Pour un «processus constituant» dans la France Insoumise

La France Insoumise est née pour porter une Révolution citoyenne, écologique et sociale, mais sans presque de structures internes de répartition des pouvoirs. Face au mouvement des gilets jaunes qui rejette viscéralement toute verticalité, et au défi historique de la transition écologique, la France insoumise, nous semble-t-il, a besoin de se constituer.

La France Insoumise est née pour porter une Révolution citoyenne écologique et sociale, mais sans presque de structures internes de répartition des pouvoirs, avec plutôt, un pilotage de fait par les cadres du Parti de Gauche. Les urgences successives et peut-être les succès de 2017 ont retardé la remise en question de la structure dite "gazeuse", i.e., implicite, informelle, faite de rapports personnels et co-optations rarement formalisés ni objectivés par des votes. Ce fonctionnement en partie opaque, difficile à critiquer, car difficile à objectiver, ou les voix dissidentes ont été ou se sont écartées plutôt que de pouvoir être dialectiquement réincorporées via un dépassement, est impropre à la génération d'un large socle de confiance à double sens entre bases, élites, corps intermédiaires ou parallèles au mouvement, et société civile. Face au mouvement des gilets jaunes qui rejette viscéralement les verticalités et toutes les opacités d'appareils, face à la nécessité de capter dialectiquement de plus en plus d'énergies créatrices pour grandir et murir idéologiquement et pragmatiquement sur tous les fronts du "remplacement du système", et pouvoir affronter le défi historique de la transition écologique (qui est nécessairement aussi sociale, citoyenne, féministe) avec analyses lucides et proposition concrètes, opérationnelles, capables de convaincre transversalement toute la société, la France Insoumise, nous semble-t-il, a besoin de se constituer. Le moment de crise actuel est probablement idéal pour cette maturation. Pour pouvoir préparer les prochaines victoires nécessaires, qui devront se faire en partenariat avec une mosaïque de mouvements alliés, écologiques et anticapitalistes.

 

Allons-y franchement, j'en ai marre (et ne crois pas etre le seul) de ce silence un peu sourd de la direction FI, et de cette espèce de faux débat "Autain-Garrido" entre "gauchisme" et "populisme", alors que nous étions tous très a l'aise avec le populisme de gauche, l'humanisme et l'écosocialisme. De toute façon, l'important n'a jamais été de se crisper sur des mots en -isme... ni sur des étiquettes du passé. Nous sommes beaucoup de militants et sympathisants FI à ressentir qu'il y a d'autres problèmes bien plus intrinsèques dans la FI, dont ces débats sur "la ligne", ne sont finalement qu'un symptôme. L'appel de Clémentine Autain (https:/www.pourunbigbangfr/? fbclid=IwAR3 UfE KA0L4 pqmgufsef-Ylhgl1m³ YMSM-L38amt Ir5_wYrt59 PW9 nwbg&lightbox=data Item-jwgw055s5)., va d'ailleurs largement dans ce sens qui est de questionner la structuration interne des pouvoirs, et des débats.


J'en ai marre de cette opacité, de cette relation inavouée, peu connue, de ce role de cabine de pilotage officieuse qu'a joué (et à présent on ne sait meme plus trop bien), le Parti de Gauche dans la FI. Au début, in utero, et tant que la FI était en bas âge, il y avait plus urgent, et on ne d'en préocupait pas trop. Mais deux ans plus tard, c'est définitivement obsolète. La FI pour retrouver son élan premier -et je pense qu'elle le mériterait bien tant il était puissant et prometteur, tant les énergies rassemblées étaient belles collectivement, tant l'AEC a su rassembler par sa cohérence et être très largement soutenu dans le monde associatif et par toutes les ONG notamment écologistes et humanitaires, par beaucoup de fonctionnaires, chercheurs, economistes européens, et surtout, par une partie accrue de l'électorat populaire - a besoin de faire le bilan sans regret, du rôle du PG -qui est, lui, bien structuré-, et de se doter d'une structuration propre, transparente, avec de véritables canaux de débats, y compris, bien sûr, contradictoires, parce que nous n'avons jamais été et ne serons jamais des clones, des plateformes thématiques, des espaces où faire vivre l'intelligence collective pourtant tant revendiquée, où les militants puissent partager idées, initiatives, et en fait aussi, le pouvoir interne à travers bien sûr des votes transparents et objectifs, pourquoi pas au scrutin majoritaire (https://fr.wikipedia.org/wiki/Scrutin_majoritaire), plus riche et plus souple, pouvoir qui doit cesser d'être confiné dans des cénacles de décideurs autoproclamés ou co-optés. Le pouvoir doit être rendu transparent, objectivé, et légitimé... sinon, il se vide de son charisme et perd sa force.


Fonctionner de cette manière, sans objectivation ni véritable partage de pouvoir, et prétendre appuyer les gilets jaunes qui demandent le RIC et la révocabilité des élus... quand on n'assume pas même seulement de nommer chez nous les individus ou "instances" qui ont tel ou tel pouvoir de décision à l'intérieur du mouvement, ceux par exemple qui ont décidé de la ligne pour les Européennes (Garrido à Regards, disait ne pas le savoir... tiens donc !) ... c'est à la fois absurde et suicidaire. Ca bloquera forcément, parce que ça conduit à la frustration et au rejet des militants et des citoyens, parce que cela conforte la critique qui nous est faite d'un mouvement au pouvoir clanique, l'image néfaste donnée par "la Répubique c'est moi !" en pleine rébellion horizontaliste... alors que cela est une caricature de JLM, et ne correspond pas du tout, ni à l'ADN du mouvement citoyen qu'était au départ la FI, ni aux aspirations et aptitudes des militants FI qui sont largement enclins et désireux de pratiquer le débat, la construction collective, et les techniques d'"assemblées citoyennes", ce qu'avait démontré aussi la très belle construction collective de l'AEC et des livrets thématiques. Et pourtant, la structuration actuelle de FI, il faut le reconnaitre, empêche le mouvement de profiter pleinement de l'incroyable foisonnement de ressource que représente l'intelligence collective de ces milliers de gens dévoués et créatifs, qui ont contribué à 2017, et de tous ceux qui pourraient vouloir contribuer à une construction large, incluante, à la pointe des enjeux actuels, ayant pour rôle de proposer la nouvelle majorité culturelle humaniste, écosocialiste, qui doit gagner en 2022 (au plus tard !). Et qui devra pour ça perméer ses idées de l'ouvrièr(e) au cadre, de la ville à la campagne.


Quelle structuration proposer pour FI ? Bienvenue aux idées ! Je n'ai jamais cru à cette histoire de mouvement gazeux. Le pouvoir n'est pas gazeux. Le choix de comment on dépense des dizaines de milliers d'euros, qui mettre sur des listes, quels thèmes défendre dans une campagne, quels déplacements rembourser, qui a accès à l'utilisation du logo, à la mobilisation de la logistique... cela n'est pas du tout gazeux. Je crois en l'objectivation, le partage et la responsabilité du pouvoir au sein du mouvement. Les partis à l'ancienne ont plein de défauts ? Surement... et bien alors inventons autre chose ! N'en serions-nous pas capables ? Bien-sûr, le monde politique a ses pièges, ses attraits qui peuvent devenir pervers... le gout du pouvoir, l'arrivisme... évidemment ! Et il faudra toujours s'en protéger. Justement, une structuration objective, doit servir de rempart contre ces excès et dérives. Car la FI est devenue trop grande pour continuer à fonctionner de manière largement informelle. Il y a des sous à gérer, des décisions à prendre, plein de responsabilités à assumer à tous les niveaux et sur tous les territoires... et nous devons être unis dans la diversité. Nous avons certainement besoin de référents, qui puissent exercer et assumer des rôles de coordination locale, thématique, se montrer responsables devant les groupes et les bases, soient toujours disponibles pour recevoir propositions et critiques, soient révocables (pourquoi pas ?), et puissent servir de structuration explicite du mouvement en réseau, à géométrie souple et variable, mais toujours objective, et non pas personnelle. Le pouvoir devrait se répartir harmonieusement entre les bases et les instances nationales, qui, elles aussi, devraient être soumises au contrôle citoyen militant, et à un jeu interne de circulation des idées, des doléances, des propositions. Nous ne pouvons pas régler les problèmes systématiquement par la presse, par clashs et déclarations publiques sur France Inter ! Cela est néfaste, excluant, et suicidaire parce que ces médias ne sont pas nos alliés (ils s'en délectent), et cela contribue très certainement à dégrader notre image. Mais pour éviter ces explosions extérieures, il faut pouvoir faire travailler les débats à l'intérieur, donc se doter de canaux et d'espaces pour cela. Pour que la conflictualité interne puisse être constructive, et source de dépasement et progrès, et non pas d'exclusions et d'appauvrissement par départs fracassants et exclusions en chaine. Pour que la dynamique soit additive et non pas soustractive, ce qu'elle a largement été ces derniers mois. Pour que le logiciel soit celui de la dialectique, visant le renforcement après chaque débat. Ces structures sont inexistantes, c'est pourquoi, nous avons besoin d'un processus constituant à l'intérieur de la FI.

Ne parvenant pas nous memes à nous constituer, nous prétendrions que le peuple de France nous charge solennellement, par le scrutin suprême de le faire pour le pays en 2022 ? Le paradoxe saute aux yeux... non ? Et ayant nous meme une structuration verticale et pratiquement monarchique, nous espererions etre embrassés par le mouvement des Gilets Jaunes, chez qui l'horizontalité est probablement la plus forte des valeurs ?

Alors, quelles structures adopter ? Je n'en sais rien, mais arrêtons de faire l'autruche, la verticalité et l'entre-soi opaque ont montré leur limite de manière cinglante. Au fond, cette claque des Européennes peut être une bonne chose si elle nous conduit aux bonnes questions. Le vote des Français est de plus en plus volatil, et la défaite aux Européennes ne ferme absolument rien pour la suite... si tant est que nous sachions comprendre, et muer. L'avertissement ne peut pas etre ignoré. Alors ne tournons plus autour du pot. Faisons confiance au peuple des militants... et pourquoi pas, même au-delà, au peuple intéressé. Engageons un processus constituant pour la FI ! Non ? Gérer un parti est quand même mille fois moins compliqué qu'un pays, on devrait donc pouvoir faire ça en quelques semaines de débats et votes. Ca pourrait etre un beau débat sur ce que doit être aujourd'hui un parti ou mouvement politique, pour tous ceux bien sûr, qui pensent que le changement par les urnes n'est pas une option à jeter à la poubelle. Et ainsi, rompre cette absurde situation de non-dialogue entre un puissant mouvement citoyen et un parti qui défend quasiment le même programme ! Et aussi, permettre à tous ceux qui se sont éloignés ces derniers temps, parfois douloureusement, de revenir participer légitimement dans une réconciliation générale, et une refondation collective. Je ne peux en effet pas accepter que des Morel-Darleux, Girard, Kuzmanovic, Coq, etc. soient définitivement éloignés, sans que l'on tente un seul moment d'écouter leurs messages, et ce que leurs distanciations auraient nous apprendre. La plupart d'entre eux, ont précisément critiqué le manque de démocratie interne, la difficulté d'incorporer certains débats.

Et ce n'est pas le moment de flancher... ! Clementine Autain a raison en disant qu'il est minuit moins deux. Il y a la menace de l'extrême droite, la menace de dérive autoritaire, il y a l'urgence sociale pour beaucoup de français et de citoyens du monde, puisque la France est une géo-puissance. Mais en plus, en matière de crise écologique, nous sommes à l'aube de l'apocalypse, ni plus, ni moins. Bientôt, des chocs majeurs rendront la situation intérieure et globale de moins en moins contrôlable : c'est une certitude. Et nous sommes gouvernés par des hypocrites, laches, ineptes, cyniques, incapables de sortir du terrible conformisme néolibéral, incapables de remettre en cause la collusion dramatique et paralysante entre pouvoirs transnationaux privés, et la puissance publique, qui est probablement l'obstacle majeur pour une transition vers l'écologie réelle... Capables de laisser s'accélérer la course folle de la surconsomation matérielle et énergétique, qui n'est même plus génératrice de bonheur ni d'émancipation, et qui nous conduit tous stupidement vers l'autodestruction, tels des macronistes béats, le smartphone à la main, le hamburger au bec et la e-trottinette jetable aux pieds, avec la promesse de ne bientot pas pouvoir soutenir le regard de nos enfants... Il ne reste plus une semaine à perdre. Le projet le 2017 était jeune, beau et fort, les fondamentaux ont été solidement posés. Bravo à ça ! Il s'est essoufflé ? Oui, c'est clair, mais il avait visiblement besoin d'une coupure, d'un cycle... d'une révolution. Alors, ne le renions pas, transformons-le. Ouvrons-nous, structurons-nous, élargissons nos espaces pour que tous ceux qui adhèrent aux intuitions basiques d'un mouvement citoyen, largement humaniste et écosocialiste, puissent venir y participer fertilement. Car les défis sont immenses, et nous avons besoin de tout le monde.


Finalement je partage pour ma part en profondeur le constat dressé par l'appel de Clementine Autain pour qui "Nous savons la disponibilité d’un grand nombre de citoyen.ne.s et des militant.e.s ont uni leurs énergies pour ouvrir une perspective de progrès. Ces forces existent dans la société mais elles n’arrivent pas à se traduire dans l’espace politique. C’est ce décalage qu’il faut affronter et combler." En effet, il y a un sacré hiatus ! Ce que je vois en revanche c'est qu'il n'y a pas de raison de jeter le bébé FI avec l'eau du bain. Ce serait une erreur de le faire avant de vérifier qu'il ne peut pas atteindre la maturité. Et c'est un bébé coriace, il serait probablement mortifère de vouloir l'exclure du Big Bang sans s'assurer de lui avoir vraiment tendu la main. Ce serait un conflit inutile, lourd en perte de temps précieux. Alors oui pour un Big Bang, mais un Big Bang inclusif. Faisons-le à l'intérieur de FI, de manière ouverte et faisons-le de la manière qui est inscrite dans notre ADN : par une révolution citoyenne (militante).

Insoumis, soyons courageux, soyons conséquents et ambitieux : constituons-nous !

 

 

 

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