Ne (nous) jetons pas la pierre

Lancer des pierres ou pas, ça n'engage pas que soi. Sans entrer dans le débat entre action violente/non-violente, pourquoi les actes répréhensibles en manif nuisent au mouvement et devraient être proscrits.

Nous pourrions prendre l'Elysée par la force, comme le suggèrent les sous-titres l'Ultimatum, Capitale de l'émeute des journées de manif... si nous étions tous déterminés à user de la force physique. Mais à ce que je vois en manif, c'est très loin d'être le cas.

Chaque pierre lancée, chaque insulte proférée se retourne contre nous de manière souvent sadique et disproportionnée, les violences policières, dénoncées par l'ONU, Amnesty International, tues par la majorité des média, étant sciemment organisées par un gouvernement particulièrement autoritaire. Mais aussi abusif soit-il, c'est nous qui nous retrouvons chaque fois encore plus gazés, matraqués, blessés, emprisonnés. D'un côté ça radicalise, ce goût de sang dans la bouche, cette odeur de lacrymo. Mais d'un autre, ça démobilise. Et il se pourrait que cette tendance l'emporte.

Il ne s'agit pas d'un jugement de valeur sur les différentes stratégies de lutte mais d'un constat : l'énorme majorité des Gilets Jaunes rechigne à la violence physique. Et même si nous sommes assez nombreux à être excités de voir les CRS reculer un peu, une façade de MacDo se faire casser ou un petit feu s'allumer lors d'un arrêt , nous détalons comme des lapins à la moindre charge, nous n'usons pas de notre nombre pour repousser des cordons de CRS parfois très minces... Nous ne faisons même pas corps1 pour protéger les manifestants et les journalistes que les flics viennent interpeller parmi nous! C'est à peine si nous protestons verbalement contre les LBD brandis à hauteur de visage. Et tandis que les canons à eau et à peinture donnent sur le nord de la place2, la plupart des Gilets Jaunes attendent à l'ombre de l'autre côté.

C'est peut-être par lâcheté face à la peur des coups et des poursuites judiciaires, c'est peut-être par conviction dans l'action non-violente, cela fait en tout cas de nous un ensemble physiquement beaucoup moins solidaire que celui qui maintient l'ordre injuste. Or tout est là. Désunis par nos différentes sensibilités à la violence et par nos peurs, nous sommes de nouveaux seuls et misérables, honteux d'être lâches, peinés de n'être pas défendus, abandonnés dans nos élans les plus téméraires, aussi isolés dans l'émeute que dans nos vies de consommateurs individualistes. C'est un comble! Alors que notre juste insurrection pourrait nous rassembler, comme au lendemain de l'assassinat de Malik Oussekine, comme après les attentats de Charlie Hebdo, en une seule masse compacte, en un seul corps vibrant de colère et de détermination, notre unisson augmentant encore notre courage et notre résolution, faisant descendre avec nous ceux qui n’osaient pas encore nous rejoindre, finissant de faire poser leurs matraques à nos frères en armure. Car tout le monde ne déteste pas la police. C'est le gouvernement, notre ennemi à tous. Et au-delà même de ce gouvernement, auquel d'autres succéderaient encore, notre ennemi est cette constitution que nos représentants ne craignent pas, qui leur laisse les coudées franches pour nous mépriser, nous mutiler, nous bâillonner, nous condamner nous et nos enfants tandis que certains se gavent comme jamais.

Où le trouver, l'unisson de nos foules rêveuses ? Ne serait-il pas plus facile de faire poser leurs pierres et leurs marteaux aux plus véhéments d'entre nous que de transformer l’ensemble des Gilets Jaunes en une horde guerrière ? Il faudra convaincre, il faudra tempérer, dissuader, ne pas se laisser intimider, être fermes pour préserver notre bout de ciel jaune. Mais en nous sachant presque tous non-violents, nous pouvons affirmer ce mode d'action, contenir les désirs de certains d'en découdre et donner à notre combat la meilleure des armes, la cohésion d'une foule faisant le plus indispensable de ses devoirs, l'insurrection contre un pouvoir despotique. Plutôt que le haineux « suicidez-vous », adressons encore aux flics l'irrésistible « ne vous suicidez pas, rejoignez-nous »!

1 Je veux dire massivement, en un bloc qu'aucune BAC ne pourrait pénétrer.

2 Vu Place de la République, Paris, Acte XXIII alias le 20 avril 2019.

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