La nausée

Sorti en salle le 23 décembre, The Big Short retrace l'histoire de ceux qui, depuis l'intérieur du ventre de la bête, avait vu venir le cataclysme économique de 2008. Une leçon de choses efficace sur les mécanismes d'une escroquerie intellectuelle.

The Big Short raconte une histoire que la plupart d'entre nous connaisse, celle de la crise dite des subprimes. Beaucoup savent que toute cette affaire fût pour l'essentiel une escroquerie de grande envergure dont les mécanismes, une fois franchi le mur du jargon technique qui a pour unique objet d'égarer et de faire taire les pigeons, ne volent pas beaucoup plus haut que ceux qui régissent un vulgaire tripot de province. Beaucoup savent aussi qu'elle ne fût possible qu'avec la complicité active de tous ceux dont la mission consiste en principe à exercer un contrôle publique et/ou démocratique sur les activités de cette industrie mondiale qu'est devenu la finance moderne. Dans le film, l'employée de la SEC, l'autorité boursière, couche avec les banquiers dans l'espoir de se faire embaucher;  l'employée qui évalue et note les MBS, CDO et autres produits financiers issus de la titrisation, revendique la corruption des agences de notation au nom de la concurrence; le journaliste troque son intégrité contre l'assurance de ne jamais déplaire aux puissants qui le font vivre, lui, sa femme, son chien et ses enfants. Le gouvernement, quand tout s'effondre, garantit et refinance les positions des escrocs avec de l'argent publique, quitte à l'inventer s'il n'existe pas.  

Passons sur les artifices de la fiction et de la dramaturgie, le savoir-faire indéniable de la machine à fabriquer des films made in US, quand elle se donne la peine de parler à des adultes et non pas seulement à des enfants (ou à des adultes qu'elle traite comme des enfants). L'essentiel de la réussite de ce film tient précisémment dans sa capacité à démonter les mécanismes d'une escroquerie intellectuelle qui n'est pas spécifique à la crise des subprime. L'escroquerie intellectuelle permanente et massive, c'est ce qui caractérise l'époque que nous traversons. La post-démocratie, diront certains.

Le recours systématique, dans le débat politique et démocratique, à des experts ignorants et/ou intéressés est une constante qu'un mathématicien audacieux pourrait mettre en équation pour expliquer le fonctionnement d'une société qui continue frénétiquement, comme un trader ivre, à danser, éructer sa bêtise, péter son trop plein de mauvaise bière et roter sa cocaïne tandis que des bataillons entiers d'être humains perdent leurs emplois, leurs maisons, leur retraite, leur avenir. Cette haute société de l'entre-soi maffieux entend se repaître jusqu'au bout, sans cesse et quoiqu'il arrive, de son inénarrable vulgarité. Hier comme aujourd'hui, dénoncer les pauvres et les immigrés, s'indigner qu'ils osent seulement continuer à exister, c'est ce qui fait figure de viatique, sur tous les tons et à toute les heures de grande écoute, pour que la fête morbide du capitalisme de notre temps, le capitalisme excrémentiel, puisse poursuivre encore sa course folle.

Comme bien d'autres avant lui, voilà que Hollande joue notre dignité aux dés avec sa sordide petite affaire de nationalité. On marche et l'on se dresse de toute sa ridicule hauteur sur le tas de cadavres martyrisés des 150 victimes françaises de l'année 2015 pour faire silence dans les rangs et adopter, comme une évidence qui ne saurait même faire l'objet de la moindre discussion, les pires sornettes de la réaction. On créé, sciemment, consciencieusement, 50, 100, 200 takfiristes de plus, faute d'avoir la volonté et le courage de s'attaquer véritablement aux racines du mal, c'est à dire à l'insupportable violence de la ségrégation, à la brutalité inouïe de la violence sociale et à la barbarie pur et simple du continuel pillage impérialiste. C'est là la cruauté et le cynisme d'une bourgeoisie française rendue au stade terminal du crétinisme... Hollande, Valls et compagnie, c'est la réaction sur toute la ligne.

On en a la nausée. On en reste sans voix.

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