Allo la Nièvre, y'a du monde au balcon?

Ce billet parle des différentes représentations de la solidarité selon que l'on vit dans une grande ville où à la campagne.

Il y a dans le Monde Diplomatique du mois de mars un très bel article de Benoît Bréville sur la sécession des grandes villes. Il y explique grosso modo comment les métropoles qui s’opposent aux politiques des États s’organisent pour devenir audibles sur la scène mondiale. De là est née une interrogation subsidiaire : avant d’être audibles, comment existent les petites villes sur le territoire national ?

Je vous épargne une lecture inutile si le sujet ne vous intéresse pas : je n’ai pas la réponse. Je m'attacherai uniquement à observer l'impact sociologique d'une pandémie sur un ensemble de communes de province de taille modeste. Avant toute chose, il faut savoir qu’en France, ne sont reconnues administrativement que trois types de collectivités locales : la région, le département et la commune. On dénombre sur le territoire un peu moins de 35 000 communes selon la nomenclature officielle de l’INSEE, qui s’est toutefois permis quelques libertés sémantiques afin de mieux rendre compte de la réalité : en-deca de 5 000 habitants, c’est un bourg, au-delà de 200 000 habitants, une métropole. Entre les deux, il n’existe que des villes, petites (de 5 000 à 20 000 habitants), moyennes (jusqu’à 50 000 habitants) ou grandes.

Suilly-La-Tour (58) © Julie Déléant Suilly-La-Tour (58) © Julie Déléant

Mon choix s’est arrêté sur Cosne-Cours-sur-Loire et sa communauté de communes, seconde ville la plus peuplée du département de la Nièvre malgré ses 10 000 habitants, pour les raisons suivantes : 

  1. Le département de la Nièvre est le seul de la région où le virus ne circule pas activement. 
  2. Les Parisiens " en confinement " sont nombreux sur le territoire.
  3. La clinique de la ville a fermé il y a quelques semaines.

L'hôpital le plus proche habilité à recevoir des patients Covid-19 est situé à Nevers, à une cinquantaine de kilomètres. Nevers qui avec ses 33 000 habitants se classe d’ailleurs tout en bas du classement des « grandes villes » françaises. Bref. Pour faire simple, la Nièvre est un trou paumé.

 

 

La Nièvre, c'est ici La Nièvre, c'est ici

 

Un trou paumé dans lequel il fait néanmoins bon vivre, si on considère le nombre d’étrangers venus y investir dans la pierre. " Le territoire nivernais n'a pas une grande unité et c'est bien ce qui fait sa richesse. D'un côté, il y a le Morvan, sorte d'exception granitique au coeur de la Bourgogne, de l'autre la vallée de la Loire et un entre-deux, pentu et riche, qui s'étire vers le nord. Tout cela à environ deux heures de Paris et de Lyon ", s’émerveillait en 2005 un promoteur immobilier désormais à la retraite. Dans le département, 74 communes abritent plus de 40 % de résidences secondaires, soit plus de 20 000 logements au total.

À Cosne, tout a été pensé pour le bien-être des riverains comme des citadins en villégiature : on trouve une gare, trois lycées et autant de collèges, un cinéma, une piscine, quatre gymnases, une médiathèque, un stade, un EHPAD, un abattoir, un hypermarché, un supermarché, un skatepark, des dizaines de commerces de proximités, un office de tourisme et même un musée. Ne manque qu’au joyeux tableau un établissement clé, surtout en période de pandémie : l'hôpital. La clinique du Nohain a été fermée au mois de décembre, pointée du doigt par l’ARS pour " manquements répétés à la sécurité des soins ". En l’absence de repreneurs sérieux, elle a été mise en liquidation judiciaire. L'hôpital assure le service minimum avec les urgences, mais plus de chirurgie ni de pôle ambulatoire. Malheureux hasard du calendrier, l’épidémie de Covid-19 se déclarera quelques semaines plus tard. Les médecins de ville ne se bousculent pas non plus au portillon. " Quand un médecin part en retraite, pour le remplacer tu peux courir, me confie une amie. Une maison de santé a été construite à La Charité-sur-Loire, mais il leur manquait un médecin. Pour le faire venir, il a fallu le loger, lui donner une prime. Plein de médecins viennent de Bosnie ou des pays de l’Est car personne d’autre ne veut venir. " Dans ce contexte, l’arrivée massive des résidents secondaires n’est pas toujours vue d’un très bon œil. " L’hôpital de Nevers doit désormais éponger toutes les communes et on a plus de médecins dans ma ville, confie Marjorie, qui vit à Donzy. Donc je comprends que les Parisiens et les Lyonnais aient envie de profiter de leur jardin pendant le confinement, mais ce serait sympa de penser à nous. " Tous les jours, André, muni de son autorisation, se rend à la boulangerie de Suilly-la-Tour pour venir chercher sa baguette. " Quand je vois ce qu’il se passe dans les grandes villes… Je vais vous dire ce que je pense : c’est une honte. "

Afin d'évaluer la légitimité de ces accusations, j'ai pris contact avec trois Parisiens « confinés » dans la Nièvre (d'autres témoignages sont publiés ce jour dans Le Journal du Centre). Il ne s’agit pas d‘interroger de dresser un état des lieux exhaustif des comportements parisiens, encore moins une typologie d’un éventuel " comportement parisien ", mais bien de rendre compte de faits en portant la voix d'une poignée d'intéressés (si vous trouvez le panel restreint, je vous invite à télécharger Tinder lors d'un séjour dans la Nièvre). Le premier, Olivier*, vit seul dans la grande bâtisse familiale qui longe les bords de Loire. De nature prudente, il avait déjà emmagasiné de larges quantités de vivres au cours des derniers mois. Résultat des courses (dont il est privé hihi), il s’ennuie tellement qu’il " change toutes les poignées de porte de la maison avec ce qu’il y a au garage ". Cas de figure similaire pour Philippe, un jeune Boulonnais qui réside chez ses parents avec sa sœur. Ce lundi, courses hebdomadaires. Zéro paquet de pâtes et " jamais été aussi heureux d’aller au supermarché ". Julien, professeur de français, limite également ses déplacements, même s'il s'accorde quelques promenades en pleine nature. 

Mais alors, pourquoi tant de haine ? Dans son article du Monde Diplomatique, Benoit Bréville explique comment en s’unissant autour d’intérêts communs pour influer sur les centres de décisions, les métropoles ont accentué la fracture territoriale avec les campagnes, l’attractivité des premières entrainant le déclin des secondes. Éternelles exclues des circuits économiques nationaux, toujours en décalage face à l’écrasant modèle métropolitain, les campagnes n’auraient-elles d’autres options que le repli ? " Moins d’habitants, moins d’emplois, des logements moins chers, c’est aussi moins de recettes pour les collectivités locales, avec des effets sur l’offre des services publics, l’entretien des infrastructures…, analyse le journaliste. (…) C’est dans ces zones que l’extrême-droite et que les partis dits populistes sont le mieux implantés. "

Après des décennies d'ancrage à gauche, la Nièvre a fini par cédé aux sirènes populistes en 2017 en votant massivement pour Marine Le Pen lors des élections présidentielles (25% des suffrages au premier tour, 40% au second). Les premières motivations du vote FN étaient en 2017 (sondage Ifop-Fiducial pour Le Journal du Dimanche et Sud Radio) le mécontentement à l’égard des autres partis politiques, l'approbation du constat fait sur l’état de la France et enfin l'adhérence aux idées sur l'immigration. Difficile toutefois de croire que ce dernier volet représente une menace sérieuse dans la région. Dans la communauté de communes Coeur de Loire les immigrés représentent 4% de la population , moins de la moitié de la moyenne nationale. Du côté des crimes et délits, le Conseil intercommunal de sécurité et de prévention de la délinquance faisait état de 624 faits de délinquance générale dans le canton de Cosne-sur-Loire en 2016, deux fois moins que l'année précédente. 

Comparatif des crimes et délits entre Cosnes-Cour-Sur-Loire et Étampes, une ville moyenne de banlieue parisienne. A Étampes, Jean-Luc Mélenchon a recueilli 27% des voix au premier tour. © Linternaute.com Comparatif des crimes et délits entre Cosnes-Cour-Sur-Loire et Étampes, une ville moyenne de banlieue parisienne. A Étampes, Jean-Luc Mélenchon a recueilli 27% des voix au premier tour. © Linternaute.com

Mais l’étranger est ici avant tout un étranger au sens anthropologique : ce n'est pas tant celui de la couleur que celui des valeurs. Benoît Bréville, qui explique dans Le Monde Diplomatique qu’il y aurait désormais d’un côté " des espaces ouverts, tournés vers l’avenir " et de l’autre des espaces " fermés, accrochés à leurs traditions ", développe ainsi sa réflexion : " En renforçant l’idée qu’elles ne se sentent plus concernées par le sort du reste du pays, les métropoles (…) participent à la transformation des clivages sociogéographiques en conflit de valeurs ". 

Ce conflit de valeurs peut être objectivé par le traitement médiatique de la mobilisation citoyenne depuis l'apparition du virus. Il suffit de passer quelques heures sur les réseaux sociaux pour s'apercevoir que cette mobilisation, bien que protéiforme, est observable assez uniformément sur l'ensemble du territoire, avec un monde " à l'arrêt " qui prête main forte aux vaillants soldats envoyés sur le front. Néanmoins, j'ai un peu le sentiment que dans les médias de masse se dégagent deux représentations de la solidarité assez bipolaires. Il y aurait d’un côté des citadins en dignes héritiers des Lumières qui applaudissent chaque soir religieusement le corps médical depuis leurs balcons, de l’autre des ploucs insensibles qui passent leur week-end à tondre la pelouse tout en rêvant de voir les portes de leurs hôpitaux fermées aux étrangers.

Sauf que.

Et bien sauf qu'à la campagne, on n’a pas de balcon.

Et ce n’est pas si anodin.

Passons sur le balcon comme topos de la littérature amoureuse et arrêtons-nous sur sa dimension spatiale et son rôle de marqueur de frontière. Le balcon, c’est d’abord l’endroit où l’on est vu de l’extérieur.  Par sa position entre deux pôles, l'intérieur et l'extérieur, le balcon devient un espace privilégié de représentation. Si la fenêtre permet d’observer, le balcon, lui, permet de surplomber le monde et de l’aborder de manière panoramique. À cet égard, les scènes de communion au balcon dans les grandes villes de France, où chacun est à la fois acteur et spectateur, expliquent en partie pourquoi il est devenu aussi essentiel que symbolique : durant quelques minutes, on s’arrache au huit clos de l’espace et du mental pour former un tout unitaire. Ensemble, on crée le spectacle, on incarne la Grande Nation unifiée. (Je vous renvoie ici à l'excellent billet de Titiou Lecoq sur le sujet). Et c’est parti pour le show. 

Sauf que.

On ne va quand même pas se quitter comme ça. Pour que la fête soit totale, un dernier invité est venu se greffer au bal : la caméra. Applaudissez, vous êtes filmés. Là où ça se corse, c'est que comme ses sujets, la caméra est à la fois acteur et spectateur, témoin oculaire et force mobilisatrice. 

J’entends par là que l’une des spécificités citadines dans cette expression de la solidarité, c’est la place occupée par la posture. Celle des campagnes me fait penser à ce passage de Nuits Partagées, le poème de Paul Éluard (toutes les occasions sont bonnes) : " Nous avons refusé de laisser entrer les spectateurs, car il n'y a pas de spectacle. Souviens-toi, pour la solitude, la scène vide, sans décors, sans acteurs, sans musiciens. L'on dit : le théâtre du monde, la scène mondiale et, nous deux, nous ne savons plus ce que c'est. " Celle des villes... bah, à son exact opposé. Au balcon, on est moins solidaire qu’une projection de solidarité, qui n’existe qu'à travers le miroir grossissant des réseaux sociaux. Elle y est née, y vit et lorsqu’elle cessera d’exister dessus, il est fort probable qu’elle cesse d’exister tout court.

À l'inverse, la solidarité est une pierre angulaire de la vie rurale. Seulement ici, on appelle ça l’entraide. Si la solidarité (le " lien contracté par des personnes répondant en commun à une obligation ") est d’abord un mouvement de réaction, l’entraide (" l’aide qu’on se porte mutuellement ") s’inscrit plutôt dans une constance. Dans la Nièvre, on n’a peut-être pas de balcons, mais on a parfois des jardins et quand c’est le cas, on en fait profiter tout le monde. On prend des nouvelles de ses commerçants. On tond le gazon des absents. La semaine dernière, deux sexagénaires sont venues apporter des gants à la gérante de leur supérette. Sans tomber dans le mythe réducteur de la civilisation champêtre préservée du cynisme productiviste, l’obligeance est un mode de vie dont on se revendique volontiers. « Est-ce que c’est la mentalité campagnarde, je ne sais pas, mais lorsque je vais en ville je demande toujours à mes voisins si quelqu’un a besoin de quelque chose. C’est ce que j’aime ici », explique une Cosnoise.

Mais bien à l’abri des caméras, comme toujours.

*Tous les prénoms ont été changés. 

 

Au 2 avril, 52 personnes ont été testées positives au Covid-19 dans la Nièvre, dont 15 sont hospitalisées et 9 en réanimation. Un foyer de coronavirus a été identifié à Cosne-Cour-sur-Loire. 

 

Pour aller plus loin :

Dumay, J. (2018) La France abandonne ses villes moyennes dans Le Monde Diplomatique. 

Eluard, P. (1932). Nuits Partagées dans La vie Immédiate

Marie A. doctorant, Université de Paris X-Nanterre. Le balcon ou la représentation pervertie  (Lorca, Genet, Pasolini)

Noyon R. (2020) « Pour comprendre la psychologie d’une population travaillée par une épidémie... ». L'article se penche sur les conséquences sociales des épidémies à l'aide d'extraits de La Peur en Occident de Jean Delumeau. Dans cet ouvrage qui examine la diversité des formes qu’épouse la peur dans la société, l’historien consacre un chapitre à la peur collective de la peste. L’article de l’Obs liste chronologiquement les réactions de la population, du déni des autorités (première étape) à la recherche de coupable (9e et dernière étape). 

 

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