Du "Qui vis pacem, para bellum"

Tous les 15 jours, sur la web radio associative Radio Pikez (http://www.pikez.space) nous proposons une émission de débat durant laquelle nous prenons le temps d'explorer des sujets qui nous tiennent à cœur. La dernière émission, bientôt en podcast, avait pour sujet : le pacifisme. Voici ma contribution, sur le Qui vis pacem para bellum.

Affirmez vous pacifiste, défendez le désarmement et la paix entre les peuples, qu'on vous renvoie systématiquement à cette locution latine, en un automatisme tout pavlovien, qui ressemble fort à un argument d'autorité, une moisissure intellectuelle (mais en latin). 

"Qui vis pacem para bellum", celui qui veut la paix prépare la guerre.

Cet oxymore heurte l'intelligence de celui qui cherche à penser la paix comme condition essentielle à tout projet politique. Mais son impact est difficile à contrer : voilà une phrase simple, qui semble trouver ses racines dans un passé des "Humanités" latines, et on l'imagine solennellement déclamée dans une Assemblée ou bien écrite à la lumière d'un atrium de villa romaine, par un sage sénateur, peut-être en réponse à un neveu insouciant.

Mais l'Histoire est une créature sans imagination, et loin de cette vision toute cicéronienne, notre citation est en fait une (jolie) déformation d'une phrase extraite d'un traité de guerre écrit au IVème siècle de notre ère par un certain Végèce : le Epitoma Rei Militaris. Ce traité est une compilation de l'ensemble des textes militaires connus à l'époque, une sorte de "la guerre romaine pour les nuls", qui aborde des questions triviales comme le ravitaillement, la formation des troupes, l'ordre du campement, le traitement des fuyards et des prisonniers... Quant à notre phrase, elle est en fait : 

"Igitur qui desiderat pacem, praeparet bellum".

Le verbe "desidero" est un verbe qui associe l'idée de "aspirer à" avec l'idée de perte (source le Grand Gaffiot). Et ce qui a été perdu ici et ce à quoi on aspire, c'est la "pax romana", la paix romaine, cet état de "non guerre sur un territoire conquis", qu'on situe d'Auguste à Marc-Aurèle, au IIème siècle de notre ère. Notre citation doit plutôt s'entendre comme :

"Ainsi donc, celui qui veut retrouver la paix (romaine), prépare la guerre".

Bien loin d'une maxime qui serait "pacifiste MAIS réaliste", cette phrase, inscrite dans un contexte historique précis, est une recommandation toute militaire, guerrière, de reconquête.

Ainsi, celui qui aujourd'hui s'en réclame non seulement utilise une citation latine qui n'existe pas, mais encore annonce une volonté de conquête et s'estime, déjà, hors de la paix. 

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