Cosne-Cours-sur-Loire (58) © Julie Déléant

Ici comme ailleurs, l’essentiel n’est pas là : il faut continuer à vivre et donc tenir éloigné le virus aussi longtemps que possible. « Nous dans cette campagne, on se serre les coudes », se réjouit Mélodie. Il vaut mieux. Pour les commerçants comme les établissements de santé, s’équiper est un chemin de croix : retard dans les livraisons, des fournisseurs qui ferment leurs portes les uns après les autres, et une flambée des prix sur Internet. Reste les réseaux personnels, ou l’aide précieuse des entreprises et associations locales. Les secondes s'approvisionnent souvent auprès des premières, lorsque l'entreprise ne peut pas assurer elle-même la transformation des produits bruts, comme à Varennes-Vauzelles où le directeur des Meubles Despont a fait confectionner mille masques par ses couturières pour l'hôpital de Nevers. 

En première ligne, la pharmacie de la Charité-sur-Loire organisait cette semaine une réunion dédiée à la réorganisation de la vie de l'officine durant la pandémie. Faut-il baliser le sol ? Mettre en place un nouveau planning ? Laisser les clients dehors ? C’est finalement Nabil Sama, fondateur de l'association locale La Griffe Verbale, venu installer bénévolement un écran de protection en Plexiglas, qui leur apportera la solution : réduction du personnel aux caisses et nouveau parcours d’accès pour les clients, construit dans la foulée avec des palettes dégottées dans l’arrière-boutique. À l’EHPAD de Saint-Satur, situé dans le département limitrophe du Cher, il ne s’agit plus de simplement respecter les consignes mais de repenser tout le modus operandi de l’établissement, avec pour seul guide le bon sens. Aussi, plus d’animations collectives, mais des séances d’appels en « visio » avec les membres de la famille ou la télévision et les chaînes d'informations en continu. "Pour eux le temps est d'autant plus long, ils comprennent qu'ils ne reverront pas leur familles tout de suite." Quant aux réunions du personnel, elles sont désormais hebdomadaires. Comme au supermarché de Donzy, les employés font front grâce à la solidarité, « une bonne équipe » et les soutiens spontanés. D’ailleurs des sur-blouses, récupérées le matin même auprès du petit-fils d’un médecin, viennent d’être livrées par Nabil à l'EPHAD. Les aidants espèrent ne jamais s’en servir, leur usage étant obligatoire uniquement en cas d'interventions auprès de personnes atteintes du coronavirus. 

Réunion hebdomadaire à l'EHPAD de Saint-Satur (18) © Julie Déléant Réunion hebdomadaire à l'EHPAD de Saint-Satur (18) © Julie Déléant

Ici, peut-être un peu plus qu’ailleurs, le rôle des maires, sollicités par l’État pour gérer l'épidémie dans leurs communes, est déterminant. Certains ont durci leurs règles de confinement : les promenades ont été interdites à Charrin, à Château-Chinon, les principaux lieux de promenade ainsi que la forêt communale sont interdits d’accès, comme à Châteauneuf-Val-de-Bargis qui ferme également son terrain de tennis et le stade. L’ouverture de la pêche à l’étang est différée à Varzy, et le marché fermé à compter de jeudi. Une cellule de crise a été mise en place à La Charité-sur-Loire. Mais ballotés entre le jeu électoral et leur devoir civique, et accablés par une charge inédite de responsabilités, les maires peinent parfois à imposer une politique claire. « Ici fermer un marché, c'est perdre des voix qui comptent », glisse un riverain. À Cosnes, le préfet a rendu sa décision : le marché pourra se maintenir tous les dimanches jusqu’au 15 avril. « Si le maire y tient autant, c’est pour encourager les gens à s’y rendre, car le risque de contamination est moins important que dans les supermarchés, indique un proche de la municipalité. Mais il ne communique pas car il ne veut certainement pas froisser les patrons des grandes enseignes… ». Il leur faut par ailleurs composer avec les représentants locaux de l'État : la préfecture qui valide leurs arrêtés, et la gendarmerie nationale, sommée de réguler les déplacements. Les rumeurs de verbalisation vont bon train : ici, 135 euros pour un chausson aux pommes, là, pour une course en voiture avec deux enfants. Dans les faits, le décompte officiel fait état d'un peu moins de 400 amendes sur le département depuis le 17 mars, quant sur la seule journée de mardi, 61 infractions liées au non respect des mesures de confinement ont été relevées. "On sensibilise d'abord, on verbalise après. Les règles sont applicables à tous, nous les premiers, mais ça n'empêche pas la pédagogie", explique la compagnie de Cosne-sur-Loire.

Pourtant, lorsque les maires jouent le jeu de la proximité, leur présence sécurise. Interrogée sur les soutiens qu'elle reçoit, la directrice-adjointe de l'EHPAD de Saint-Satur cite spontanément celui du maire de Sancerre. Même reconnaissance à Mesves-sur-Loire, où « le maire est venu poser une affichette avec des consignes sur la porte et a laissé une pile d’attestations pour les clients » au Proxi.

Pour la gérante, une ancienne employée de la clinique de Cosnes (aujourd'hui fermée), le confinement a du bon : les clients affluent. "J'espère qu'ils resteront après".

C'est quand, après ?

- "Ça..."

Ici plus qu'ailleurs, la temporalité est floue. Dans un entretien paru ce matin dans le Journal du Centre, le président du conseil départemental et médecin retraité Alain Lassus estime même que le "retard" de la Nièvre pourrait donner suite à une période de confinement plus longue. Il flotte dans les communes [bien qu'il soit difficile de figer un ressenti pour deux raisons majeures : 1. je ne réside pas ici de manière permanente et 2. le contraste avant/pendant confinement n'est pas aussi saisissant ici que dans les rues des grandes villes] un vent de tiédeur, une impression de décalage. Tout fonctionne comme ci le virus - qui touche désormais 175 pays dans le monde et selon les estimations (largement sous-estimées) 40 000 Français - n'était encore qu'une menace potentielle. "Je pense pas que ça viendra jusqu'ici", entend-t-on souvent. 

Difficile de s'armer contre un ennemi qui n'attaque pas. 

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