Du vote utile.

Texte lu à l'antenne de Radio Pikez le vendredi 21 avril 2017, Emission l'Ecole Volante : "Anti-mythologie du 21 avril".

 

Attention, je vais prononcer un (ou plutôt deux) mots qui ont le pouvoir de faire griller les neurones du politologue le plus brillant, de tétaniser l’électeur le plus convaincu, de transformer un vote de gauche en vote à droite, et de changer l’eau en larmes :

Le Pen.

 

Car il est là, l’un des dangers de cette élection, tapi au fond des urnes, sorti du ventre fécond de la bête immonde, le Ça terrifiant de notre jeunesse, réveillé et sorti de son antre, rampant dans les égouts de notre histoire récente.

Moi aussi, à ces deux mots, j’ai peur.

Mais la peur, on le sait bien, mène au côté obscur de la politique : le vote utile, cette négation du choix, ce néant de l’argumentation et de la pensée politique.

 

Le vote utile est né un certain 21 avril 2002, enfanté dans la stupeur des politiques et des éditorialistes, bien emmerdés d’avoir joué avec le feu et d’avoir transformé la flammèche frontiste en brasier national, furieux aussi de voir les électeurs bien moins dociles que les instituts de sondages, et accusant déjà les « petits » candidats, les abstentionnistes, mais ne se remettant pas un instant en question, faut pas déconner.

 

Les vidéos de l’INA du 21 avril 2002 et des jours suivants sont un témoignage terrible de cette fabrication politico-médiatique du vote utile, répondant parfaitement à la stratégie du choc décryptée par Noémie Klein. « Séisme », « bouleversement », «séisme » encore, sur toutes les chaînes, et dès les premiers mots d’Elise Lucet après les résultats, répétés, à l’envie, ad nauseam.

 

Le Pen au deuxième tour, les Français avaient fautés. Oh, pas ceux qui avaient voté pour la bête, non, ceux-là on va les voir, les reportages les jours suivants, dans l’Est, le Sud s’enchaînent. On écoute l’électeur frontiste, il est sur toutes les chaînes pour expliquer son vote. La sociologie, qui n’est pas encore appelée la culture de l’excuse par des ministres béotiens, est mobilisée, c’est qu’il faut comprendre ces électeurs là.

 

Par contre, ceux qui avaient voté Besancenot, Taubira, Laguiller, ceux qui avaient piscine, gueule de bois ou poney, ceux-là sont cloué au piloris citoyen par les bons penseurs, les bons votants, les bons sachants. La fabrique médiatique du 21 avril et du vote utile est en route, les puissants pyromanes ont rapidement trouvé comment faire de leur brasier un brasero, et ils ne sont pas peu fiers d’avoir, pensent-ils, maîtrisé le feu.

 

Le vote utile, c’est l’idée parfaite, c’est la façon pour les deux partis dits de « gouvernement » de s’assurer de rester toujours, de gouvernement. Un coup pour toi, un coup pour moi : on élimine la concurrence du premier tour, et grâce à cette autre absurdité, le front républicain, au second tour, on se partage le pays, un coup pour toi, un coup pour moi. Le 21 avril comme étendart, le choc comme stratégie, et surtout, la récupération des idées lepénistes comme nouvelle pensée politique ; Les Républicains, comme les socialistes : un bout pour toi, un bout pour moi, et surtout tous les coups contre les étrangers, les Roms, les pauvres, les précaires, les ouvriers.

 

Le vote utile et le Front républicain, ces deux mamelles de la pensée sclérosée, ne servent que les puissants. Revoir les documents de l’époque, c’est voir que le 21 avril n’était pas la victoire du Front National, c’était surtout la débâcle du parti socialiste, l’aveuglement des journalistes ronronnants, l’irruption de l’imprévu dans une machine bien huilée.

 

Le seul « vote utile » après le 21 avril, aurait été de rester fidèle à nous-même et de ne pas accepter la mascarade imposée par ce duel « escroc contre facho ». Ce 21 avril 2002, en votant Besancenot, Taubira, Laguiller, nous avions voulu la république sociale, combative et ouverte. Mais deux semaines après, nous avons voté le bruit et l’odeur. Nous avons voté le système Pasqua, l’ultra-libéralisme, l’ordre moral. Ah, les éditorialistes et les partis de gouvernement étaient contents. Le peuple, cette fois, avait voté là où on lui avait dit de faire.

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.