Crise du lait, baisse du revenu des producteurs porcins, remboursement des aides demandées aux maraîchers ... la profession agricole dans son ensemble est au bord de la crise de nerf. Le modèle productiviste de l'après-guerre, bien que dépassé dans les mentalités, demeure une réalité sur le terrain faute d'alternative financée. Pour redonner confiance aux agriculteurs comme aux consommateurs, un nouveau pacte vers une agriculture durable reste à définir.
Malmenés, accusés, les agriculteurs sont stigmatisés et réagissent avec force allant jusqu'à organiser des opérations spectaculaires (épandage de lait, incendie de ballots de paille, manifestations en tous genres...). Mais derrière cette crise de la profession, c’est l’ensemble du modèle agricole qui s’effrite. Pour le sociologue Jean Viard, spécialisé notamment sur les questions agricoles, « l’agriculture française est bien dans un tournant historique mais il manque la mobilisation des acteurs du monde agricole, par manque de projet proposé par le politique. » Pour lui, les agriculteurs restent encore dans la suite du modèle productiviste imaginé à l’après-guerre. Et l’idée d’une agriculture durable ne vient pour l’instant que de l’extérieur. « Prenez l’exemple des algues vertes en Bretagne, illustre-t-il, c’est un problème central et le modèle agricole actuel est remis en cause par ce phénomène qui frappe l’opinion. Mais qui paye, combien ça coûte et comment les agriculteurs peuvent-ils faire autrement ? ».
Vers un nouveau PACte agricole ?
« Aujourd'hui, on se rend bien compte que le modèle de développement sur lequel se fonde l'agriculture est la cause d'une situation désastreuse sur le plan écologique, constate lui-aussi André Pochon, ancien agriculteur dans les Côtes d’Armor, auteur de nombreux de livres et hérault de l’agriculture durable. Il n'y a plus aucune raison de suivre ce modèle dont les algues vertes sont l’une des conséquences visibles pour l’opinion », conclut-il.
Meme constat au sein de la classe politique qui tarde pourtant à proposer un véritable modele alternatif, et ce alors que débutent les négociations de la future politique agricole commune, la fameuse PAC. « Nous avons fait le choix d’une politique volontariste en complément de la PAC. Et avons souhaité soutenir l’agriculture durable à hauteur de 13 millions d’euros (contre 160 millions de la PAC), se defend Mme Le Clézio, vice présidente du Conseil Général des Côtes d’Armor. Avant d'ajouter : « l’agriculture, telle qu’elle s’est développée par le passé a été une cause majeure de la dégradation de la qualité de l’eau en Bretagne, des dégâts ont été causés sur les paysages. Les agriculteurs savent qu’il convient de faire évoluer les pratiques pour mieux prendre en compte la dimension environnementale. Nous devons les y accompagner ».
Opérer ce tournant politique
Certes, les aides de la (PAC) sont depuis quelques annees découplées de la production : autrement dit elles ne privilégient plus uniquement certaines cultures productivistes comme le maïs. Et les aides à la conversion à l'agriculture biologique ont elles aussi été revalorisées. Mais le soutien à l’agriculture conventionnelle demeure encore prépondérant. Selon Andre Pochon, « Il faut aller bien plus loin encore. Pour lui, c’est clair, ce sont les nouvelles générations, plus ouvertes au changement, qui seront les artisans d’une nouvelle agriculture.»
D’apres Chantal Le Moüel, directrice de recherche au département d’économie et sociologie rurale de l’Inra de Rennes, la difficulté principale à la proposition d’un nouveau modèle, réside dans le fait que deux agricultures se font face en France, et une multitude en Europe. Dans l’Hexagone, l’une est tournée vers les grandes exploitations avec une forte productivité, visant la compétitivité afin d’exporter les denrées. Quand l’autre, plus familiale, locale, s’axe davantage vers les produits du terroir. « C’est l’établissement d’un équilibre de soutien à ces deux modèles complémentaires, qui permettra de définir un nouveau pacte agricole », explique-t-elle.
Malheureusement, regrette Jean Viard, également membre du Conseil stratégique agricole, la parole politique n’est pas suffisamment forte dans ce sens, « il manque le Pisani d’aujourd’hui » [ministre de l’agriculture sous De Gaulle], pour proposer aux agriculteurs un nouveau projet, un véritable contrat vers une agriculture durable, et surtout leur donner les moyens financiers d’opérer ce grand tournant. A quoi pourrait bien ressembler ce projet ? Son esquisse, selon Jean Viard, doit se faire avec le monde agricole. « Je crois qu’il faut oser leur dire qu’ils ne sont pas uniquement le problème, comme dans le cas des algues vertes, mais bel et bien la solution : ils détiennent la moitié du sol français et sont près de 500 000. C’est une force considérable avec laquelle il faut travailler dans le sens de la gestion des paysages, de l’énergie, de l’environnement et surtout sur la question de l’alimentation et des loisirs, en redonnant aux paysans leur dignité d’antan. »
En savoir plus : www.bretagne-durable.info
Comment est construite la Politique agricole commune ?
La PAC est un système de régulation mis en place par l'Union européenne. Ce système de redistribution représente plus de 40% du budget de l'Union. Objectif initial : augmenter les rendements agricoles en maintenant les revenus des agriculteurs. Et ce, afin de garantir les approvisionnements, stabiliser les marchés, ainsi qu'assurer des prix raisonnables au consommateur. Les mutations successives de la PAC, via la réforme des quotas de production laitiers, le découplage des aides de la production, la conditionnalité des aides au respect des normes environnementales et sanitaires,...), vont dans le sens de la prise en compte de nouveaux enjeux, comme le développement rural ou la sécurité alimentaire. Parmi les aides attribuées par la PAC, on distingue les aides directes au revenu des agriculteurs, de celles qui sont liées au respect de normes environnementales, bien moins importantes que les autres. « Mais l'Union européenne laisse une liberté aux Etats membres, complète Chantal Le Moüel, directrice de recherche à l'Inra de Rennes. Ils peuvent notamment choisir ou non de garder une partie des aides couplées aux productions ou bien de régionaliser leur soutien », autrement dit, d'attribuer une enveloppe calculée au niveau régional. Comme l'explique la chercheuse, tout l'enjeu des futures négociations de la PAC sera d'établir un équilibre entre les aides directes et celles conditionnées au respect des normes, notamment environnementales.