Julien Ballaire
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Billet de blog 19 oct. 2017

Est-ce ainsi que les hommes vivent ?

Me too, Balance ton porc, le harcèlement et les agressions sexuelles. Remise en question et réflexions personnelles en tant qu'homme, et que militant du progrès social.

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Aux hommes qui se veulent progressistes, et à ceux qui veulent essayer de le devenir

Une onde de choc. Depuis quelques jours, voilà l’effet de la libération de la parole des femmes, qui, enfin, lèvent une partie du voile sur le harcèlement et les agressions dont elles sont victimes au quotidien.

Une onde de choc, parce qu’il nous semble y apprendre quelque chose, prendre enfin conscience de l’ampleur du problème.

Nous, les hommes, nous savons. Nous savons que plus d'une femme sur 3 sera victime de violences physiques ou sexuelles dans sa vie. Nous savons que des milliers de viols ont lieu tous les ans en France. Que le harcèlement est endémique. Que les agressions sexuelles, dans les lieux publics, au travail, dans les transports, sont monnaie courante. Nous le savons. Nous le savons mais malgré cela il faut que les campagnes deviennent virales pour que l’on prenne la pleine mesure de la situation. Il faut que cela s’incarne, en touchant des femmes qui nous sont proches. Les victimes, ce sont nos soeurs, nos mères, nos amies, nos collègues. Les filles qu’on aurait voulu séduire. Les femmes dont on a été amoureux. Nous savons mais ce n’est, comme souvent, que quand notre sphère intime est concernée que nous réalisons.

Et pourtant. Et pourtant, nous savons que cela a lieu. Nous avons autour de nous des exemples d’hommes commettant ces actes. Chacun d’entre nous connaît des histoires, des cas de harcèlement ou d’agression auxquels il n’a pas, ou pas assez réagi. Nous savons. Nous savons que tel ami est “lourd” avec les femmes quand il a bu. Que tel collègue a le regard ou les mains baladeuses. Que telle femme affirme qu’un autre a essayé de l’agresser. Nous avons tous des exemples que l’on a croisé, dans nos cercles privés, dans la rue, au travail, dans nos organisations militantes. Et pourtant. Nous ne sommes pas tous des porcs, mais nous avons déjà tous fermé les yeux.

Pourquoi cela ? Parce que la culture du viol nous enveloppe, nous aussi, même si nous nous voulons progressistes. A l'abri derrière les valeurs que l'on défend, nous avons aussi nos préjugés, nos idées reçues, notre vision du monde imprégnée de patriarcat. Et on a d'autant moins le courage ou l'envie de le regarder en face qu'on affirme se battre contre lui. Même si nous sommes en avance sur notre société (ou essayons de l'être), nous sommes façonnés et déterminés par elle. Et puis nous avons peur. Le harcèlement, les agressions sexuelles n’ont rien à voir avec une prétendue addiction au sexe. Ce comportement est une affaire de mentalité et de pouvoir. Il est la conséquence de l'hégémonie de la mentalité selon laquelle il n’y aucune limite à ce que l’on peut obtenir si l’on se donne les moyens d’aller le chercher. L'esprit du cow-boy en conquête. Et les femmes ne font pas exception. Si une femme se refuse à toi, essaie plus fort. Une question de pouvoir. Un homme qui cherche à affirmer son pouvoir sur les femmes. Et ce pouvoir s’exerce sur les femmes, mais aussi, le plus souvent, sur les hommes. Alors il est difficile de s’y opposer, de le dénoncer, de l’affronter. Au même titre qu’à la victime de l’agression, le pouvoir de l’agresseur fait peur au témoin. Ce n’est pas et ne sera jamais une excuse, mais c’est une explication. Dénoncer est inconfortable et risqué. Alors, baigné par la domination que nous confère le patriarcat, et la loterie chromosomique qui a fait de nous des hommes, nous nous complaisons dans cette situation. On minimise. On trouve des excuses. On évacue les rumeurs. On ignore les signaux faibles, ces “réseaux de murmures” par lesquels les femmes se préviennent, se protègent. On demande des preuves. On remet en cause la parole des victimes, incidemment, inconsciemment. On arbitre entre la morale qui intime d’agir et le confort, la peur, “l’intérêt supérieur” de l’entreprise, de l’organisation militante, de nos carrières qui poussent à ne rien faire. Peut-être moins qu'à d'autres, mais ce n'est pas un concours. Quand on se revendique progressiste, on ne cherche pas à faire moins pire. On cherche à faire mieux, dans nos vies, nos organisations, comme dans la société toute entière.

Ça nous est tous arrivé. Alors on n’a pas agi, ou pas assez, et nos remords ont rejoint le cortège de faiblesses coupables que l’on traîne au quotidien, intimement, et qui s’alourdit à mesure que l’on vieillit.

Je crois sincèrement ne jamais m’être montré coupable de harcèlement ou d’agression sur une femme. Je sais en revanche avoir déjà laissé passer des cas. Je ne cherche pas la rédemption. Je vis avec ce constat. Mais ma réflexion m’amène à une réaction : ça suffit. Il est temps d’agir, même si ce n’est pas facile, même si c’est compliqué, même si c’est dangereux. Même, et surtout, si ça nous oblige à sortir de notre zone de confort. Voici 5 leviers, qui se recoupent et se complètent, à actionner pour tous les hommes qui veulent concrètement agir contre ces violences.

1. Ecouter et soutenir les victimes

C’est la première, la plus urgente, la plus importante chose à faire. Et ici, une seule ligne de conduite est à adopter : celle du soutien. Une femme qui a été victime d’un harceleur ou d’un agresseur sexiste n’a pas besoin qu’on lui fasse la leçon sur comment elle doit réagir, et ce d’autant moins que le donneur de leçon serait un homme. Vous pouvez donner votre avis, mais ça s’arrête là. Personne n’a le droit ou la légitimité pour expliquer à une victime que sa réaction n’est pas la bonne. La seule bonne réaction face à cette situation est celle que la victime choisit, celle qui lui permet de faire face. Qu’elle veuille porter plainte ou non, donner le nom ou pas, c’est son choix. Notre rôle est de le respecter et de la soutenir pour affronter l’épreuve.

2. Interroger ses comportements

C’est la suite logique de la prise de conscience. Questionner nos propres comportements pour en gommer tout acte intolérable, toute trace d’agissement abusif. Et donc interroger, et si besoin corriger sa vision du monde, et des relations femmes/hommes. C’est là que toute la culture intériorisée va s’exprimer. Si votre comportement est abusif, il y a des signes : vos amis vous trouvent lourds quand vous draguez ? Vous êtes lourd. Les femmes sont mal à l'aise quand elles se retrouvent en réunion seules avec vous ? C'est un signal. Parlez-en. Parlons-en. On ne changera pas nos comportements si nécessaire sans les identifier.
Il y a, bien sûr, une définition juridique du harcèlement, qui protège les femmes. Mais il y a une autre définition qui doit nous engager moralement : le harcèlement, c’est quand la victime se sent harcelée. Il y a des cas de comportements abusifs qui ne sont pas sanctionnables juridiquement, mais doivent l'être moralement, politiquement. Il n'y a qu'une règle à intégrer : rien ne se fait sans consentement. Les femmes ne nous doivent rien. Une femme ivre n'est pas consentante. Rien n’oblige une femme à nous fréquenter. Rien n’oblige une femme à coucher avec un homme (ou avec une autre femme, au demeurant, mais c’est pas le sujet). Même si vous vous plaisez. Même si c’est un “date” et que “les applis tout le monde sait que ça sert à ça”. Même si vous avez payé le resto et les verres. Même si elle vous a “chauffé”. Même si elle vous a embrassé. Une femme n’a pas à coucher avec vous, et même si elle le voulait et change finalement d’avis. C’est frustrant, c’est humiliant, mais c’est son droit le plus strict. Et ces règles sont valables au sein d’un couple également. Un non n’est pas un oui différé. Un non est un non. 

 3. Agir sur les esprits

L’éducation et la rééducation sont évidemment le levier le plus tangible pour faire changer les choses. En changeant les mentalités, on fera reculer les comportements intolérables. La culture du viol est une culture parce qu'elle est partagée, admise et transmise, consciemment ou inconsciemment, dans notre société. Il est nécessaire de lutter contre tous les vecteurs par lesquels notre société inculque, dès le plus jeune âge, les inégalités, les préjugés. Et lutter contre les idées-reçues de tout un chacun, façonnées par cette vision de la femme comme trophée et de l’homme comme chasseur, qui pèse aussi - quoique, évidemment, sans commune mesure - sur les hommes, en instaurant un modèle du mâle dominant, abuseur, harceleur, agresseur, empreint d’immunité et d’impunité, auquel il faudrait ressembler pour avoir réussi. Il est nécessaire de lutter contre l’application et la propagation de cette mentalité, via l’éducation des plus jeunes, la prévention, l’engagement dans des structures féministes, et une attention de tous les instants. Il est incontournable de changer le regard de la société sur les agressions et le harcèlement sexuel. Combien de victimes nous disent ne pas vouloir en parler à cause de la façon dont elles sont traitées quand elles l'osent ? Imagine-t-on traiter de la même manière une victime d'un autre délit ou crime ? Les victimes de ces méfaits sont les seules dont la parole est presque systématiquement mise en doute. C'est ça qui nourrit la honte des victimes, et la honte doit changer de camp. Pour cela, il faut changer les têtes.

4. Utiliser le pouvoir

Nous vivons dans une société patriarcale. Qu’on le souhaite ou non, qu’on s’en réjouisse ou qu’on s’y oppose, cette vérité s’impose à nous. De ce fait, en tant qu’hommes, nous avons une position différente de celle des femmes. Car en tant qu’hommes, nous avons quelque chose que les femmes n’ont pas, ou peu : nous avons le pouvoir. Dans les têtes, parce que le discours des femmes est, incidemment ou non, délégitimé. Dans les structures sociales, parce que les hommes trustent encore les places les plus importantes. Alors utilisons ce pouvoir pour changer les comportements. Agissons pour protéger les victimes et punir les coupables. Ne laissons rien passer, réagissons en cas de propos sexiste, utilisons les sanctions que nous permettent nos positions de pouvoir contre les agissements intolérables, dans nos entreprises, nos organisations militantes. Renforçons-les, donnons aux femmes les espaces pour dénoncer les comportements sans qu’il soit nécessaire qu’un producteur hollywoodien ne soit une goutte d’eau faisant déborder un bien trop grand vase. Utilisons notre pouvoir pour agir contre les agresseurs, et utilisons la force du collectif pour contrer la peur de le faire, quand les agresseurs sont les plus hauts placés, qu'ils nous font peur, qu'on ne peut pas (ou qu'on pense ne pas pouvoir) agir seul. Ces moyens existent. L’actualité le prouve. A nous d’avoir le courage de nous en saisir.

5. Abattre le pouvoir

On en arrive au coeur du problème. Mettre fin à la culture du viol, au harcèlement et aux agressions endémiques et systémiques, c’est mettre fin au modèle social qui les permet et les encourage. Comme le veut un fameux slogan altermondialiste, “le système ne s’effondrera pas tout seul, aidons-le !” Alors il faut en finir avec le patriarcat, et avec les structures sociales qui l’autorisent. Il faut casser les verrous qui empêchent les femmes victimes de se sentir aidées, considérées. Quand les femmes voulant porter plainte pour agression sont reçues avec défiance par la police, cela participe à les rendre honteuses d’être victime. Quand 95% de celles qui dénoncent un harcèlement sexuel au travail perdent leur emploi, cela entretient l’omerta. Quand un homme politique ou un artiste accusé à multiples reprises d’agression peut tranquillement continuer sa carrière sans que le sujet ne soit soulevé, cela entretient la culture du viol. Quand nos structures sociales donnent à une personne unique un quasi droit de vie ou de mort sur la carrière d’autres, on crée un espace de pouvoir absolu. Or, sans garde-fou, tout détenteur de pouvoir tend à en abuser.

Alors il faut changer le système. Mais le système, c’est nous. Au moins partiellement. Ce sont nos comportements, nos habitudes, nos consommations, nos votes. Arrêtons de voter pour les partis qui font réélire des agresseurs, ou pour un gouvernement qui détricote les protections des femmes qui dénoncent un harcèlement au travail. Arrêtons de consommer les médias qui servent la soupe aux coupables de violences sexistes. Organisons ces structures de telle sorte que le pouvoir personnel n’y existe plus, qu’il soit collectif et contrôlé, et que des femmes en fassent partie. Militons, votons pour changer la façon dont l’école aborde ces sujets, et dont la police et la justice les traitent. Le patriarcat n’est pas une idée neuve. Son dépassement non plus. Des solutions, des alternatives existent et ont été formulées depuis longtemps. Il ne leur manque que la force de ceux qui sont prêts à y croire.

Une dernière chose : quoi que puisse en dire sur twitter un pseudo intellectuel médiatique, bouffi dans sa propre ignorance et confit dans sa propre suffisance, nous ne méritons pas de médaille parce que nous nous comportons bien avec les femmes. Nous ne méritons que des baffes quand ça n’est pas le cas. Ce sont les femmes qui ont supporté depuis des milliers d’années nos agissements sans jamais s’être finalement révoltées et nous avoir tous émasculés qui en méritent. 

Dans son unique roman, “Des femmes qui tombent”, Pierre Desproges dit de son anti-héros qu’il est “comme beaucoup de ces faux misanthropes qui, en réalité, aiment trop les humains pour les tolérer médiocres”. Il y a trop longtemps que nous sommes médiocres. Il est tant que ça change. Au final, les femmes n’auront pas besoin de nous pour se libérer du patriarcat. Pour une fois, rien ne nous empêche d’être du bon côté de l’Histoire.

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