Toute perspective d'union de la gauche est-elle vraiment morte?

Bon, je me risque à écrire un billet. Je ne l'ai jamais fait. Je ne sais pas s'il sera lu. Il s'agit - je m'excuse auprès de ceux qui en sont lassés - de l'union de la gauche. Je continue à ne pas bien comprendre les raisons de son abandon et je voudrais qu'on éclaire encore une fois ma lanterne.

Je fais partie de celles et ceux qui, depuis que Mélenchon et Hamon se sont rencontrés dans un resto chilien, se sentent... comment dire... moroses, déprimés, en partie anéantis. Je donne, depuis trois semaines, tous les signes d'une nervosité légèrement pathologique.

Contrairement à mes habitudes, j'ai ramené mon ordinateur près de mon lit et, une fois que mon garçon est couché, je compulse les sondages, je lis Médiapart, j'interviens sur les fils de commentaires... la mort dans l'âme. Le résultat de cette affaire c'est que j'ai le plus grand mal à m'endormir, que je suis en carence de sommeil avérée. Je retourne le problème dans tous les sens, et j'en reviens toujours à la même question : Pourquoi ? Pourquoi n'est-ce pas possible ? ou encore : Pourquoi n'est-ce pas souhaitable ?

Je demande - si jamais on me répond - qu'on le fasse non pas en m'invectivant mais en m'expliquant.

Je n'arrive pas à me résoudre à une défaite de ce genre. Car, quoi que certains en disent - "les sondages sont faux" ou "les sondages vont bouger" - oui, peut-être, à la marge - il demeure que je n'arrive pas à croire que ni Hamon ni Mélenchon soient en position de gagner l'un sans l'autre - ni que l'un puisse "syphonner l'autre", selon la charmante expression en usage. Et je ne comprends pas que face à une élection de cette importance, face à des enjeux aussi lourds et décisifs pour l'avenir, on puisse vouloir consciemment "passer son tour". Certes, en cas d'union, rien n'indique de façon certaine que le tandem gagnerait - mais enfin, aucune élection n'est certaine, et ils entreraient de façon décisive dans la course ! Et cette entrée dans la course serait, me semble-t-il, un facteur de mobilisation. Je demande humblement : la double défaite annoncée n'est-elle pas, symétriquement, complètement déprimante, et donc démobilisatrice ?

Mon sentiment c'est qu'on ne peut pas - on n'a pour ainsi dire pas le droit - de vouloir perdre consciemment. A moins de faire des calculs à trois bandes. Mais je n'ai jamais cru aux calculs à trois bandes. Sur le long terme, on finit forcément par le payer. Perdre, ce n'est jamais bon. Ce n'est pas souhaitable. Je suis désolé d'en arriver à émettre de tels truismes. Et plus encore "perdre largement". Pour survivre et se faire entendre, il faut "jouer tous les coups", comme on dit, même si la métaphore du jeu atteint, ici, ses limites évidentes... Parce qu'il ne s'agit évidemment pas d'un jeu, mais de nos vies !

Et sur le court terme, j'ai le sentiment tout simple que ça pourrait nous faire un bien fou. Prendre part à cette victoire ! Concrètement, et au quotidien. J'ai presque les larmes aux yeux en écrivant ça tellement ça paraît bête. Moi, par exemple, je suis... bon... disons "assez précaire". Une victoire de la gauche aurait des effets concrets sur mon existence - matériellement, déjà, mais aussi - et ça compte au moins autant - symboliquement. Je pourrais peut-être rallumer la radio sans entendre journellement des horreurs. Des horreurs, évidemment, il en resterait un sacré lot, mais j'aurais peut-être enfin un point de mire, une vue, une perspective... Je me dirais : quelque chose se passe malgré tout ! J'ai l'impression que ça me permettrait de relever la tête. Je sais que je parais sans doute bien naïve mais tant pis, je n'en suis plus là. Passer pour une conne, c'est un risque que je veux bien prendre.

Bien sûr, j'anticipe les réponses. Du côté de la France Insoumise on me dira :

- Que l'addition des électeurs ne se fera pas. Qu'il s'agit d'un leurre. L'addition marche sur le papier mais pas dans les urnes.

- Que Hamon est un traitre en puissance - ou que s'il ne l'est pas - le PS, derrière lui, se chargera d'en faire un.

- Que son programme est en partie improvisé, ne tient pas debout etc. Qu'il s'agit d'un programme opportuniste pour sapper les voix de la FI... (on fait valoir en contraste la "cohérence du programme de la FI")

- Que Hamon n'a pas donné les 'gages", les "garanties" suffisante pour une confiance minimale.

- Enfin, que sur la question européenne, il n'a pas les épaules - ni même d'ailleurs la simple intention - d'en découdre avec les traités, réduisant par là sa propre politique à l'impuissance.

Du côté du PS (ou apparenté) (bon, c'est plus large) on entend un peu de tout. Sur Médiapart sont représentés des idées de ce genre :

 - Mélenchon est un dangereux idéologue tendance Staline qui tape sur le Ps de façon caractérielle depuis depuis dix ans. Une alliance n'est même pas de mise.

- ou encore, pragmatiquement : Mélenchon n'a pas a dicté des conditions au PS puisqu'il est derrière dans les sondages... S'il se mantient c'est donc que :

- Mélenchon tente une aventure "personnelle", et ses supposés talent d'orateur n'ont servi qu'à lui agréger une bande d'idolâtre qui se trouve par le fait cornérisée dans une posture perdante d'intransigeance inaccessible au dialogue.

- Mélenchon est foncièrement autoritaire (limite "poutinolâtre") et représente une gauche centralisatrice, bonapartiste, en gros une sorte de gauche réac qu'il faut mieux pourfrendre que s'agréger.

- Mélenchon s'attendait à affronter Hollande ou Valls et n'a pas le recul nécessaire sur soi-même pour opérer un virage significatif... Il est pris à son propre piège... etc.

On pourrait continuer. On voit les "schèmes". Ils se déclinent à l'infini. Chacun complète à sa guise. Moi j'essaie de synthétiser ce que j'ai lu en quelques lignes...

Ce qui fait que - sur Médiapart, en tous les cas - ça s'emplâtre à longueur de temps, chacun avec ses armes, ses perfidies, parfois ses arguments, mais trop peu souvent avec ses arguments... On trouve aussi des arguments "entortillés" d'idioties... En fin bref.

Et il y a les gens comme moi qui ne dorment plus.

Au mélenchoniens j'ai toujours envie de répondre : Ne pas s'allier à Hamon, c'est perde à tous coups. Il faut aussi remballer l'orgueil. Et voir ce qu'on est en mesure d'obtenir ou non. Attention aux illusions de la "toute-puissance enfantine". Il faut bien voir, bien considérer ce qui nous pend au nez. Faire la nique à Hamon et se trouver au mieux avec Macron, qui, personnellement, m'amène pourtant au bord de la syncope. Certes, s'allier à Hamon, selon des termes que je ne suis pas en mesure de suggérer, c'est prendre le risque d'être trahi. Et pourtant mon choix est vite fait. Je préfère prendre un risque que de perdre à tout coup ! Quelle question ! J'arrive encore à articuler quelque chose qui ne soit pas seulement le "tout ou rien" prétendument superbe et en réalité piteux.

Aux anti-mélenchoniens : cessez de faire la morale, les beaux esprits, de vous croire en charge d'un devoir d'éduction populaire et essayez d'entendre la colère, les revendications et la défiance légitimes de la France Insoumise. Il s'agit d'un phénomène réel qu'on ne peut pas faire disparaître en trois coups de baguette magique. Il faut aussi apprendre à négocier avec ça, et pas simplement se contenter de déplorer le phénomène avec un air hautain. Puisque vous revendiquez plus aisément que les gens de la FI la nécessité d'une unité, donnez-vous en les moyens diplomatiques !

Si je prends les éléments des mélenchoniens un par un :

- L'addition des électeurs de Hamon et Mélenchon ne se fait pas ?  Comment être sûrs ? Dans quel proportions ? Qui s'y connait qui puisse nous dire ça de façon un peu carré ? Moi je crois qu'on perd des électeurs d'un côté mais on en gagne de l'autre. Et que l'addition finale se fait très avantageusement. Je ne crois pas à l'argument de la déperditions des voix. Je crois le contraire. Qu'on m'explique pourquoi j'ai tort...

- Hamon, traitre en puissance : Risque à prendre ! Mais je ne pense pas qu'il puisse l'être au dixième de ce qu'a été Hollande. Il a toujours été de l'aile gauche, il n'a pas changé significativement de position depuis quinze ans (à part sur l'écologie), il connait le bilan lamentable de Hollande - même s'il ne peut pas l'évoquer trop ouvertement, et il sait qu'il doit sa nouvelle position à une réaction des électeurs de la primaire contre ce bilan. Il en est donc issu. Il ne peut pas trahir sur les grandes largeures. Il ne le peut pas. Je ne le crois pas. Je crois qu'il peut échouer mais pas trahir. (Je mets la question de l'Europe à part)

- Son programme est improvisé :  certes, sur certains points (revenu minimum qui devient RSA pour les jeunes). Mais dans le cas d'une alliance, de toute façon, il faudra à un moment improviser. Si son programme était aussi écrit que celui de la FI, il pourrait encore moins se lancer dans la discussion Je ne crois pas qu'il faille à ce point sacraliser le programme de la FI (que je défends par ailleurs) ni le programme de qui que ce soit. Il faut laisser des marges de manoeuvre et inventer. Une victoire donne des forces considérables. Je n'ai pas les compétences - mais je ne peux pas croire qu'il n'y ai pas moyen de s'associer et de trouver rapidement quelque chose de valable. Le programme de la FI est une base de travail, un réservoir d'idées. Celui de Hamon et des écolos aussi. Avoir travailler en amont la cohérence, comme la FI, c'est pouvoir dire aussi : "attention : ça on y a déjà penser : on peut pas faire ça sinon ça" etc. C'est pas du travail perdu : c'est du temps de gagner pour la suite au moment d'une confrontation sur un programme commun.

- Hamon n'a pas donné les gages : bon... c'est vrai mais sur certains point il ne peut pas. Je préfère qu'il abroge la loi El Khomri plutôt qu'il ne vire El Kohmri. On voit bien que la loi El Khomri est bien plus importante que Madame El Khomri en tant que personne. Je pense qu'une bonne partie de PS de droite s'en irait de toute façon d'elle-même. Ou, sinon, se tiendrait en marge, dans un coin, en attendant son heure... Mais elle ne serait pas à la manoeuvre. Dans un parti comme le PS, il y forcément des courants. Il ne peut pas être "émondé" selon les vus de tel ou tel. Par contre, tel courant peut être aux manettes et pas l'autre. Hollande l'a suffisamment démontré ! De toute façon Mélenchon lui-même dit que ce n'est pas "l'os dur" de la négociation.

- L'Europe maintenant. Je n'ai pas les compétence technique. Je vais prendre le problème comme suit : Plan A... tout le monde s'y met... Ca marche ou ça ne marche pas... Si ça ne marche pas : Réferendum ou pas ? Y'a pas moyen de se mettre d'accord là dessus ? Je ne sais pas, je demande mais... S'ils ne se mettent pas d'accord là-dessus eh bien... Mélenchon démissionne le moment venu. Ou tout autre personne de la FI en poste. Comme Varafoukis ou Zoé Konstantopoulou avec Tsipras... D'accord c'est paumé, mais l'honneur de la FI est sauf, et pendant un temps on a vraiment tenté. Que faire d'autre sinon tenter et prendre ses dispositions en cas d'échec ? Et les élection d'après, il me semble que la FI n'est pas cornérisé dans un coin... Au contraire, derrière ça, elle est forte et médiatisée...

J'essaie maintenant de répondre aux schèmes des adversaire de Mélenchons et de la FI

- Mélenchon trop à gauche etc... Bon, ça ça concerne une frange du PS qui de toute façon s'en va en cas d'alliance. Les autres se rassureront en se disant que Mélenchon n'est pas isolé mais "réintégré". Que les choses se font dans la discussion.

- "Mélenchon n'a pas a dicter ses conditions" : Euh... Dicter peut-être pas, mais en poser certaines, oui, de toute évidence. Psychologiquement ET PRAGMATIQUEMENT, ce n'est pas seulement à Mélenchon qu'il faut donner des gages, c'est à ses électeurs, sinon l'opération ne marche pas. L'opération de siphonnage au profit du PS, pour le moment ne marche pas. Ou beaucoup trop peu. Mais peut-être le PS ne veut-il pas, en vérité, gagner ces élections ? C'est malheureusement possible. Défaite à laquelle il s'était de toute façon préparé. Si c'est le cas, je trouve que c'est indigne. Et je ne serai pas la seule. En sus, je ne crois pas que le PS aille si bien qu'il puisse miser en toute sérénité sur l'avenir... Macron risque bien de le manger une bonne fois pour toute. Il faut tenter de gagner, c'est un impératif catégorique.

- Les attaque contre Mélenchon - autoritaire, égoiste, bonapartiste... Bon. Je ne connais pas cet homme personnellement, mais ce n'est pas l'impression qu'il me donne. Et peu importe. Je n'ai pas envie de passer ma vie là-dessus. Les attaques ad hominem, je propose à tout le monde de s'en passer, parce que c'est un trou sans fond, et c'est nul. C'est le petit bout de la lorgnette. D'autre part ça n'avance strictement à rien. Ca avance à quelque chose si on croit pouvoir siphonner ses électeurs. Sinon, c'est perdu d'avance. Donc il ne sert absolument à rien de jouer les cancres de la diplomatie en lui tapant dessus. A rien, sinon à agraver la dissension et à hystériser les fils de commenatires. Que l'on veuille bien considérer que la candidature de Mélenchon est une candidature de combat. Et que ce combat - contrairement à ce qu'espèrent ses détracteurs,- est précisément ce qui a plu et qui était nécessaire à ses électeurs. Pour l'avoir beaucoup regardé, j'ai rarement vu Mélenchon développer une violence gratuite. Il témoigne de la colère de ceux qui se sont fait violemment humilier ses dernières années par la politique du PS et de l'UMP. Et cette colère n'est pas feinte, ni seulement exutoire. Elle a du contenu. Donc il faut faire avec.

Je m'arrête parce que je sens que je discute le bout de gras sans être suffisamment armée pour réfléchir en profondeur. N'y a-t-il pas des esprits forts capable de me relayer et de me pousser mes efforts plus loin ?

Cette question d'une union est-elle définitivement enterrée ? Ou Hamon et Mélenchon avaient-ils seulement besoin de gagner du temps et de regarder évoluer les sondages ? C'est à dire le rapport de force ?

Je sais qu'il y en a beaucoup ici qui méprise les sondages mais je suis presque prête à parier que Hamon et Mélenchon, en réalité, sont rivés dessus...

Aidez-moi, s'il vous plait, à faire la lumière...

 

 

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