Quelques réflexions de printemps...

A preuve du contraire, et quitte à y laisser sa chemise dans ce moment détestable où la violence sociale, le désespoir et la rage homicide occupent largement le devant de la scène, je continue à penser que la dynamique des sociétés, c'est l'affrontement des intérêts matériels des classes sociales qui la compose : la lutte des classes. Pour ce qui me concerne, c'est, et de loin, ce qui permet la meilleure intelligibilité du monde dans lequel il nous faut bien vivre.

Appelons donc cela comme on veut, l'oligarchie, les riches, les possédants, un mot, quoique ancien, persiste à dire, à mon avis le mieux, ce à quoi nous devons faire face : la bourgeoisie. On sait au moins d'où on parle, depuis le terrain fertile de l'indépendance de classe, et de quoi on parle, une classe sociale composée d'hommes et de femmes qui possèdent les leviers de la richesse et du pouvoir et exerce sa domination sur l'ensemble de la population, pour son plus grand profit et au détriment, bien entendu, des plus larges masses laborieuses d'hommes, de femmes et d'enfants qui peuplent ce monde.

Dans la période actuelle, la crise généralisée du capitalisme financiarisée, la bourgeoisie vit à crédit (et impose à tous de vivre à crédit, puisqu'aussi bien l'usure et la spéculation sur toutes sortes de dettes est la seule forme de richesse qu'elle parvient encore à créer, au prix, du reste, de destructions massives). Après le cataclysme de la guerre, qui a englouti en 5 ans des siècles d'effort et de travail, les 30 glorieuses, dont les effets d'optique auront pu égarer les esprits les plus clairvoyants, n'auront été qu'une parenthèse dans la marche à la mort que nous promet le capitalisme : « Les forces productives ont cessé de croître », sombre prédiction de Léon Trotsky qui trouve aujourd'hui tout son sens. Nous vivons cette période particulière où le capitalisme n'est plus capable de créer la moindre richesse. Tout ce que la bourgeoisie produit encore, du pain jusqu'au smartphone, se paie au prix fort, au prix justement d'une destruction et d'un gâchis gigantesque, en hommes comme en ressources.

Le stade terminal de l'interminable agonie du capitalisme, c'est maintenant.

La bourgeoisie façonne notre environnement à son image et nous offre chaque jour davantage le spectacle désolant d'une planète qui ressemble à s'y méprendre à une pomme pourrie, baignée d'océans morts dont les courants brassent des continents entiers de sacs poubelles. Le problème n'est pas seulement de se débarrasser de la domination politique de la bourgeoisie et du capitalisme, mais d'y survivre et d'en guérir. Il existe des cancers qui tuent leurs malades. C'est triste, mais ça arrive. Non seulement la bourgeoisie ne crée rien, mais elle préempte, consomme, dévore et détruit à une vitesse folle ; engage sans vergogne le destin de l'humanité entière pour des centaines, voire même des milliers d'années.

La bourgeoisie, grosse à en éclater de suffisance, de cynisme et de vulgarité, n'offre aucune perspective à la jeunesse, si ce n'est la promesse désolante des « services à la personne », c'est à dire la domesticité. Elle n'entend pas pour autant renoncer à l'un quelconque de ses privilèges qui entrent massivement en contradiction avec la satisfaction des besoins sociaux. Au crépuscule de la civilisation qu'elle incarne, le maintien de ses privilèges implique l'écrasement des populations, le saccage de toute forme de progrès social. Au rythme ou cela va, on ne trouvera bientôt plus en Europe une seule voie de chemin de fer, une seule route décente, pas la moindre école, pas le moindre hôpital où se faire soigner, pas le moindre toit abordable pour nous mêmes, nos enfants et nos vieux, tandis qu'en France un parc entier de centrales nucléaires vieillissantes menace de rayer le pays de la carte à tout jamais.

En son stade digestif, la bourgeoisie recouvre le monde de ses excréments. Tel une naine blanche, sa civilisation du capital tourne indéfiniment sur elle-même dans une boulimie de destructions sans égale dans l'histoire de l'humanité. C'est peu de dire qu'il convient maintenant de débrancher le moribond. La plaisanterie a assez duré.

La forme naturelle, spontanée, de l'organisation politique de la bourgeoisie, c'est la cupola mafieuse. Sa culture, portée à son point d'incandescence, exaltée par la jeunesse dorée des beaux quartiers, c'est le meurtre, le meurtre de masse. Jamais l'épanouissement de la démocratie ne fût un produit de l'activité politique de la bourgeoisie. Ça, c'est un mythe qui a la peau dure, une hallucination collective. Les droits démocratiques de la population importent peu à ceux qui se sont donnés pour objectif de tirer un maximum de profits de leur domination sur l'ensemble du corps social. La démocratie n'est pas – et ne fût jamais nulle part – un produit dérivé consubstantiel au capitalisme. L'histoire de la démocratie moderne, c'est l'histoire du mouvement ouvrier. L'histoire du mouvement ouvrier, c'est l'histoire de la conquête de la démocratie contre les intérêts économiques et politiques de la bourgeoisie. A chaque fois qu'elle en a l'occasion, à chaque fois qu'elle en a les moyens – c'est à dire quand la faiblesse du mouvement ouvrier organisé le permet – la bourgeoisie impose l'organisation politique qui lui est naturelle : l'entre-soi maffieux.

C'est, malheureusement, ce qu'il nous est maintenant donné de vivre.

Que le mouvement ouvrier trouve la voie et les moyens de la résistance et de la reconquête, et l'on verra la bourgeoisie exprimer librement sa préférence toute naturelle pour le meurtre. En Grèce, si les classes populaires parviennent à imposer l'affrontement avec la loi d'airain du capital financier, on verra partout en Europe la bourgeoisie se ranger comme un seul homme, tout comme elle le fait en ce moment derrière Schauble et Merkel, derrière Aube Dorée, ses gangsters, ses flics et ses colonels. Déjà, ils affûtent leurs couteaux... Le sort du peuple grec, déjà amplement martyrisé par les voyous de la troïka, ne dépendra pas seulement de la combativité du mouvement ouvrier en Grèce et de sa capacité à se rassembler, mais aussi de la solidarité et de la mobilisation des classes populaires sur l'ensemble du continent européen.

La mobilisation du mouvement ouvrier européen contre le contournement mafieux de la démocratie, c'est tout l'enjeu du moment.

Les droits démocratiques sont un pur produit de la lutte des classes, le cas de la Grèce en offre un exemple éclatant. Le déni de démocratie impose la casse sociale. Le progrès social et la démocratie, c'est la même chose, où plutôt ce sont deux aspects d'une seule et même chose. On voit très bien, dans la période actuelle, à quel point la destruction des conquêtes ouvrières s'accompagne inéluctablement d'un recul des droits démocratiques, et réciproquement. Le maintien des privilèges impose la destruction des droits sociaux, l'étranglement de la démocratie permet et garanti la destruction des conquêtes sociales.

En France, l'obsession policière ne fait pas même mine de cacher que ce qui est visé, réellement, c'est la capacité du mouvement ouvrier à se mobiliser dans « des violences collectives » contre la domination bourgeoise. Cette violence là, pas celle des zombies candidats au martyr, celle des insurrections révolutionnaires qui entraine des millions d'hommes et de femmes dans le combat pour la conquête du bonheur et de la dignité, c'est la seule dont elle a vraiment peur. Et elle a bien raison d'en avoir peur d'ailleurs, parce que l'on verrait alors les criminels en col blanc, nervis et autres sbires de l'Eurogroupe et de la troïka, promptement jugés et pendus aux réverbères, avec leurs propres cravates. Dans la partie qui se joue dorénavant, c'est leur peau que défendent tous les fondés de pouvoir du capital. Et ils le savent. Leur arrogance, leur rage et leur propension à la violence, raciste, sociale, policière, s'en trouve largement démultipliée.

Combattre pour la démocratie, c'est combattre pied à pied contre la domination politique de la bourgeoisie. Dans la période actuelle et dans notre région du monde, c'est combattre l'Union Européenne, ses traités, sa banque centrale. En tant qu'instrument politique et juridique, l'U.E exprime cette tendance très naturelle de la bourgeoisie à s'affranchir coûte que coûte de cet obstacle que représente pour elle la démocratie. Localement, dans chacun des pays de l'Union Européenne, le débat démocratique a cédé la place à un spectacle électoral dont la portée et la signification politique ne dépasse plus guère celle d'une course de chevaux. Il n'y a plus là qu'un produit de télévision, propice aux blablatages insipides des commentateurs et autres sondeurs professionnels, pour le plus grand profit commercial des vendeurs d'espaces publicitaires. Ce spectacle, que la bourgeoisie met en scène comme un vulgaire télé-crochet, la population s'en détourne massivement et les lamentations et les manigances autoritaires d'un Claude Bartolone n'y pourront rien.

Sarkozy et Hollande, chacun en a désormais fait l'expérience, sont les fondés de pouvoir d'une seule et même politique qui trouve sa source dans une construction institutionnelle qui échappe, elle, à toute forme de sanction démocratique : l'Union Européenne.

L'U.E est l'arme dont s'est dotée la bourgeoisie dans sa guerre contre les peuples européens. C'est tout. ça n'a pas pas d'autre contenu politique. L'U.E, c'est la dictature de la bourgeoisie et du rendement du capital par le moyen du contournement des souverainetés populaires, une construction politique au caractère essentiellement mafieux, en ce qu'elle n'a de compte à rendre à personne. Draghi, Merkel, Hollande et consorts décident de l'écrasement de la Grèce sans que quiconque ait un mot à dire. Point. Le parlement européen ne sert à rien, si ce n'est à recopier dans des règlements - aux mieux obscurs, au pire hypocrites et assassins - la basse littérature des lobbyistes de l'industrie et de la finance mondiale qui se bousculent dans ses coursives. Punto e basta...

Le fond du débat, ce n'est donc pas pour ou contre l'Europe, pour ou contre l'Allemagne, pour ou contre le repli xénophobe. Ça, ce n'est que du vent, du blabla pour chroniqueur grassement tarifé. Sauf à ne vouloir agir que sur le terrain politique qui est celui de la bourgeoisie et de sa crise, - la politique de l'offre ou de la demande, la mutualisation de la dette, l'assouplissement quantitatif et toutes ces conneries -, la dénonciation des tropismes culturels de l'Allemagne, les trémolos patriotiques qui laissent à croire que l'Allemagne et ses dirigeants sont les seuls obstacles sur la voie du progrès et de la démocratie, ne sont que pures foutaises. Ni Hollande, ni Rajoy, ni aucun des dirigeants de la bourgeoisie européenne n'ont peur de Merkel. Ils n'ont peur que d'une chose, le soulèvement social. Il n'y a pas l'ombre d'un désaccord politique entre eux, mais au contraire un large consensus pour mettre à bas plus de 150 ans de conquêtes sociales. Pour défendre et la démocratie et le progrès social, il faut sortir du piège des grands discours sur l'Europe, refuser purement et simplement de discuter d'un projet politique qui n'est pas et ne peut pas être celui des classes populaires et laborieuses en Europe et qui ne provoque guère que l'enthousiasme d'une petite bourgeoisie hallucinée (et du reste, de moins en moins enthousiaste au fur et à mesure que le spectacle désolant du moment dévoile ce qu'il en est réellement...).

L'Europe, c'est comme les plaquettes publicitaires qui vendent des vacances de rêve à pas cher, un blablatage inconsistant sur la paix, la compétition mondiale et... la culture : une histoire et une culture commune, des ancêtres communs (les aryens ???), des affinités magiques, des langues cousines, des valeurs partagées par tous et, pourquoi pas, tant qu'on y est, un substra religieux, une sensibilité féminine et une virilité naturelle, un goût prononcé pour le foot, le people et la télé-réalité, une couleur de peau et un sens partagé de la caricature... Pure connerie...

Il n'y a rien dans ce fantasme culturel, ce fatras pieusement essentialiste et raciste qui soit de nature à fonder un quelconque projet politique, si ce n'est celui d'une bourgeoisie aux abois, cherchant à embrigader les peuples dans sa guerre civile permanente, la guerre, sauvage et cruelle entre toute, de la compétitivité et de la conquête des parts de marché. Cela ne nous concerne pas. Aucune construction politique de la bourgeoisie ne nous protège de la menace de guerre. Bien au contraire, elle l'attise à l'intérieur et à l'extérieur des frontières de l'U.E. L'histoire contemporaine de la Yougoslavie et de l'Ukraine, arrière cour des appétits d'une bourgeoisie allemande revenue au vertige de la domination continentale, en offre une belle illustration. La tension, qui monte inexorablement entre les peuples européens et au sein même de sociétés de plus en plus centrifuges, en est une autre.

On peut le dire ainsi : je n'ai rien en partage, ni culture, ni valeur d'aucune sorte avec Schauble, Valls et je ne sais quel roi d'Espagne. La culture de la bourgeoisie, parvenue au crétinisme le plus complet, depuis son acte de naissance dans la pratique criminelle du commerce triangulaire jusqu'à son épanouissement dans la barbarie nazie, du racisme anti-roms jusqu'au racisme anti-grec en passant par la haine des juifs hier et des arabes aujourd'hui, la culture du propriétaire, du créancier, de l'actionnaire et de ses investisseurs, ce n'est pas ma culture, ce n'est pas mon héritage et encore moins mes valeurs. Cette « culture », la belle culture entrepreneuriale de Philippe Val et de Manuel Valls, elle pue, qu'on la leur laisse et qu'ils en crèvent...

L'histoire et la culture partagées du mouvement ouvrier européen, ses combats pour la liberté, la fraternité, l'égalité et le progrès social, ça, c'est quelque chose de réel, ça c'est un héritage que tous les peuples d'Europe ont en commun et qui nous relie aussi aux vibrations du monde. Si tant est que, dans ce cadre spécifique, un quelconque projet politique européen ait du sens, l'Union Européenne, ses traités, sa banque centrale, sa monnaie unique et sa culture en sont l'irrévocable ennemi.

L'arrivée au pouvoir, en Grèce, de Syriza en a fait la triste démonstration. S'il ne peut y avoir « de démocratie face aux traités », tous les démocrates auront à cœur de s'en débarrasser au plus vite. Se débarrasser des traités c'est, en dernière analyse, mettre à bas tout l'édifice de l'Euro et de l'Union Européenne. Détruire l'Union Européenne, non pas en tant qu'introuvable projet politique européen, mais pour ce qu'elle est, une arme de destruction massive entre les mains d'une bourgeoisie fermement décidée à étrangler les peuples d'Europe pour maintenir ses privilèges.

Peu importe que Syriza ait capitulé ou non. Ça n'intéresse, au fond, qu'un Mélenchon semi-dépressif, pris dans les contradictions inextricables et les impasses de sa stratégie de cartel électoral. L'essentiel est que chacun a pu mesurer, vérifier, clairement, crûment, la nature politique de la clique mafieuse qui se rassemble comme un seul homme dans « l'institution européenne ». Le problème de l'Europe, ce n'est pas l'Allemagne et ses angoisses historico-économiques ou Merkel et son obstination bornée; c'est la bourgeoisie européenne et l'outil politique grâce auquel elle exerce une domination sans partage et sans contrôle : l'U.E. Pour renverser la bourgeoisie, il faut commencer par abattre la forme politique et juridique de sa domination. Ce n'est pas hors de portée, loin s'en faut.

Toute personne de bonne foi, et de larges masses en font l'expérience singulière, peut désormais voir clairement l'inanité d'une stratégie qui ne se donne pour seule perspective que la réforme des institutions européennes et la réorientation de sa politique économique. Draghi et Schauble, détestables exécutants des basses œuvres de Merkel, Hollande et consorts, l'ont signifié avec force coups de menton et avec tout le mépris dont ces personnages grotesques sont capable : il n'y a rien à négocier. La conclusion s'impose d'elle même, à tout militant, à tout démocrate honnête : A bas les traités ! A bas l'Union Européenne !

 Il faut détruire, balayer l'Union Européenne, non pas, bien entendu, pour embrasser la démagogie raciste et la sinistre préférence nationale des fascistes ; ni même pour en revenir au tête à tête glacé avec la bourgeoisie française par les vertus du protectionnisme, de l'inflation et de la dévaluation, mais pour foutre en l'air l'insupportable domination du capital en Europe, mettre fin aux saccages des droits sociaux et des solidarités qui sont notre héritage et celui de nos enfants sur l'ensemble du continent. Dans le moment présent, les fascistes n'ont pas conquis les suffrages des classes populaires et ils ne doivent leurs succès électoraux qu'à l'abstention massive, signe que la démagogie raciste, le seul argument électoral encore à disposition d'une bourgeoisie en voie de décomposition accélérée, ne fait pas mouche autant qu'on nous le répète ad nauseam. Expliquer inlassablement ce qu'est l'Union Européenne et la nécessité de sa destruction, c'est la voie de la reconquête de la démocratie et du réveil populaire. Peut-être est-il temps d'aller vers la construction d'un parti européen des travailleurs qui se donnerait pour principal objectif l'indépendance politique des classes laborieuses et la destruction de cette machine à broyer les peuples qu'est l'Union Européenne.

 A bas l'Union Européenne et vive l'Europe !

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